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Interview

Nicolas Kéramidas


Mise en ligne :
10 octobre 2007

Né à Paris, en 1972, Nicolas Keramidas est aujourd’hui l’un des dessinateurs les plus prometteurs de l’écurie Soleil. Mieux, sa série «Luuna», mettant en scène une petite indienne évoluant dans un monde légèrement fantastique, marche sur les traces de «Lanfeust» (le best-seller de cette maison d’édition) après avoir été récompensée par l’Alph’Art Jeunesse des 9/12 ans à Angoulême 2004. D’ailleurs, le 5ème tome, qui termine le premier cycle («Le cercle des miroirs» sur scénario de Didier Crisse), a fleuri récemment, avec succès dans les rayons de nos librairies, profitant d’un tirage sur papier recyclable !

 

Formé pendant deux ans à l’Ecole des Gobelins (section animation), Nicolas Keramidas est embauché, en 1993, au sein des Studios Walt Disney de Montreuil où il travaille pendant 9 ans tout en effectuant, parallèlement, des travaux publicitaires pour la ville de Grenoble.

«Pour entrer aux CFT des Gobelins, il y a, à la base, un concours qui s’avère de plus en plus sélectif, d’année en année. Je sais qu’à l’époque où je l’ai passé, il y avait seulement 20 places pour 500 demandes et, aujourd’hui, on doit en être à 1000 candidatures par an. Ils ont donc rajouté de nombreuses questions de culture générale et il faut au moins avoir le Baccalauréat.
La sélection se fait aussi sur le dessin, même si on entre, avant tout, pour apprendre à devenir de bons techniciens. Nous avions de nombreux intervenants autant au niveau graphique que sur le plan scénario ou story-board : des gens qui avaient tous réalisé des films, courts ou longs métrages, et qui venaient nous parler de leur parcours et de leurs démarches. Nous suivions aussi des stages pour parfaire notre formation aux métiers de l’animation.
Ceci dit, moi, je voulais faire de la BD depuis très longtemps. Le dessin animé, cela a été un hasard de parcours ! C’est quelqu’un que je connaissais bien, et qui avait fait les Gobelins, qui m’en avait parlé : alors, comme j’aimais bien les productions Disney, je me suis dit pourquoi pas ? La BD, cela, viendra plus tard… J’en ai profité pour faire mûrir mon style et ce n’est qu’après le studio de Montreuil, fin 2000, que j’ai commencé à démarcher les éditeurs, à droite et à gauche, avec un projet d’une petite fille évoluant pendant l’ère préhistorique : elle s’appelait déjà «Luuna». Les éditions Soleil ont été plus concrètes que les autres en me proposant, d’entrée, de travailler avec Crisse. Avant «Luuna» (dont le premier album sort en 2002), je n’avais fait que des illustrations pour deux guides aux éditions La Sirène et quelques strips pour la revue Golem dirigée par Laurent Galmot.»

C’est donc à l’issue d’une rencontre avec Didier Chrispells (lequel est plus connu sous le nom de Crisse, l’auteur de «Kookabura» et dessinateur de «L’épée de cristal»), que Nicolas Kéramidas transforme légèrement son projet «Luuna», présenté précédemment aux éditions Soleil, pour mettre en images, dans un style très proche de celui de Walt Disney, une jeune amérindienne.

«Même si le style change entre chaque dessin animé de Walt Disney, il y a des automatismes et des tics dans les expressions ou dans le mouvement : ayant passé 10 ans chez Disney, c’est assez inévitable que mon dessin ait du mal à se détacher de ces principes de travail qui ne sont pas là par hasard ! Comme ils donnent un résultat assez probant, pourquoi ne pas s’en inspirer aussi ? Curieusement, on me parle souvent d’une inspiration manga alors que je n’en suis pas un gros consommateur : ce n’est pas l’envie qui m’en manque, mais plutôt le temps puisque j’ai déjà beaucoup de mal à suivre ce qui m’intéresse dans la BD franco-belge. C’est peut-être les mêmes tics graphiques dont je viens de parler qui peuvent faire penser à l’influence du manga sur mon trait : comme dans la BD japonaise, on retrouve chez Disney les grands yeux, des expressions un peu déformées…»

La série «Luuna», pré-publiée depuis le départ dans le mensuel Lanfeust Mag, est donc, jusqu’à présent la seule série de notre interviewé : et vu son succès, ce dernier n’est pas près de l’ abandonner.

