| Son dernier album,
salué par la critique |
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Le Dessin
Couverture
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Vincent : Ton dernier album semble recevoir un excellent accueil
critique. A quoi est-ce dû et est-ce spécial à celui-là ?
Marc-Antoine Mathieu : C’est encore trop chaud pour en parler vu
que je viens juste de terminer le livre. En ce qui concerne mes précédents ouvrages,
ils avaient effectivement reçu un bon accueil... Mais les aventures de Julius
Corentin jouaient plus sur les formes et étaient donc plus légers et peut-être
plus séduisants. Même si le noir est blanc peut paraître lourd et constiper certains
lecteurs...
Avec Le Dessin , on plonge dans un récit intimiste, c’est donc un peu plus
difficile d’accès. Sauf que le récit est aussi plus serein, plus en phase avec
la réalité... On verra bien comment il est perçu...
Vincent : On retrouve dans Le Dessin des techniques de narration qui
te sont coutumières comme de mettre au cœur du récit un thème, un objet plutôt
qu’une véritable histoire. Par contre, tu as rompu avec cet univers que tu t’étais
constitué entre Kafka et 1984 pour passer dans le monde contemporain.
| Mathieu considère ses précédents
albums comme plus "légers" |
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Julius Corentin Acquefacques T1 : L'Origine
couverture
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Marc-Antoine Mathieu : Oui, et c’était un petit peu déjà le cas
dans Mémoire morte même si la ville était aussi une métaphore. Mais le
livre reposait sur un questionnement plus contemporain, on était moins dans un
monde décalé de rêve et d’onirisme. Le Dessin offre effectivement un récit
à la fois plus réaliste et plus intimiste. J’espère donc qu’il touchera davantage
les gens dans leur âme et moins dans un plaisir formel. Moi-même en le faisant,
j’ai ressenti que j’évoluais dans un registre plus sensible, plus en phase avec
mon vécu.
Vincent : Le personnage principal existe cette fois en tant que tel
et non en porte drapeau d’une idée, d’une situation.
Marc-Antoine Mathieu : C'est juste. Avant, les personnages centraux
étaient plus des concepts ou des systèmes que je mettais en place. Et autour gravitaient
des espèces d’ombres qu’on pouvait croire être des personnages mais qui s’avéraient
n’être que des pions destinés à mettre en valeur ce système ou concept. Alors
que là on pourrait dire que c’est l’inverse : deux individus se trouvent liés
par une amitié et c’est ce sentiment qui est le fil directeur du récit.
| Au centre de l'histoire,
un mystérieux dessin légué par un ami défunt |
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Le Dessin
Extrait de la P14 |
Vincent : Tu adoptes un découpage, un rythme totalement différent
de tes albums passés puisque tu adoptes une technique utilisée par exemple par
Alex Barbier avec systématiquement deux images par planche.
Marc-Antoine Mathieu : J’ai utilisé ce découpage car il me permettait
d’avoir toujours le même cadrage, on l’oublie donc assez vite. Je voulais ainsi
renforcer l’impression d’une bande dessinée extrêmement silencieuse et faire ressortir
la profondeur du Dessin [légué par son ami] qui constitue le point central
de l’histoire.
Vincent : L’idée de ce découpage t’est venue en lisant les bouquins
d’autres auteurs ?
Marc-Antoine Mathieu : J’aime bien ce que font Alex Barbier ou Loustal
qui travaillent tous deux sur des systèmes de cadrage assez fixes qui leur permettent
de mettre en scène l’intérieur de chacune des images, ce qui n’est pas toujours
le cas en bande dessinée où on est parfois obligé de faire des cases « de transition
» pour que l’histoire tourne. Alors que cette technique-là oblige à ne faire que
des images qui ont un sens particulier. C’est aussi une façon de faire travailler
le regard du lecteur pour qu’il aille chercher dans l’image, qu’il puisse y faire
vagabonder son imaginaire.
| Mathieu a choisi un découpage simple
et régulier pour donner plus de sens à chaque image |
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Le Dessin
Page24 |
Vincent : Le dessin paraît plus serein, les personnages sont plus
réalistes et les cadrages sont moins serrés.
