| Le premier album de
Persepolis a déjà été vendu à
près de 15.000 exemplaires |
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Persepolis
T1
couverture
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Vincent : Votre livre Persepolis T1 semble avoir
trouvé un large écho auprès du public. Vous
avez une idée du nombre d’exemplaires vendus ?
Marjane Satrapi : Je crois qu’il en a été
imprimé 18.000 exemplaires et que plus de 13.000 ont déjà
été vendus. Et apparemment le deuxième tome
relance les ventes du premier. Mais tout ça c’est abracadabra
pour moi parce que ça fait seulement un an que j’ai des livres
publiés et sans vouloir jouer la " gentille fille ",
le bouquin ne m’appartient que jusqu’à ce que j’aie fait
la dernière page encrée. A partir du moment où
je donne les feuilles et que ça part à l’imprimerie,
c’est un projet fini. Bien sûr on écrit parce qu’on
veut que les autres lisent. Dans le mot " publie ",
il y a " public " : on s’adresse aux gens
et plus ça marche, plus on est content. Mais ce n’est pas
ma préoccupation numéro un. J’ai déjà
la tête au projet suivant, à Persepolis 3.
| Persepolis
raconte la vie de Marjane enfant pendant la révolution
islamique iranienne |
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Persepolis
T2
Page 62
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Le distributeur m’a dit que deux tiers des livres avaient été
vendus en librairie généraliste à des gens
qui ne commandent jamais de bande dessinée. Ca pour moi,
c’est surprenant. En plus pour le premier tome, je n’avais fait
aucune séance de dédicaces en librairie généraliste.
Cette fois par contre, sur six
dédicaces j’en ferai la moitié en librairie généraliste.
Comme je suis très bavarde, que j’aime beaucoup parler avec
les gens, j’accepte facilement les invitations à des dédicaces
et des conférences ou les demandes d’interviews lorsqu’elles
émanent de journaux ou magazines que j’aime bien… J’ai toujours
demandé à être entendue. Maintenant qu’on me
demande de parler, je ne vais pas faire ma maligne et refuser !
Ca me fait plaisir de dire aussi ce que je pense. Mais la promotion
de mes albums, ce n’est vraiment pas ma préoccupation première.
Je suis tombé sur une phrase d’un écrivain italien
qui disait qu’écrire, pour lui, c’était la seule façon
de parler sans être interrompu. Dans mon cas, je crois que
c’est un peu pareil. Et il y a quelques milliers de personnes qui
le lisent, tant mieux !
Vincent : Quelle est la genèse de cet album ?
La bd n’était pas votre vocation première, je
crois.
Marjane Satrapi : Non, la bd n’était
pas ma vocation initiale, ni même l’illustration. J’ai toujours
dessiné. J’étais graphiste au départ. J’ai
fait les Beaux-Arts de Téhéran et obtenu une maîtrise
de communication visuelle, ce qui voulait dire que j’avais fait
un peu de tout, de l’illustration, du graphisme. Mon sujet de maîtrise
portait sur la création d’un parc d’attraction sur les héros
de la mythologie persane. Or parmi ces héros, il y avait
en fait beaucoup d’héroïnes à cheval… ce qui
ne correspondait pas à la situation de mon pays puisqu’une
femme en tchador sur un cheval, ça ne fait pas très
héroïne. Et puis c’était de la mythologie persane,
sans aspect religieux alors ça ne pouvait pas marcher. J’ai
eu ma maîtrise quand même. Mais pour moi c’était
un vrai projet, j’avais même constitué une maquette
d’architecte ! On peut toujours rêver, peut-être
qu’un jour je le ferai quand même !
Puis je suis venue en France pour devenir graphiste et je suis
entrée aux Arts Décos de Strasbourg. Je pensais faire
de grandes affiches avec des aplats, des prospectus faits à
la main… J’avais une vision très manuelle et artisanale de
la chose qui correspondait à ce que j’avais appris en Iran
et qui était issu des années 1960/70, très
inspiré de l’école polonaise de l’affiche. Ce décalage
était normal vu qu’après les années 1970 l’Iran
s’est fermé aux influences extérieures. Or à
partir des années 80 le graphisme a beaucoup évolué
en Europe et ce que me présentaient les profs, la mise en
page sur ordinateur, ne m’intéressait pas du tout. Je me
suis retrouvée très frustrée et j’ai compris
que ce n’était vraiment pas mon truc.