«Si j’avais déjà du monde lors de ma première séance de dédicace, c’est grâce au fait que la série soit parue dans Lanfeust Mag ! Les gens connaissaient déjà «Luuna» et cela m’a permis de ne pas me retrouver seul avec mes bouquins, à attendre que les gens regardent. En plus, j’ai eu la chance que ma BD fonctionne dès le premier tome : je crois que je suis tombé au bon moment ! Aujourd’hui, il n’est pas évident d’avoir, aussitôt, le même impact auprès du public. Ceci dit, il faut continuer et cela m’amène logiquement sur un second cycle ; mais, comme c’est intemporel, je ne suis pas obligé de le dessiner tout de suite. Je voudrais bien faire autre chose, mais j’ai peu de temps pour y réfléchir car j’aimerais bien me passer de scénariste : c’est toujours intéressant d’avoir son propre univers, même s’il est encore maladroitement maîtrisé.»

Même s’il n’est, pour l’instant, que l’homme d’une seule série (mais quelle série !!!), Nicolas Kéramidas n’hésite pas à donner quelques conseils bénéfiques à ceux qui voudraient faire carrière dans la BD.

«Il faut d’abord y croire, c’est le premier point ! Après, il n’y a pas vraiment de recette : il faut montrer son travail (et pas uniquement à ses amis qui, en général, vont trouver ça génial), bien appréhender et prendre la critique (ne pas se vexer si on vous dit que tout est à refaire, par exemple). A mes débuts, j’avais travaillé pendant plus de 6 mois sur ce qui était, pour moi, le projet de ma vie et j’ avais fait le tour des éditeurs : cela a d’ailleurs failli se faire chez Delcourt, mais je me suis retrouvé finalement chez Soleil où l’on m’a dit que l’on aimait bien mon dessin mais pas mon histoire et mon univers : 6 mois de boulot qu’il a fallu zapper complètement ! Il faut donc se préparer à ce genre d’ éventualités.
De la même façon, aujourd’hui, je vois beaucoup de jeunes qui ont passé une année à réaliser une quarantaine de planches qui, pour moi, n’ont aucun intérêt. Eux, ils ont l’impression que si on n’en veut pas c’est qu’on ne les comprend pas : c’est difficile de se remettre en cause ! Après, il faut se laisser porter par les rencontres ! En ce qui me concerne, quand on m’a présenté Didier Crisse et qu’il m’a demandé de choisir l’un de ses scénarios : je n’avais pas trop le choix ! Il avait dans ses cartons une histoire où il n’y avait que des dragons et une autre avec une jeune indienne. Cette dernière m’a paru, sur le moment, plus vendeur qu’une compagnie de grosses bestioles mythologiques… En fait, il faut surtout beaucoup bosser !
Il m’arrive encore de recopier les dessins où untel ou untel a traduit un mouvement ou un détail difficile à interpréter : comment Giraud a-t-il fait pour rendre graphiquement magnifiques certains chevaux dans «Blueberry», comment les a t-il encré, comment a-t-il géré les lumières etc. Même au niveau de la narration c’est important, il faut analyser comment les grands auteurs font pour passer d’une case à l’autre et pourquoi ça marche… Ensuite, bien entendu, j’essaie de réinterpréter le tout en ajoutant ma sauce personnelle ! Il ne faut donc pas hésiter à pomper les grands !»
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