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L'interview !

Bernard Cosey

Auteur de la série Jonathan

Mise en ligne :
04 janvier 2002

Paris, gare de Lyon. Bernard Cosey accorde une journée de son temps aux journalistes. Visiblement, il n'aime pas beaucoup se dévoiler autrement qu'au travers de ses albums… De ce grand voyageur se dégage une impression de timidité et surtout de réserve. Simplicité, authenticité sont des mots qui reviennent dans ses propos… Vraiment à l'image de son héros ! Pour répondre à mes questions, il choisit de marcher dans la rue. Et ne peut s'empêcher d'entrer dans un magasin de meubles exotiques… Rencontre avec le créateur de Jonathan dont le dernier tome a atteint une sorte de perfection…

Propos recueillis par
Vincent Henry

Navigation rapide

1- Le retour de Jonathan au Tibet
2- Le personnage de Jonathan
3- Le style Cosey
4- Voyages d'agrément et de documentation
5- Une admiration pour la bande dessinée alternative
6- Suisse et à l'écart du microcosme de la bande dessinée

1 - Le retour de Jonathan au Tibet

Son dernier album, émouvant et proche de la perfection
Couverture de Jonathan T13 : " La Saveur du songrong "
Vincent : Pour une fois, vos lecteurs n'ont eu à attendre que quatre ans entre deux albums de Jonathan !
Bernard Cosey : Oui et il faut dire qu'entre ces deux tomes de Jonathan, j'ai en fait réalisé un autre album, un one-shot paru dans la collection Aire Libre : Zeke raconte des histoires.

Vincent : Avant le précédent Jonathan, " Celui qui mène les fleuves à la mer " vous aviez interrompu la série pendant onze ans !
Bernard Cosey : Vos comptes sont justes. Ca dépend de l'envie : pour faire un bon travail en bande dessinée, il faut s'amuser… J'essaie de suivre mes envies.

Jonathan a dû attendre 11 ans avant de connaître de nouvelles aventures
Couverture de Jonathan T12 : " Celui qui menait les fleuves à la mer "
Vincent : Entre les deux derniers Jonathan, on remarque une forte continuité dans le contexte et les personnages
Bernard Cosey : La Saveur du Songrong est un peu la suite de Celui qui mène les fleuves à la mer bien que les deux titres puissent se lire indépendamment. Mais on retrouve le personnage du Colonel Lan, jeune et charmante chinoise qui dirige les chœurs de l'Académie militaire de Lanzhou.

Vincent : Non seulement on retrouve ce colonel, mais aussi le contexte politique et militaire tibétain
Bernard Cosey : Il est difficile actuellement de parler du Tibet sans mentionner cette situation de pays occupée par une puissance étrangère.

Vincent : On sent dans ces albums un fond militant, non ?
Bernard Cosey : Je n'ai pas du tout de message à transmettre à ce sujet. Il s'agit d'une fiction qui raconte des aventures qui se passent au Tibet par choix, parce que j'aime cette région depuis que j'ai lu des bouquins à son sujet. Et il est difficile de parler du Tibet sans mettre en scène son contexte politique.

Puisqu'il raconte une fiction qui se passe au Tibet, l'auteur est obligé de montrer son occupation par les chinois.
Extrait de la P20 de Jonathan T12
Vincent : Vous vous êtes donc attaché durant deux albums au personnage du Colonel Lam, il semblerait que Jonathan n'y soit pas resté insensible non plus. Est-ce que ça veut dire qu'on va retrouver ces deux personnages ensemble ?
Bernard Cosey : Honnêtement, je n'en sais rien du tout ! Je ne fais jamais de plan à long terme. Je vais maintenant travailler sur un scénario qui ne devrait pas être un Jonathan et j'ignore complètement ce qui viendra après. Mais je ne pense pas : ce n'est pas Tintin et Milou… Mais sait-on jamais ?

Le colonel Lam est au cœur des deux dernières aventures de Jonathan
Colonel Lam P58 de Jonathan T12
Vincent : Vous vivez chaque album l'un après l'autre, vous ne savez pas ce qui viendra après le suivant ?
Bernard Cosey : Absolument, c'est la vérité.

Vincent : Vous savez au moins pour quel éditeur vous ferez votre prochain album ?
Bernard Cosey : Non je n'en ai aucune idée, j'attends de voir mon scénario évoluer. Et quand j'en serai satisfait, j'irai voir quelques éditeurs.

