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Tout en fêtant ses 10 ans d’existence, "Lanfeust
de Troy" revient à point nommé pour Noël
avec un nouvel album : "Les buveurs de mondes", aux éditions
Soleil. C’est le tome 4 du cycle "Lanfeust des étoiles" où notre
héros porteur du pouvoir absolu est envoyé dans l’espace
pour préserver l’univers galactique des ambitions
d’une terrible confédération extra-terrestre.
Le graphisme de Didier Tarquin n’a jamais été aussi
dynamique et, visiblement, Christophe Arleston a toujours autant
de plaisir à écrire ses dialogues vivants et bourrés
de jeux de mots ! Voilà d’ailleurs l’occasion
de revenir sur le parcours de ce scénariste, l’un
des rares à retrouver ce qui faisait le charme des récits
joviaux et efficaces d’un René Goscinny. Pourtant,
avant de faire de la BD, Christophe Pelinq, dit Arleston, a été auteur
de pièces radiophoniques.
"Dans les deux cas, on écrit
pour des acteurs. Qu'ils soient de chair ou de papier, le travail
est le même. Lorsque j'écrivais pour France Inter,
au milieu des années 1980, il fallait mettre en place tous
les éléments du récit, y compris les décors, à travers
le dialogue. Il n'y avait aucun récitatif, aucun texte off.
On apprend à être concis et vigilant sur chaque mot,
chaque virgule."
Né en 1963, Christophe a toujours été un
grand lecteur de BD et, dès qu’il a eu un peu d’argent,
il a créé sa propre maison d’édition de
BD (l'Arleston Corporation) qui ne publia, en 1984, qu’un seul
album signé Paul Glaudel. C’est avec ce dernier qu’il
publie ses premières histoires complètes dans Circus,
en 1989, et son premier album : "Manie Swing", chez Alpen,
un an plus tard.
"Comme je suis journaliste, de
formation, j'ai toujours beaucoup lu la presse : la vie de mes
contemporains me donne plein d'idées. Par ailleurs, j'adore
Brautigan Vialatte, Fredric Brown, les classiques hollywoodiens,
les films dialogués par Audiard… Ceci dit, je ne sais
pas si à l'arrivée on peut reconnaître vraiment
mes influences. Excepté peut-être pour "Léo
Loden", une série créée avec Serge Carrère
pour les éditions Soleil, que nous avons volontairement
référencée, mais qui, au-delà des apparences,
n'a pas grand-chose à voir avec le "Gil Jourdan" de
Maurice Tillieux. Parmi les scénaristes de BD, il reste
bien entendu un immense bonhomme, c'est Goscinny. Aujourd'hui encore,
lorsque, par exemple, je me pose des questions sur le rythme de
l'album que je suis en train d'écrire, j'ouvre un "Astérix" et
j'essaie d'en démonter les mécanismes ; et à chaque
fois je constate que son horlogerie était parfaite."
Après "Taxi" pour le magazine Spirou et "Léo
Loden" créés en 1992 avec Serge Carrère,
le scénariste Arleston retrouve Paul Glaudel avec lequel il
entreprend, la même année, "Les maîtres cartographes" :
une série d'heroic-fantasy, genre prisé par les jeunes
scénaristes.
"Personnellement, je n'ai pas commencé par ça
et, sur mes trois séries que l'on pourrait mettre dans le
panier de l'heroic-fantasy, je crois qu'aucune n'y est vraiment.
Je préfère mélanger les genres, ou être
carrément parodique. J'ai surtout l'impression de faire de
l'aventure avec de l'humour, dans des univers décalés
et cela m'amuse de travailler dans des genres différents.
Cependant, je ne peux nier que la mode de l'heroic-fantasy m'a servi
et m'a permis de commencer à bien vivre de ce métier.
C'est un métier que j'adore ; j'aime la BD ! On m'a déjà proposé de
travailler pour les sit-com ou les feuilletons télévisés,
mais cela ne me tente pas. On gagne moins d'argent dans la BD, mais
on y est beaucoup plus libre. Je n'ai pas un producteur sur le dos
pour limiter le nombre de figurants ou de décors, je fais
ce que je veux : j'ai les mêmes moyens que Spielberg !"