Marc-Antoine Mathieu : Oui et il y a moins d’effet : quand on est
dans une bande dessinée traditionnelle, par le pur jeu graphique et les obligations
narratives, on se retrouve contraint à un moment donné de faire des cadrages différents,
des gros plans, des arrières plans afin de varier l’image afin d’éviter que le
regard du lecteur s’ennuie et se perde. Là, la problématique est différente, plus
radicale : il ne s’agit de faire que des images qui aient du sens.
Vincent : Tu es toujours en plan large. Même quand tu introduis le
personnage principal, tu permets au regard d’accrocher sur lui mais ce n’est qu’un
des éléments constitutifs de la page.
Marc-Antoine Mathieu : C’est intéressant de mettre ce personnage
en position de solitude, parfois centré, parfois décalé. C’est vrai qu’à partir
du moment où on le met en trop gros plan, ça veut dire qu’on commence à s’y attacher
et à lui donner de l’épaisseur. Dans cette histoire, il y a très peu de gros plans,
en tout cas un seul qui soit important, celui de la page 15 où il découvre la
particularité de la lettre : il se produit alors un déclic, la destinée du personnage
va changer, ici le gros plan prend tout son sens.
| La quasi-totalité
des cases sont constituées par un plan large... |
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Le Dessin
extrait de la P6 |
| ... donnant ainsi davantage
de force aux rares gros plans de l'histoire |
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Le Dessin
extrait de la P15 |
Vincent : C’est aussi une des seules images où il n’y ait pas de
commentaire...
Marc-Antoine Mathieu : C’est l’image qui parle, c’est le regard
du lecteur qui crée le commentaire.
Vincent : On n’a jamais l’impression que le personnage soit artificiel
et pourtant tu ne développes pas énormément sa psychologie...
Marc-Antoine Mathieu : Non parce qu’on la devine à travers les objets
de son atelier, à travers la lettre qu’a pu lui laisser son ami : on la devine
un peu en creux. Faire de la psychologie, vouloir trop expliquer trop devient
rapidement étouffant. Je préfère suggérer. Et c’est d’ailleurs pour ça aussi que
j’utilise le noir et blanc, pour suggérer plus que démontrer : il faut toujours
laisser au lecteur sa propre liberté, cela l’amène à une lecture plus riche. Mais
ce que je dis est aussi valable pour le cinéma, la littérature, la musique...
Vincent : Tes bandes dessinées semblent toujours se situer entre
la pirouette et la métaphore philosophique sans trop savoir vers quoi tu penches
vraiment.
Marc-Antoine Mathieu : Ton image de pirouette et de conte philosophique
me paraît une assez bonne définition vu que je me revendique à la fois de Borgès
et de Pérec qui ont exploré ces eaux-là. Mais en même temps, je n’essaie pas non
plus de glisser des messages bien formatés. Ce sont plutôt des questions qui me
viennent à l’esprit au quotidien et que j’ai envie de mettre en scène à travers
un récit qui soit plaisant, qu’on ait envie de lire jusqu’au bout, avec une énigme
parce que c’est excitant de tenir en haleine le lecteur.
Vincent : Et là, c’est quoi la question qui t’a fait démarrer ton
récit ?
Marc-Antoine Mathieu : Il n’y a pas vraiment une question-clé, c’est
plutôt une suite de petites questions ou, on pourrait dire, un « climat d’état
d’âme » que j’ai et qui me nourrit. Ce n’est pas évident à expliquer... Dans Le
Dessin , ça revient quasiment au « pourquoi ? » de la création. En fait je
ne calcule pas : une histoire me vient à l’esprit et si elle me m’obsède suffisamment,
je vais devoir la coucher sur le papier. Puis je vais la dessiner. Mais sans me
forcer. Je peux juste accélérer le processus de création pour une échéance, comme
n’importe quel auteur. Une fois qu’une histoire s’enclenche, le questionnement
va surtout être de trouver comment faire pour que ce soit le mieux perçu et le
plus plaisant possible en conservant tout son sens initial.
