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Interview

Neil Gaiman


Mise en ligne :
17 décembre 2003
Avec Sandman, Neil Gaiman a transformé le paysage des comics américains. Rompant avec les thématiques classiques des productions Marvel, la série a pourtant atteint des chiffres de vente que seuls les X-men dépassent.
Alors que Delcourt fait le choix curieux d'éditer le quatrième tome de la série "La saison des Brumes", Neil Gaiman, son scénariste s'explique sur ses personnages, ses influences et ses choix narratifs. L'album ne peut laisser le lecteur indifférent : intrigue parfois linéaire, relations interpersonnelles complexes et originales, parade de nombreux panthéons divins, reflexion morale, choix calculé des dessinateurs. Neil Gaiman non plus ne laisse pas indifférent.

 

Damien : « Dream », Le personnage principal de ce quatrième tome de Season of Mist est-il inspiré par vous ?
Neil Gaiman : « Dream » a hérité de moi deux traits de caractère : ma propension à m’habiller en noir et ma couleur de cheveux ! Au-delà de ça, Dream ne rit qu’une fois à travers les dix volumes de la série Sandman, et ça, ce n’est pas moi. Pour qu’un de tes personnages fonctionne, il faut trouver ce qui chez lui te ressemble et t’appartient. Les autres immortels prennent tous quelque chose de moi aussi. Par exemple « Delirium » peut sembler folle mais elle est ma part de folie. « Death » est bien plus intelligente que moi. Pour elle, je voulais inventer un personnage agréable à rencontrer à l’heure de la mort. Quelqu’un de mélancolique et de gothique, quelqu’un de spirituel, rassurant et sensible.

Damien : Faites-vous seul le choix des dessinateurs et encreurs de la série, qui varient sans cesse ?
Neil Gaiman : Diriger une série comme Sandman, c’est comme réaliser un film. Pour un rôle défini, on cherche le meilleur acteur. On est alors limité par les disponibilités de chacun. Je choisis mes artistes mais ce n’est pas toujours le premier de mes choix qui est honoré. J’ai écrit un chapitre de Sandman pour Mike Mignola parce que tout tournait autour de l’obscurité, de l’ombre, des formes. Il ne pouvait pas le faire. J’ai alors choisi Marc Hample et j’ai changé mon histoire pour lui. Le résultat était alors meilleur que mon idée initiale car plus abstrait et monolithique. Dans « Endless Night », j’avais aussi écrit l’histoire de « Desire » entièrement pour Milo Manara. Je n ‘écrit jamais un scénario sans savoir qui va le dessiner.

Damien : Le personnage de « Dream » souvent spectateur dans « Season of Mist », est-il lâche ?
Neil Gaiman : Il est au contraire très courageux. Et ce, dès le début, quand  il remet son casque et part affronter Lucifer, pour libérer la fille que « Dream » lui-même, a envoyé aux enfers dix mille ans plus tôt. Conscient de sa faute, il l’assume et risque de perdre son immortalité. Lucifer est bien plus charmant mais cela est particulier au volume « Season of Mist », où il apparaît comme une guest star. Il ne faut pas oublier que « Season of Mist » n’est qu’une pierre de la série Sandman.

Damien : Pourquoi avoir coupé le récit, et son rythme, par l’histoire de morts qui reviennent dans un pensionnat ?
Neil Gaiman : Dans Sandman, les morts reviennent dans le monde entier. Je voulais illustrer ceci par une histoire de fantômes dans un lieu précis et représentatif. Je me suis dit que cette histoire devrait se dérouler en prison, car on ne peut pas s’enfuir et c’est plus drôle ! Mais je voulais que la venue des morts n’affecte finalement qu’une personne. J’ai donc mis en scène un petit garçon seul dans une école l’été. Tous ces fantômes sont des gens que j’ai rencontré moi-même à l’école. C’était très biographique en réalité. Mais c’est aussi l’endroit de « Season of Mist » où la thématique de toute la série Sandman s’exprime. C’est l’idée que l’homme construit lui-même son propre enfer sur terre. Il n’a pas besoin d’un enfer sous terre où il reste jusqu’à la fin des temps.

Damien : Vous décrivez plus particulièrement dans Season of Mist  un grand nombre de panthéon de dieux, Scandinaves, Egyptiens, Asiatiques, comme pour relativiser leur existence. Quel rapport les hommes et les dieux entretiennent ils dans Sandman ?
Neil Gaiman : Dans l’univers de Sandman, on réalise que l’homme rêve les dieux mais en fait, ces dieux ne se préoccupent pas de l’existence des hommes. Les 9 immortels de Sandman ne sont pas priés par les hommes, ils font juste leur travail, et ce, malgré leur statut. C’est donc aussi une leçon de responsabilité pour l’homme. Mais la finalité première de « Season of Mist » n’a pas été morale, j’ai avant tout voulu pousser la fiction et dérouler les événements au maximum. Utiliser tous ces dieux m’a aussi permis d’en découvrir certains jusqu’alors méconnus. J’ai, par exemple, tenté de décrire les dieux scandinaves, en restant proche des légendes nordiques. Et mon Thor, quoique très stupide, est plus réaliste que le Thor marvelien.

Damien : Quand on lit Sandman, on a l’impression que vous ne dévoilez que la moitié des intrigues de la série, écrivez-vous tout le reste ?
Neil Gaiman :
Oui, il toujours bon de garder le mystère sur les personnages que l’on créer, de pas tout dire, de suggérer. Je pense que c'est ce que ressent Dieu lui-même !

Damien : Vous êtes souvent très cynique et ironique sur l’être humain, il y a-t-il une pace pour l’espoir dans vos histoires ?
Neil Gaiman : Sandman est plein d’espoir. L’idée que chacun créer son propre enfer est une prise de conscience de liberté humaine. A chaque moment, l’homme peut faire un choix. L’enfer n’est pas nécessaire, on peut s’en éloigner. C’est un constat aussi puissant qu’optimiste. Et effectivement, Sandman parle plus des hommes que de la religion.

 

Propos recueillis par Damien Hervé

17 décembre 2003

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