Parlons maintenant un peu technique, comment notre interviewé arrive-t-il à régler
le rythme d'un album ?
"C'est très délicat.
On a toujours peur de se tromper, d'être trop lent ou trop
elliptique. L'auteur a toutes les données en têtes
et beaucoup de choses lui semblent évidentes. Pourtant,
il faut sans cesse se demander si tout ça va être
clair pour le lecteur. Donc, on met des scènes d'explications.
Puis on se demande si ces scènes ne sont pas trop ennuyeuses...
C'est un travail de dosage, de chimiste ! Pour juger vraiment de
la qualité de son travail, il faudrait laisser reposer deux
ou trois ans pour avoir un oeil neuf, mais... Les éditeurs
ont horreur de ce genre de délai ! C'est pour cela que je
me repose souvent sur des structures très classiques. Je
sais, par exemple, qu'il vaut mieux commencer par une scène
d'action que par 6 pages d'explications, ou que les pages 38 à 42
doivent comporter une belle scène d'action finale en point
d'orgue... Ce sont des trucs qui ont fait leurs preuves dans tous
les modes de récit depuis 4000 ans ! Ce n'est peut-être
pas très original mais peu importe, je n'ai pas d'autre
but que d'amuser un large public. Je reste d'ailleurs persuadé qu'adopter
une forme classique n'empêche pas d'exprimer tout ce qu'on
peut avoir envie de dire : une idée forte sera même
mieux servie par une structure solide que par un délire
néo-onirico-pouêt-pouêt. Je suis assez d'accord
avec ce que disait Céline : "Délivrer un message,
c'est le travail du facteur, pas le mien."
Le scénariste Christophe Arleston donne naissance,
en 1992, à "Tandori", amusante BD mise en images
par Curd Ridel (le dessinateur du "Gowap") pour les éditions
du Lombard. Devenu, entre temps, l’un des plus fidèles
collaborateurs des éditions Soleil, Arleston y enchaîne
diverses séries aux fortunes diverses : "Les feux d’Askell" avec
Jean-Louis Mourier et "La saga des fils de Thulé" avec
Jean-François Miniac en 1993, "Mycroft Inquisitor" avec
Jack Manini et Dominique Latil en 1995, "Bug Hunters" avec
Thierry Labrosse et Claude Ecken en 1996, le trop méconnu
et pourtant excellent "Le chant d’Excalibur" avec
Eric Hübsch en 1998, "Moréa", toujours avec
Labrosse et Latil, et "Les forêts d’Opale" avec
Philippe Pellet en 1999 ou "Elixirs" avec Alberto Varanda
en 2004 ; sans oublier, en 1994 et avec Didier Tarquin , le célèbre "Lanfeust
de Troy", lequel fût suivi par des heureux prolongements
de son univers : "Trolls de Troy" avec Mourier en 1997, "Gnomes
de Troy" avec Tarquin en 1998 et enfin "Conquérants
de Troy" avec Ciro Tota en 2004, en attendant des "one
shot" ("Légendes de Troy") qui seront (peut-être)
dessinés par Dany et Moebius : ce sont quelques uns des grands
noms de la BD dont nous avons entendus parler pour ces projets. Comme
il est très occupé avec toutes ses séries et
qu’il est quand même perfectionniste dans l’âme,
notre scénariste vedette se permet-il encore de reprendre
des dialogues ou de refaire une scène alors que la planche
est déjà dessinée ?
"Très rarement
; mais lorsque c'est nécessaire, oui. Je deviens de plus
en plus exigeant. Les dessinateurs emploient d'ailleurs plutôt
le mot "chiant", pour être précis ! Mais
en réalité, nous faisons tout pour éviter
d'en arriver à refaire des pages déjà dessinées.
Je travaille de très près avec mes dessinateurs.