Vincent : Dans « Le dessin », il y a une sorte de réflexion sur la
couleur et son rôle, non ?
Marc-Antoine Mathieu : Ce n’est pas vraiment une réflexion, la couleur
agit plutôt comme une métaphore de la révélation.
Vincent : Tu dis que tu travailles à ton rythme. Les cinq années
d’arrêt que tu as connues entre Julius et Mémoire morte étaient dues à quoi ?
Marc-Antoine Mathieu : Simplement au fait qu’à un moment donné je
me suis retrouve vidé, fatigué. Je me suis donc plus concentré sur le graphisme,
l’affiche, la scénographie... sur d’autres media qui sont des champs d’expression
moins solitaires. J’ai la chance de ne pas être obligé d’aligner les albums pour
en vivre et pour garder un lectorat. Alors, à partir du moment où les histoires
me courent plus après, je ne les réalise pas.
| Son précédent
album était une sorte de questionnement dur l'informatique
et l'interactivité |
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Mémoire morte
Couverture |
Vincent : Les 4 Julius correspondaient à un même élan, un même envie
?
Marc-Antoine Mathieu : C’est ça ! Ca s’est passé sur 4 années et
au bout d’un moment, la source s’est tarie. C’est un peu la vie, avec des périodes
d’inondation, d’autres de sécheresse. Et puis c’est bien de se ressourcer, d’aller
voir ailleurs...
Vincent : On ne lira donc plus de nouvelle aventure de Julius Corentin
?
Marc-Antoine Mathieu : Si certainement : le scénario du cinquième
tome est même prêt depuis un an, il ne me reste plus qu’à le dessiner. Si j’avais
le temps, il serait déjà fini. Mais il se trouve que j’ai d’autres choses à faire
et que ce n’est pas forcément évident de tout conjuguer, la bande dessinée, la
famille, la scénographie et le graphisme.
Vincent : Dans Mémoire morte, le personnage est assez proche de Julius
mais tu n’as pas pu le reprendre parce que ça n’était pas cohérent de le transposer
dans ce monde là.
Marc-Antoine Mathieu : Entre Firmin Ouf et Julius Corentin, il existe
une différence fondamentale : les deux sont les pions d’un système sauf que Julius
ne se pose jamais de questions... Il y a parfois un point d’interrogation au-dessus
de sa tête mais il n’attend pas vraiment de réponse. Dans le cas de Mémoire
morte , Firmin Ouf se pose des questions et va d’ailleurs jusqu’à déconnecter
son portable. Donc il réagit ! Et ce même si on se rend compte à la fin qu’il
a été manipulé. C’est pas pour rien qu’il s’appelle Ouf : il était moins une,
mais il fait quand même quelque chose. Alors que Julius est une sorte d’ombre,
le faire-valoir d’un concept.
| La série
des Julius Corentin présente un univers entre Kafka et
1984 |
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Julius Corentin Acquefacques T1, L'Origine
extrait de la P38 |
Vincent : Mémoire morte donne l’impression que tu n’aimes pas trop
l’ordinateur ou ce qu’il peut amener avec lui...
Marc-Antoine Mathieu : Si, j’aime beaucoup l’ordinateur. En tant
que graphiste je l’utilise beaucoup. Simplement, c’était le genre de question
que je voulais poser sans nécessairement y répondre : est-on sûr de connaître
la bête avant qu’elle nous bouffe ? Je suis parti d’une réflexion de Paul Virilio
qui disait : « l’interactivité est à la société ce que la radioactivité est à
la matière. » Ce n’est ni une position pessimiste ni optimiste, simplement une
position très lucide sur les mutations actuelles, aux enjeux énormes.