Ce sont mes profs qui m’ont conseillé de faire de l’illustration
vu que chaque fois qu’ils me donnaient un sujet, je me mettais à
dessiner. Un peu plus tard, je suis venue à Paris. Et il
se trouve que ma meilleure amie à Strasbourg était
la copine de Christophe Blain. Je suis donc venue m’installer à
l’atelier des Vosges où il travaillait déjà.
Et je me suis retrouvée à proximité de ce monde
merveilleux qui faisait de la BD.
David B. qui est très intéressé par l’histoire
de l’Iran et avec qui j’ai beaucoup discuté de ces choses-là,
m’a dit un jour : " tu devrais en faire une BD ".
Il m’a beaucoup aidé dans cette entreprise de même
qu’Emile Bravo. Je me suis choisi ces deux parents parce qu’ils
ont des styles très différents mais que j’ai des similitudes
avec l’un et l’autre. Ils m’ont beaucoup soutenu sur le premier
album. Et même sur le deuxième où Emile Bravo
a relu mes textes, Christophe a regardé mes dessins, les
a corrigés s’il y trouvait des défauts. Je m’estime
encore élève apprentie avec beaucoup à apprendre.
Heureusement j’étais en de bonnes mains.
Vincent : L’influence de David B. se ressent à
la fois dans votre style de narration et votre dessin.
| Emile Bravo relisait
les textes écrits par Marjane, comme il le fait pour
d'autres auteurs et parmi les plus prestigieux. Ses talents
de scénariste lui ont d'ailleurs valu de recevoir le
prix Goscinny cet hiver |
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Jules
T2 : La réplique inattendue
extrait de couverture
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Marjane Satrapi : Surtout dans le dessin je
crois parce que, même s’il y a une façon de raconter
qui peut être similaire, on met l’accent sur des événements
de la vie très différents. Avant de rencontrer David,
j’avais un style personnel. Mais il faut que je vous dise que le
premier album qui m’ait vraiment donné envie de faire de
la bande dessinée, c’était <i>L’Ascension du
haut mal</i> : c’est Delphine, la copine de Christophe
Blain, qui me l’avait offert pour mon premier anniversaire en France
et je suis vraiment tombé amoureuse de ce livre. Je me suis
dit que s’il fallait faire de la bd, franchement c’était
de la bd de ce genre. C’est vrai que j’ai une similitude de trait
avec lui. Mais je ne peux que me sentir flattée qu’on compare
mon travail avec celui de David, parce que je trouve qu’il dessine
comme un Dieu alors que je ne considère pas que, moi, je
dessine très bien.
Vincent : L’année dernière, vous avez
été reçu l’Alph-Art du meilleur premier album.
Ca vous a fait quoi ?
Marjane Satrapi : Franchement à part
une petite statue ça ne change rien chez moi. Simplement
comme c’était ma première bande dessinée, le
fait qu’on l’ait distinguée me donne énormément
de confiance en moi. Ca m’a aussi crédibilisé aux
yeux des autres éditeurs que L’Association. J’ai toujours
eu mille et une idées pour faire des choses que je n’ai pas
pu sortir parce que je n’avais pas confiance en moi, je m’excusais
d’être là. Je suis devenu crédible pour moi
et pour les autres, ça m’a permis de
travailler avec plus de facilité et d’assurance. C’est surtout
ça que ça m’a apporté. Et un peu de sous, ce
qui n’était pas mal (rires).(1)
Vincent : Votre succès ne fait pas de jaloux
à L’Association ?