Au départ, nous discutons globalement de l'histoire ; puis
du scénario, une fois qu'il est écrit. Ensuite ils
m’envoient le crayonné, et à ce stade là on
peut encore modifier certains passages. Maintenant, surtout en
ce qui concerne les séries d'heroic-fantasy, je demande
au dessinateur de me crobarder les 44 planches sous forme de "roughs",
avec les textes. Cela donne au dessinateur l'occasion de prendre
un peu de recul sur son dessin avant d'attaquer le crayonné et
moi je dispose d'une maquette qui me permet de juger le récit
d'un point de vue global. Cela me permet également de le
faire lire à des amis pour avoir leurs avis, puis de retoucher
des scènes entières, ou même déplacer
des pans complets. Avoir ainsi les 44 pages de l'histoire peut être
considéré comme un luxe mais c'est mettre toutes
les chances de son côté. Mieux vaut investir un peu
plus de boulot, mais sortir un album qui plaise vraiment !"
Depuis le mois de mai 1998, Arleston est l’heureux papa
d’un beau bébé : le mensuel Lanfeust Magazine
! Et ce dernier se porte fort bien !
"Le jour où je
me suis rendu compte que je faisais gagner de l’argent à mon éditeur
avec mes albums, j’ai décidé de lui en faire
perdre en lui proposant de lancer un journal : c’était
en 1997 ! Sérieusement, je le remercie encore d’avoir
tout de suite été d’accord et nous sommes sans
cesse surpris par le succès de ce magazine dont le niveau
monte sans cesse, proportionnellement aux ventes. Pourtant, la
presse, c’est spécial : tous les mois, il y a un coup
de bourre avec le bouclage et tous les mois on reprend tout à zéro
; on a l’impression d’être confronté à quelque
chose de jetable car une fois le n° sorti, celui d’avant
n’existe plus. C’est à la fois excitant et frustrant
mais cela permet de progresser. Pour moi, c’est un vrai plaisir
au quotidien ! En plus, cela permet de faire démarrer des
jeunes dans de bonnes conditions, en tenant compte de leurs évolutions." Bien
entendu, ce poste de rédacteur en chef de Lanfeust Magazine
demande pas mal de temps à notre interviewé qui ne
néglige pas pour autant son métier de scénariste
: il jongle actuellement entre ses diverses séries actuelles
et celles à venir (il a, entre autres, un projet avec le
talentueux Adrien Floch, le dessinateur de "Slhoka",
l’un des nombreux succès du catalogue Soleil). Estime-t-il,
cependant, que les scénaristes sont aujourd'hui suffisamment
reconnus ?
"Leur travail est reconnu, dans un petit milieu.
Du reste, je me fous complètement de la notoriété !
Si je voulais être connu, je ne serais pas scénariste,
et je ne ferais pas de la BD ! Quand j'étais gosse, je voulais
dessiner ; mais lorsque je me suis rendu compte qu'un dessinateur
passait un an à raconter une histoire de 44 pages, l'équivalent
d'une nouvelle en littérature, j'ai réalisé que
j'allais terriblement m'ennuyer ! J'ai trop d'histoires à raconter
! Même en temps que scénariste, je suis encore frustré :
j'ai au moins quatorze projets dans mes tiroirs, mais je n'ai pas
le temps de m'y mettre... Ceci dit, je pense qu'il faudrait plus
de vrais scénaristes professionnels. Leur travail n'est
pas seulement d'inventer des personnages et une histoire, c'est
aussi de la mettre en scène, de la découper, de la
dialoguer, de décrire les décors, de travailler de
très près avec le dessinateur… Je suis content
car il y a de plus en plus de jeunes qui ont compris ça
et qui veulent devenir de vrais scénaristes. Il y a trop
de dessinateurs qui croient qu'une bonne idée suffit pour
faire une bonne histoire alors qu’ils feraient mieux de prendre
un scénariste. Une bonne technique de narration, c'est comme
un bon coup de crayon : ça ne s'improvise pas, ça
s'apprend avec les années !"
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