2 - Le personnage de Jonathan

Vincent : Jonathan est le personnage de vos débuts, vous l'avez abandonné durant onze années mais vous n'avez pas pu vous empêcher de lui redonner vie. Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il représente pour vous ? C'est votre masque de voyageur ?
Bernard Cosey : C'est très ambigu et c'est ce qui m'a fait interrompre la série pendant aussi longtemps… Pour répondre honnêtement Jonathan est un peu une idéalisation de moi-même et donc fondamentalement une tricherie. J'ai trouvé une formule assez juste pour décrire cette situation qui consiste à dire que je suis l'ombre de " Jonathan ".

Vincent : Jonathan est de moins en moins bavard : dans cet album, il ne s'exprime quasiment jamais. C'est la sagesse qui vient à son ombre ?
Bernard Cosey : La sagesse, non, je ne sais pas ce que ça veut dire ! Lui peut-être… Non, s'il ne parle pas on peut penser que c'est parce qu'il n'a rien d'intéressant à dire : il préfère être muet plutôt que de raconter tout et rien… Ou bien alors c'est son côté suisse ? Je ne sais pas.

Dans son dernier album, Jonathan est très laconique. Preuve de sagesse ou effet de style ?
Planche de Jonathan T13
Vincent : En tant qu'auteur, c'est quelque chose qui vous amuse de raconter vos histoires, de faire ressentir des émotions au lecteur autrement que par les paroles des personnages ?
Bernard Cosey : Oui, j'aime beaucoup, ça me passionne même : la bande dessinée ne consiste pas à illustrer un texte mais à raconter au moyen du dessin. Et si on peut se passer des dialogues, c'est encore plus fort. Je ne veux pas dire qu'il faut absolument faire un album muet, ça peut être intéressant mais ça peut aussi devenir rapidement ennuyeux. Simplement ça fait partie des langages possibles de la bande dessinée de raconter uniquement par les dessins. Si on veut privilégier le texte, autant faire de la littérature !

3 - Le style Cosey

Vincent : Il existe un style Cosey : dès qu'on ouvre un livre, on reconnaît votre graphisme, votre façon de réaliser le découpage, à la fois très explosé et parfaitement lisible… Vous êtes un des premiers à avoir pris autant de liberté avec le découpage
Bernard Cosey : Oh non, il y en avait d'autres avant moi, par exemple Philippe Druillet… C'était très fort. Moi c'est plus suisse, plus modeste, plus timide…

Vincent : On a l'impression que vous possédez maintenant votre style à la perfection et que sans y mettre de connotation péjorative, ça ronronne.
Bernard Cosey : Oui, ça ronronne même un peu trop à mon goût ! Je ne suis pas trop content de ce ronronnement. Mais d'un autre coté, je n'ai pas envie d'effectuer des changements gratuits, de changer pour changer. Il faut que ça mûrisse…

Cosey est un des premiers à avoir découpé ses planches de façon audacieuse
P15 de " A la recherche de Peter Pan " T1
Vincent : Qu'est-ce que vous pourriez changer : de sujet, d'outil ?
Bernard Cosey : Changer d'outil c'est un faux problème, un détail… Mais je dois admettre qu'une réflexion s'impose.

Vincent : Avec " La Saveur du songrong ", j'ai l'impression que vous êtes arrivé à la perfection du style Cosey…
Bernard Cosey : Non pas la perfection ! Il y a une espèce de professionnalisme, je dirais avec les bons et les mauvais côtés qui y sont associés.

Vincent : Mais comme l'album touche le cœur du lecteur, c'est que ça fonctionne !
Bernard Cosey : Tant mieux si vous avez raison mais…

Vincent : Par bien des aspects, vous êtes vraiment proche d'un autre auteur suisse, Daniel Ceppi : votre goût des voyages, de l'Asie, l'utilisation d'un personnage-voyageur qui vous ressemble.
Bernard Cosey : Oui, tout à fait.

" A la recherche de Peter Pan " est le premier one-shot de Cosey qui, depuis en a réalisé de nombreux autres dans les prestigieuses collections Signé et Aire Libre
Couverture de " A la recherche de Peter Pan T1 "
Vincent : Avec Derib, un autre suisse, vous avez également une proximité : vous avez été un des premiers à créer ce que certains appellent des BD pour " jeunes filles "…
Bernard Cosey : Tu veux mon poing dans la gueule (rires) ?