Vincent : Tu as l’impression que les gens se reposent sur la technicité
?
Marc-Antoine Mathieu : Enormément. Je le vois dans le graphisme.
A une époque où il n’y avait pas toutes ces machines et logiciels qui nous mâchent
le travail, il y avait davantage de recherche typographique : les gens étaient
obligés de manier du papier, de faire des collages donc ils se plantaient, réajustaient
et se forgeaient comme ça un style. Alors qu’aujourd’hui on voit tout un tas de
documents qui sont faits avec des typos Macintosh, avec des chasses qui ne sont
pas forcément les bonnes et des images directement sorties de banques de l’image
! Des gens qui se disent « communicateurs » ou qui ont fait un vague DESS de communication
vont puiser dans des banques d’image et y ajouter un vague slogan. C’est grave
parce que les ces images-là sont en général lénifiantes avec toujours le même
couple, les mêmes enfants, les mêmes grands-pères qui n’ont pas l’air de vieillir.
Ca nivelle tout. Si on continue, il n'y aura plus du tout de regard.
Vincent : En plus, l’interactivité nuit à l’esprit critique ?
Marc-Antoine Mathieu : Je ne peux pas dire ! L’interactivité, ce
n’est pas un outil, c’est un état de fait. On entre dans un monde de communication
horizontale tous azimuts. Ce qui va certainement donner des choses formidables
et d’autres qui le seront moins. Grâce à l’interactivité par exemple en science
ou en médecine, les spécialistes qui font des recherches sur le sida, qu’ils soient
aux Etats Unis, en Australie ou au Japon, vont pouvoir se communiquer en tant
réel l’état d’avancement de leurs travaux sans devoir attendre 6 mois le prochain
colloque, ce qui va accélérer l’obtention de résultats de manière phénoménale
: ils constituent en fait un énorme pool de recherche ! L’interactivité va donc
changer la donne de façon positive à plein de niveaux. Et à côté de ça, il y aura
des choses négatives qui en découleront. Mais une mutation... il est très difficile
de savoir où elle va nous mener.
| C'est à l'occasion
d'une exposition sur l'affiche polonaise que M.A. Mathieu a
réalisé sa première scénographie |
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" Plakat Polski "
exposition sur l'affiche polonaise dans les sous-sols du théâtre
d'Angers (1998) |
Vincent : Tu travailles en tant que graphiste et scénographe au sein
d'un atelier appelé Lucie Lom. Tu es à l’origine de sa création ?
Marc-Antoine Mathieu : Lucie Lom, au départ c’est une association
qu’on avait créée à quelques copains pour défendre le graphisme tel qu’on le concevait.
A l’origine en 1985, elle ne concernait donc que le graphisme. La plupart des
créateurs de Lucie Lom ont été ensuite attirés par d’autres champs d’expression,
l’un dans l’illustration pure, l’autre dans la publicité, un troisième est devenu
architecte. On s’est donc peu à peu tous séparés... Sauf Philippe Leduc et moi
qui sommes restés ensemble sans doute parce qu’on avait à la fois les mêmes aspirations
et des inspirations différentes : nous nous complétons grâce à nos particularités.
C'est une grande chance.
Dès l’origine, Philippe et moi voulions défendre l’image en tant que telle : c'est-à-dire,
pour reprendre une phrase des Grapus (collectif de graphistes), « Ne pas ajouter
à la misère du monde la misère des mots et la misère des images ». En 1988, nous
avions auto-produit et réalisé une exposition sur « l’affiche polonaise » dont
nous sommes de grands admirateurs. Et plutôt que de simplement épingler les affiches
sur les murs, on s’est dit que ce serait bien de scénographier cette expo, c’est
à dire de mettre en valeur le contexte de création de ces œuvres.