Marjane Satrapi : Franchement non, ce n’est
pas du tout ce que je ressens. Ca me touche d’ailleurs beaucoup
que tous ces gens qui m’ont soutenue et qui ont des années
d’avance sur moi en bande dessinée se réjouissent
de ce qui m’arriva. Je crois qu’ils sont vraiment d’une bienveillance
absolue à mon égard !
Vincent : Ce qu’il y a d’admirable dans vos livres,
c’est la façon dont vous avez su préserver, retranscrire
la fraîcheur de l’enfance malgréle contexte éminemment
politique de l’histoire.
Marjane Satrapi : Vous savez, au milieu de toutes
les mauvaises choses que j’ai en moi, j’ai une grande qualité :
je me souviens absolument de tout. Même les sensations. Je
suis allée toute seule en Autriche. L’adolescence est un
âge où on a besoin de ses parents pour qu’ils vous
disent : " Il faut faire ceci, il faut faire cela ".
Ils sont un peu vos juges, ils vous punissent parfois mais surtout
ils vous mettent sur le droit chemin. Moi, je me suis trouvée
privée de mes parents. Il a donc fallu que je sois juge moi-même,
que je me punisse toute seule.
| Son premier
album lui valut l'Alph-Art du meilleur premier album, le deuxième,
l'Alph-Art du scénario |
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Pesepolis
T1
couverture
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Comme ça faisait déjà beaucoup, que je ne
pouvais pas envisager le futur, j’ai toujours vécu dans mon
passé, à revivre les événements en m’imaginant
ce que mes parents m’auraient dit dans une telle situation. J’ai
passé beaucoup d’années en ne vivant pas dans le présent
parce que c’était difficile d’y vivre tel qu’il se présentait,
en n’ayant aucune vision du futur parce que la situation n’était
vraiment pas facile et que je ne pouvais pas faire comme les enfants
de mon école qui disaient : " Après ça,
on va faire ça et ça ! " Moi, je n’en
savais rien. Je ne faisais des projections que dans le passé.
Il est donc resté très vif.
En fait, mon travail le plus important pour Persepolis, ce n’est
pas de dessiner : j’ai un dessin minimaliste, même si
je travaille beaucoup les expressions. Je ne dessine pas beaucoup
de décors, je ne travaille pas les cadrages, je trouve d’ailleurs
que ce n’est pas nécessaire pour ce que je raconte. Et je
suis paresseuse, je n’ai pas envie d’en faire plus. Non, l’essentiel
de mon boulot, c’est de me souvenir comment je ressentais les choses
quand j’avais six, dix ou treize ans. Parce que je trouve beaucoup
plus intéressant que le livre évolue avec mes sensations
d’alors plutôt que de faire semblant en tant que femme de
31 ans.
| Pour écrire
ses scénarios, Marjane fait un important travail de mémoire
afin de restituer les évènements tels qu'elle
les avait vécus enfant |
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Pesepolis
T1
extrait P17
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Je fais un important travail de mémoire, j’écris
beaucoup et j’enlève tout ce qui n’est pas essentiel. Les
encrages après ne me prennent pas beaucoup de temps. Si j’ai
besoin d’un an pour qu’un bouquin sorte, c’est à cause de
ce travail de mémoire.
Vincent : Je pense que c’est ce qui permet d’accrocher
aussi bien à votre récit, cette ambivalence entre
le contexte historique et politique et l’histoire d’une petite fille
comme les autres.
Marjane Satrapi : L’an dernier, j’ai reçu
une cinquantaine de lettres d’élèves d’un collège
près d’Annecy qui avaient étudié Persepolis
1. Et à 11 ans, ils posaient plein de questions, ils avaient
tout compris. C’était incroyable et très touchant.
Je m’étais toujours dit que les êtres humains à
travers le monde avaient les mêmes vœux, les mêmes souhaits,
les mêmes envies, que c’est après, en grandissant qu’on
nous inflige des idéologies, des façons de penser,
des façons de faire qui nous donnent l’impression d’avoir
des souhaits différents.