Vincent : Dans ma bouche, c'est un compliment ! Vous écrivez de vraies histoires d'amour…
Bernard Cosey : C'est vrai que je fais parti des premiers qui ont fait apparaître les sentiments dans une BD. Et il n'y a pas que les jeunes filles qui éprouvent des sentiments, non ? Rassure-moi !

Depuis " Voyage en Italie ", Cosey n'hésite plus à donner à certaines de ses histoires une fin tragique
Assemblage des couvertures des deux tomes de " Voyage en Italie "
Vincent : Ca me touche également. Mais il n'empêche qu'à vos débuts c'était une nouvelle tendance qui maintenant a été reprise par beaucoup de gens.
Bernard Cosey : Oui, et qui devient même un peu systématique : on fait pleurer les personnages… C'est chiant un personnage qui pleure ! Je l'ai fait deux ou trois fois mais j'aimerais bien ne pas le refaire si ce n'est pas absolument nécessaire.

Vincent : Dans vos derniers albums, il y a moins de happy end qu'à vos débuts
Bernard Cosey : Il y a de tout : dans A la recherche de Peter Pan, c'est un vrai happy end, ils se marient et vivent heureux, dans Voyage en Italie, on a un suicide, un déchirement entre des personnes qui s'aiment. En tous les cas il y a toujours des sentiments.

Vincent : Le virage a été pris avec Voyage en Italie. A partir de cet album, les fins de vos albums ont été plus variées.
Bernard Cosey : Oui, j'espère et même je m'y efforce.

4 - Voyages d'agrément et de documentation

Vincent : La plupart de vos albums se déroulent dans des pays asiatiques avec de rares exceptions aux Etats Unis ou en Suisse. Vous n'envisagez pas un jour de changer de continent ?
Bernard Cosey : Je n'en sais rien du tout mais ça m'étonnerait ! Je pense que je resterai en Asie où il me reste tant de choses à y découvrir… J'ai fait une incursion en Afrique le temps d'un album, Zélie Nord-Sud, mais il faut dire que c'était un travail de commande à l'initiative de la coopération suisse au développement.

Vincent : Vous effectuez souvent des voyages de repérage pour vous documenter avant d'écrire une histoire. Pour ce nouvel album, vous avez dû entreprendre un nouveau voyage ou vous vous êtes basé sur la même documentation que pour le précédent.
Bernard Cosey : C'est un nouveau voyage. Mais chaque album ne correspond pas nécessairement exactement à un voyage particulier. Je fais souvent des voyages sans préméditation exacte, sans savoir ce qui va en ressortir. Ce nouvel album est nourri principalement d'un voyage très récent mais également d'éléments de voyages plus anciens. Mon dernier voyage a concerné une région en théorie interdite aux étrangers qui s'appelle le Kham, une province tibétaine dont l'accès est systématiquement refusé aux étrangers qui l'abordent par le sud. Le sud, c'est l'accès officiel, c'est par là que sont arrivés Alenxandra David-Neal, et la plupart des voyageurs qui s'y sont rendus. Un ami photographe a eu l'idée de demander l'accès par le nord, via la même route mais contrôlée par une autre administration. Nous avons donc contourné le problème de l'interdiction et pu visiter cette région.

Cosey prend une multitude de photos lors de voyages de repérage…
Photo du colonel Lam dans préface à Jonathan T12
… et les utilise pour réaliser ses images.
- Image du colonel Lam P58 de Jonathan T12
Vincent : Vous partez en famille faire les repérages ?
Bernard Cosey : On part parfois à six. Mais je pars le plus souvent seul ou avec un ami photographe. Récemment j'ai pu repartir avec ma femme puisque les enfants sont devenus assez grands pour qu'on les laisse un peu.

Vincent : Les conditions de vie de Jonathan dans l'album correspondent à celles que vous avez eues là-bas ?
Bernard Cosey : Oh, j'ai connu bien pire. Les conditions de vie de Jonathan dans sa petite chambre, c'est super cool… Il existe bien pire.