Les affiches polonaises sont un peu noires, sombres, on pourrait parfois presque
dire tordues et en les offrant telles qu’elles au regard du spectateur, on n’était
pas du tout sûr que les gens les appréhendent de manière juste. On s’est donc
lancé à évoquer la Pologne d’après-guerre pour expliquer où est née l’affiche
polonaise c’est à dire dans les décombres de la seconde guerre. On espérait que
cette mise en scène permettrait aux spectateurs d’avoir une lecture plus riche
des affiches exposées. L’exposition commençait donc par les ruines de Varsovie
et se prolongeait par un espace évoquant la Pologne des années 50 à 80. Et reconstituait
également des scènes clés par rapport au travail d’affichistes comme Cislewicz,
Lenica...
| Avec P. Leduc, son partenaire de Lucie
Lom, il a mis en scène de nombreuses expositions à Angoulême |
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| Institution Fumetti, exposition sur la BD italienne
au Théâtre d'Angoulême (1995) |
Vincent : Cette exposition est donc le point de départ de votre vocation
de scénographe...
Marc-Antoine Mathieu : C’est effectivement à partir de ce moment-là
que la scénographie a pris de plus en plus de place dans notre travail. Nous en
faisons 3 à 4 par an. Tout en gardant évidemment notre activité de graphistes
et d‘affichistes.
| P. Leduc a choisi de
réaliser une exposition à Sarajevo pour témoigner d'une citoyenneté
européenne |
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Intolérances,
exposition sur le thème des nationalismes dans la bibliothèque
de Sarajevo (1996) |
Vincent : Vous êtes venus à la scénographie via l’affiche mais vous
vous êtes retrouvé très rapidement à faire de la scénographie pour la bande dessinée
et Angoulême...
Marc-Antoine Mathieu : Tout à fait. C’était l’époque de la naissance
du CNBDI [Centre National de la Bande Dessinée et de l’Image]. À l'époque, François
Vié et Hubert Chevillard avaient repéré notre travail et nous avaient donc demandé
si ça nous intéressait de mettre en espace et en lumière l’exposition sur la BD
espagnole qu’ils voulaient monter. Ca s’appelait « Espagne, Espagne » et c’était
notre première expo à Angoulême. Nous avons ensuite réalisé une exposition sur
René Goscinny, sur les "fumetti" italiens, sur E.P. Jacobs et quelques
autres encore. Et l’an passé l’exposition sur Moebius.
Vincent : Et comment s’est passé votre travail avec Moebius ?
Marc-Antoine Mathieu : C’était très intéressant. On est toujours
un peu hésitant pour mettre en scénographie les univers d’auteurs parce que c’est
quelque chose de tellement précis que c'est dur de ne pas être redondant par rapport
à l'œuvre. Moebius en soi, c’est tellement fort et bien fait que c’est un univers
qui se suffit en lui-même. En rajouter là-dessus ne nous paraissait pas évident.
| La scénographie en
plein cœur d'une ville constitue un défi particulier… |
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Les rêveurs : le panneau publicitaire,
installation de rue pour le festival Les Accroche-cœur
d'Angers (2001) |
Vincent : Vous refusez de faire des maquettes des personnages ?
Marc-Antoine Mathieu : Oui, il ne s’agissait pas de refaire Le
Bandard fou ou Difool en grand format. Ca ne nous intéresse pas du
tout, nous considérons que c’est voler à l’auteur son propre univers et donc le
trahir. Sur cette base nous sommes allés voir Moebius à Paris pour lui dire que
l'exposition ne serait jamais une illustration de son œuvre, mais plutôt un travail
d'évocation qui pourrait même parfois aller jusqu'à l'interprétation Il a parfaitement
compris notre démarche et nous a dit : « Moi, je suis quelqu’un du dessin, pas
de l’espace. Je vous donne donc carte blanche ».