A la base les êtres humains sont pareils. Et je crois que
les gens se reconnaissent dans mon récit, même s’ils
se disent au départ qu’ils risquent de ne pas comprendre
parce que je parle d’un endroit situé à 6.000 kilomètres
de la France. En fait ils comprennent parce qu’eux aussi, ils ont
pris une raquette de badminton et joué de la guitare avec
sur une musique de hard rock. Et à partir de ce moment-là,
c’est un choc pour eux de s’imaginer qu’à 6.000 km,
une gamine de 13 ans est exactement comme les gamines d’ici.
| Malgré
un encrage dans l'histoire, Persepolis reste l'histoire universelle
d'une petit fille |
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Pesepolis
T2
Page 62
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J’ai toujours pensé que les gens allaient s’approprier mon
histoire. Alors quand j’ai vu que des gamins de 11 ans qui n’ont
jamais connu les événements que je raconte ont tout
compris et en sont émus, là je suis vraiment contente
et je me dis que j’ai réussi ce que je voulais faire. C’est
ça le succès que je m’accorde. Quand j’écris
une histoire, ma seule préoccupation est de savoir si ce
que j’écris est compréhensible, si le lecteur qui
n’est pas de ma culture, comprendra ce que je veux dire. Tout ce
qui m’importe, c’est de prendre la main de mon lecteur et de lui
dire : " Viens, je vais te raconter une histoire, suis-moi ".
Vincent : Vous parlez d’un troisième album
alors que j’étais persuadé que vous alliez vous arrêter
avec ce second tome vu qu’à la fin du récit vous quittez
l’Iran.
Marjane Satrapi : Non, je quitte l’Iran mais
j’y retournerai. Je suis allé à Vienne en 1984 mais
je suis rentrée en Iran fin 1988 et y suis restée
jusqu’en 1994. Le troisième tome parlera de l’exil, du mien
mais aussi de celui de tous ces iraniens qui ont quitté leur
pays, la plupart du temps pour des raisons politiques plutôt
qu’économiques, pour leur survie. Ce n’est jamais facile
d’être exilé, de savoir que ses parents sont encore
là-bas, qu’il y a des bombardements. A un certain moment
on finit par ne plus rien vouloir savoir de ce qui se passe de l’autre
coté parce qu’on ne peut pas le porter. J’étais trop
jeune pour ça. Et un jour on pète les plombs, on n’en
peut plus, il faut rentrer parce que la culpabilité vous
tue. Je suis donc retournée en Iran où j’ai fait les
Beaux Arts. Et je ne suis venue en France qu’en 1994. C’est seulement
là que je m’arrêterai, avec donc une deuxième
scène de départ en avion. Après ça deviendrait
hors sujet. Il y aura donc quatre tomes, chacun sur une période
bien différente, c’est très chronologique en fait.
| Avant
la bande dessinée, Marjane désirait écrire
des livres pour enfants. Elle alterne donc les deux activités |
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Ajdas
Page 4
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Vincent : Vous avez fait plusieurs livres pour enfants.
Marjane Satrapi : Oui, deux livres chez Nathan
ainsi que <i>Sagesse et Malices de la Perse</i> chez
Albin Michel où je ne suis qu’illustratrice. J’ai écrit
un album chez Nathan qui s’appelle <i>Ulysse au pays des fous</i>
qui a été illustré par Jean-Pierre Duffour
ainsi que <i>Les Monstres n’aiment pas la lune</i> que
j’ai entièrement réalisé. Et je suis en train
de préparer un autre album, toujours chez Nathan qui s’appelle
<i>Hachda le dragon</i> et qui devrait sortir en février
2002. Après j’ai encore un projet pour Nathan la même
année. En fait, j’avais déjà écrit plein
d’histoires pour enfants et j’arrive à les placer maintenant.
Vincent : Grâce à Persepolis et à
l’Alph Art ?
Marjane Satrapi : Non, ce n’est pas lié :
quand Nathan a signé le contrat pour les deux premiers livres,
je n’avais pas encore publié Persepolis. Ca s’est passé
au mois d’octobre 2000 et Persepolis est sorti le mois suivant.