Cosey a réalisé un seul album sur l'Afrique, un travail de commande
Couverture de " Zélie Nord-Sud "

5 - Une admiration pour la bande dessinée alternative

Vincent : Dans le paysage de la bande dessinée actuelle, qu'est-ce qui retient votre attention ?
Bernard Cosey : En ce moment, ben d'abord l'Association. Ca paraît évident mais il faut quand même le dire ! Et puis des auteurs américains comme Chris Ware ou Charles Burns.

Vincent : C'est amusant, ces livres sont plutôt issus de la veine autobiographique, alternative à laquelle vous n'avez jamais appartenu ?
Bernard Cosey : Non mais je trouve qu'il y a là quelque chose de fort, d'authentique… Ca ne ronronne pas, il n'y a pas de routine.

Vincent : Vous envisagez un jour de faire un récit où vous ne serez plus l'ombre du personnage mais le personnage lui-même ?
Bernard Cosey : J'aimerais bien mais ce n'est pas si facile. Cela ne sert à rien d'écrire un truc nombriliste qui fasse chier tout le monde. Il faut raconter quelque chose, être intéressant d'une façon ou d'une autre ! Oui, j'y pense, je cherche comment être plus authentique. Mais quand j'essaye, j'ai l'impression de tomber dans les travers qu'on peut reprocher à une certaine littérature française contemporaine. Je ne crois pas que ce soit un but non plus. En tout cas pour l'instant je n'ai pas trouvé !

Cosey apprécie les auteurs appartenant à la sphère " alternative " dont l'Association en France
" Big Tex " de Chris Ware
Vincent : Vous travaillez toujours en solitaire complet ?
Bernard Cosey : Oui toujours, je fais ma couleur, mon scénario, les dessins et les repérages…

Vincent : Incontestablement vous cherchez à bouger… mais en même temps vous ne vous confronter jamais à d'autres… Vous n'auriez pas envie de travailler à plusieurs, de faire un scénario pour quelqu'un ou l'inverse ?
Bernard Cosey : Pourquoi pas ? Je ne sais pas ce qu'il faut que je fasse mais je m'interroge à ce sujet. Ce que vous dites est très pertinent.

6 - Suisse et à l'écart du microcosme de la bande dessinée

Vincent : Vous donnez l'impression d'être à la fois un dessinateur de BD reconnu et en même temps en dehors du milieu de la bande dessinée…
Bernard Cosey : Absolument ! Blague à part, c'est exactement ça. Reconnu dans une certaine mesure mais surtout un peu à l'écart. Peut-être parce que j'habite en Suisse ?

Vincent : On vous voit rarement en dédicace. Vous n'avez pas envie de rencontrer votre public ?
Bernard Cosey : De toutes façons, aux dédicaces, ce n'est pas le public, c'est seulement une frange de passionnés qui sont toujours les mêmes et qui ne sont pas représentatifs du public, qui ne sont représentatifs que d'eux-mêmes. Et si je les rencontre, je préfère boire un verre avec eux comme ça se fait parfois dans certaines librairies. Mais aligner des petits dessins où je me plante 9 fois sur 10, je n'aime pas ça du tout. Et puis : " c'est pour qui ? Quel prénom ? Avec un ou deux " l " ? Si je peux éviter ça… Honnêtement chez Cosey, le service après-vente, c'est nul !

Entre les deux derniers albums de Jonathan est paru un album one-shot
- Couverture de " Zeke raconte des histoires "
Vincent : Vous rencontrez parfois des élèves ou des étudiants ?
Bernard Cosey : Ca peut m'arriver et c'est avec plaisir. Mais je ne le recherche pas spécialement. Je préfère voyager et m'ouvrir à d'autres univers qui sont plus enrichissants. Parce que là je me mets en contact avec des choses totalement étrangères à moi. Alors que dans le monde de la bande dessinée, on tourne tous un peu en rond.

Vincent : Quand vous ne faites pas de la BD, qu'est-ce que vous faites ?
Bernard Cosey : Je lis pour mon plaisir, j'écoute de la musique, je marche, je promène mon chien, je skie et parfois je fais la cuisine.

Vincent : Vous habitez dans un paysage digne de Peter Pan ?
Bernard Cosey : A une heure de route du paysage Peter Pan donc ça reste supportable !

Vincent : En dehors de la BD, vous n'avez aucune autre activité professionnelle ?
Bernard Cosey : Non, je fais un peu de pub, mais uniquement en tant qu'auteur de BD, parce qu'une agence de pub a vu mes livres et veux du " Cosey ".

 

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