Recevoir cette confiance de la part de Moebius... on n‘avait plus qu’à y aller
! Nous ne l'avons donc pas vu pendant toute la réalisation, juste pour l’inauguration.
Et du coup, nous étions très à l’affût de ce qu’il allait nous dire. Il a bien
apprécié, il a compris qu’on voulait simplement mettre en valeur son œuvre, évoquer
des choses d’une façon suggestive. Le seul élément de décor tangible, c’était
La Mine de l’Allemand perdu parce que ça nous paraissait correspondre
à sa période très réaliste. Mais le reste, la page blanche, toute la période de
L’Incal , est plus suggérée qu’autre chose. Pour le Garage hermétique
, on a essayé d’être en décalage avec son univers et en même temps de le prolonger
: c'était une façon de rendre hommage à ce que j'estime être un des très grands
moments de la recherche narrative en bande dessinée.
| … puisqu'il
faut accrocher le regard des passants |
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Les autofossiles ,
installation de rue pour le festival Les Accroche-cœur
d'Angers (1999) |
Vincent : Et en ce moment, vous travaillez sur quelle exposition
?
Marc-Antoine Mathieu : Cette année on ne fait pas d’expo pour le
Festival mais on est en réflexion sur le musée temporaire qui sera constitué en
attente du futur grand musée qui va être construit tout prêt du CNBDI. Etant donné
qu’il n’y a plus de musée depuis la mise en place de l’expo Moebius alors qu’une
des vocations du CNBDI est d’abriter un Musée de la bande dessinée, nous avons
été sollicités pour réfléchir à un concept de musée qui durerait 3 ou 4 ans.
L'idée de Thierry Groensteen était de faire un musée du genre « les musées auxquels
vous avez échappé » ou « Les Musées imaginaires ». Il va ainsi y avoir dans le
CNBDI cinq sous-musées : le Musée des Beaux-Arts, le Musée d’ethnologie, le Musée
d’art moderne, le Musée des sociétés, et le Musée d’histoire qui vont nous permettre
de ventiler toutes les collections d’originaux du CNBDI à travers le prisme de
thématiques à la fois drolatique et très pointues. Ca permettra de revisiter la
bande dessinée à travers de grands thèmes et en même temps d’avoir un regard un
peu décalé et ironique.
| Leur engagement social se manifeste
par les thèmes de leurs travaux, que ce soit en scénographie… |
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| On peut refaire le monde, aménagement d'un bus itinérant
pour Emmaüs |
Vincent : Et ça ouvrira quand ?
Marc-Antoine Mathieu : Une première tranche sera ouverte en juin
2002 et la seconde à l’occasion du festival de janvier 2003.
Vincent : A la fin des années 1980, le Festival d’Angoulême proposait
un grand nombre d’expositions scénographiées... Aujourd’hui, il n’y en a pratiquement
plus. C’est un peu dommage, non ?
Marc-Antoine Mathieu : C’est la politique des gens qui sont à la
tête du Festival. Et en même temps, je trouve que c’est bien qu’il y ait controverse
sur l’idée de la scénographie de bande dessinée. Philippe et moi ne défendons
pas systématiquement l’idée qu’il faut scénographier la bande dessinée. Ca s’est
beaucoup fait, parfois pour le meilleur mais aussi parfois pour le pire. Tout
ne se scénographie pas.
Je crois que la bande dessinée se scénographie parce qu’exposer une planche, c’est
déjà quelque chose de très curieux en tant que tel : une bande dessinée ça se
lit, ça ne se contemple pas dans un cadre. Regarder une planche de BD extraite
d’un album ne veut a priori rien dire, juste : « Oh, regardez, il dessine bien
! » Une bande dessinée, c’est aussi une histoire, un album, un objet avec lequel
on a un rapport intime... Donc l’exposer, c’est un peu sec, d'où l'idée qui s'est
imposée petit à petit de la mettre en scène. Mais cette idée-là n’est pas une
vérité absolue.
| …ou en affiche |
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| Il faut juger les criminels, affiche de Ph. Leduc pour
une plus grande collaboration de la France avec le TPI |
Vincent : Vous ne faites pas seulement de la scénographie de bande dessinée
mais aussi d’autres œuvres. Et aussi des scénographies au beau milieu de villes.
Marc-Antoine Mathieu : Nous avons effectivement fait deux / trois
installations in situ dans des villes, des forêts, des parcs. C’est intéressant
parce que ça nous permet de mettre en résonance notre imaginaire avec un tissu
urbain. C’est une confrontation, un défi que nous apprécions : imaginer des univers
et les mettre en lumière ou en son dans un espace clos, c’est quelque chose de
très confortable, dans une logique proche de celle du théâtre. Mais se coltiner
la rue, donc le spectateur capté presque par hasard, c’est une mise en danger
intéressante
Vincent : C’est un travail d’équipe, vous devez collaborer avec des
sculpteurs...
Marc-Antoine Mathieu : C’est un véritable travail collectif. A la
base, c’est toujours Philippe et moi qui concevons le scénario global. Et puis
l’équipe s’enrichit de tout un tas de savoir qui vont bonifier nos idées de base.
J’imagine que c’est un peu comme dans le cinéma ou le théâtre où les acteurs,
le décorateur, le monteur interviennent. On peut être jusqu’à 60 personnes à collaborer
comme c’était le cas pour Opéra-bulles en 1992 à La Villette où on avait recréé
un immense extérieur à l'intérieur de la Grande Halle.
| Les deux associés de Lucie Lom se refusent
à faire de la publicité… |
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Zone interdite,
affiche de Philippe Leduc pour une pièce de théâtre (1999) |
Vincent : Vous n’avez jamais touché au cinéma ou au théâtre ?
Marc-Antoine Mathieu : Nous avons fait quelques scénographies de
théâtre. Mais pas de cinéma parce que je pense que la scénographie de cinéma n’existe
pas en tant que tel. C’est le cinéaste lui-même qui va être le scénographe du
film. Il a simplement des décorateurs qui exécuteront ses idées de mise en espace.
Au théâtre c’est un peu différent, le scénographe a un apport propre de par sa
connaissance technique de la scène.
Vincent : Vous faites de l’affiche mais pas publicitaire ?
Marc-Antoine Mathieu : Non, jamais. Là encore on travaille essentiellement
dans le domaine culturel et social. On peut faire l’affiche de festivals de cinéma
ou de musique, pour une pièce de théâtre. Ca peut être aussi une affiche pour
le don du sang ou pour Emmaüs. C’est très variable. Mais on se refuse à faire
une affiche uniquement pour faire de la réclame. Pour une pièce par exemple, l’image
qu’on va en faire se revendique comme une relecture de la pièce, comme un prolongement
du spectacle visible par tous dans la rue.
| …mais aiment particulièrement
réaliser l'affiche de pièces de théâtre… |
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La ferme des animaux,
affiche de M.A Mathieu
pour une pièce de théâtre (1999) |
Vincent : Et un produit ne mérite pas d’être mis en scène sur une affiche
?
Marc-Antoine Mathieu : Si, il le mérite mais c’est beaucoup moins
intéressant parce que vanter par exemple une voiture comporte de telles contraintes
que le créateur va avoir beaucoup de mal à s’en tirer. Le but du commanditaire
va être de cibler son public. L’entreprise va décider par exemple qu’avec cette
affiche, elle veut toucher les jeunes de 18 à 25 ans et qu’elle veut donc quelque
chose qui bouge, une ambiance type MCM. Du coup, le graphiste doit faire l’image
en ciblant son travail. Alors que quand on fait une affiche de théâtre, le champ
est complètement ouvert : il faut simplement essayer de retranscrire l’esprit
de la mise en scène et du texte à travers une image à la fois symbolique, synthétique
et bien sûr esthétique. Il y a donc une part de création beaucoup plus grande,
plus riche et également plus risquée.
Vincent : Une part de votre travail semble correspondre à un engagement
social et politique.
Marc-Antoine Mathieu : Oui, sur le sida, l’Algérie...
Vincent : Il vous arrive d’être les initiateurs de tels projets ?
Marc-Antoine Mathieu : C’est arrivé. Philippe par exemple, a été
très actif concernant la Bosnie Herzégovine. On avait réalisé en France une expo
triptyque où des affichistes s’exprimaient sur l’intolérance, sur le sida et sur
l’environnement. Deux ans plus tard, on s’est dit que ce serait bien que la partie
sur l’intolérance soit présentée dans la bibliothèque détruite de Sarajevo. Philippe
et trois autres copains sont donc allés là-bas et ont exposé ces affiches. C’était
un geste symbolique qui voulait signifier aux gens que même détruite, la bibliothèque
demeurait un lieu, une agora qui pouvait se faire l’écho d’une solidarité émanant
d'une citoyenneté européenne.
| … qu'ils considèrent comme un prolongement
de la mise en scène et du texte. |
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Et Juliette,
affiche de M.A Mathieu
pour une pièce de théâtre (1999) |
Vincent : Sur votre site internet Lucie
Lom, vous comptez faire de la création ?
Marc-Antoine Mathieu : Non, c’est simplement une vitrine de notre
travail d’affichiste ou de scénographe. Ca permet aux gens qui ne nous connaissent
pas de découvrir ce qu’on fait dans différents domaines. C'est juste un site très
clair, très épuré graphiquement. Dans le bruit et le chaos d'internet, Nous trouvions
important de le maqueter sur ces bases-là.
Vincent : Quand t’es-tu mis vraiment à la BD ?
Marc-Antoine Mathieu : J’ai toujours fait de la bande dessinée,
c’est une passion de toujours. Je l’ai simplement mise entre parenthèse pendant
les 5 années de Beaux-Arts à Angers parce que j’ai découvert plein d’autres choses,
peinture, sculpture, vidéo... Et ce n’était pas plus mal parce qu’avant les
Beaux-Arts, je faisais de la BD très gros nez issue de Franquin Gotlib, j’étais
extrêmement sous influence (même si ces influences étaient superbes !). Après
les beaux-arts, quand j’ai retrouvé la BD, j’avais été nourri par d’autres sources
et mon regard s’en est trouvé changé. Je me suis beaucoup plus intéressé à A Suivre,
à des auteurs comme Munõz et Sampayo, Breccia ou bien évidemment Tardi. Je les
connaissais un peu auparavant mais je les ai vraiment appréciés avec l’enseignement
que j’ai acquis au Beaux-Arts et un regard dorénavant davantage porté sur le graphisme,
le style, l’exigence du trait et de la mise en sens. Alors j’ai repris la BD sur
des bases toutes autres.
Vincent : Et dans la bande dessinée actuelle qu’est-ce qui te plaît
?
Marc-Antoine Mathieu : Ce qui me plaît, c’est avant tout ce qui
a pu découler de l’Association ou d’Amok, les Blain, Sfar, tous ces gens brillants.
Et puis évidemment tous les auteurs qui explorent une veine politique et sociale
comme Marjane Satrapi, Joe Sacco avec Palestine. Et toujours des auteurs comme
Goossens ou Blutch. Blutch est extrêmement brillant, il me fait penser à Kurtzman
par sa propension à ne pas avoir peur d’y aller. Et celui que je mets au premier
plan, c'est Francis Masse. Parfois je me demande si mes bandes dessinées seraient
les mêmes si je n'avais pas connu son œuvre.
Interview réalisée par Vincent, le 7 décembre
2002 au siège des éditions Delcourt.
Vincent
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