Je crois que quand j’ai fait Persepolis et que j’ai su que j’allais
être publié, ca m’a donné de l’assurance. Avant
quand j’allais chez l’éditeur, je disais en ouvrant mon book :
" ça c’est de la merde… ". Comment voulez-vous
faire confiance à quelqu’un qui s’excuse et qui dit elle-même
qu’elle est de la merde ? Je ne dis pas du tout que c’est du
cynisme, dû au mauvais coté des éditeurs. Il
faut que les gens qui viennent les voir soient déjà
convaincus eux-mêmes.
| La plupart
de ses livres pour enfants sont publiés aux Editions
Nathan |
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|
Les monstres n'aiment pas la nuit
couverture
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A l’époque où je suis allé voir Nathan, je
savais que j’avais un bouquin qui allait être publié
alors je m’en foutais un peu et j’étais beaucoup plus confiante.
Ils ont pris la peine de lire les histoires, ça leur a plu
et voilà ! En plus, comme on a eu un article dans Le
Monde pour l’histoire avec Jean-Pierre Duffour, ils doivent avoir
davantage confiance et maintenant, quand je propose quelque chose,
ils le lisent attentivement et normalement ça marche. Et
puis j’essaie de ne pas proposer n’importe quoi, je ne fais pas
beaucoup de livres, je suis super exigeante sur ce que je fais,
je peux réécrire une histoire quarante fois avant
de la présenter…
Vincent : La bande dessinée ne sera pas une
parenthèse de quatre années dans ta vie ?
Marjane Satrapi : Non, maintenant j’y ai pris
goût. Avant je pensais que la BD, c’était un truc pour
les chtarbes, les fous, les petits copains qui aimaient dessiner
case après case. Et en fait j’aime bien ce qui dure super
longtemps. Et la bande dessinée, ça demande énormément
de boulot, de concentration et ça aussi, ça me plaît
énormément. Et donc l’année prochaine je vais
bien sûr faire Persepolis 3 mais aussi un autre album de bande
dessinée toujours à L’Association. Et après
Persepolis 4, je continuerai à faire d’autres bandes dessinées
qui auront ou n’auront pas de rapport avec mon pays, je n’en sais
rien.
| Marjane écrit aussi
des contes pour qu'ils soient mis en image par des auteurs amis
comme Jean-Pierre Duffour |
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Ulysse au pays des fous
Page 16 |
Vincent : Aujourd’hui, vous êtes toujours
iranienne ou vous avez opté pour la nationalité française ?
Marjane Satrapi : A chaque fois que je vais
en Iran, je suis chauviniste française alors qu’en France
je suis nationaliste iranienne. Je suis un peu les deux, franchement.
Je suis venue en France où j’ai eu la chance de tomber sur
des gens qui m’ont accueillie à bras ouverts, qui ont toujours
été très curieux, très intéressés.
Mes meilleurs amis maintenant sont en France et ça fait sept
ans que je construis des choses avec eux… Donc la France, c’est
mon pays, je suis concerné par tout ce qui s’y passe.
Je suis Iranienne. Peut-être un jour aurais-je la double
nationalité. Mais il y a des choses qu’on ne change pas,
ma couleur de peau ne changera pas, je resterai très brune.
Et il y a des choses en Iran que je n’aurai jamais en France. Je
suis vraiment entre les deux. Je suis restée quatre ans en
Autriche et je n’ai jamais senti que c’était mon pays.
Il y a une chose super incroyable qui m’est arrivé en 1998
pendant la coupe du monde de foot : je revenais d’Iran, j’avais
la tête dans le sac, je n’avais pas regardé les matchs.
Et le soir de la finale, une de mes amies m’appelle et me dit :
" On a gagné ". Là j’ai pensé,
c’est bon, ça veut dire qu’elle ne fait aucune différence
entre elle et moi. Même si je ne suis pas de la même
nationalité qu’elle par les papiers, pour elle c’est notre
victoire. Et moi aussi je le ressentais comme ça.
Vincent : En Iran, vous avez toujours toute votre
famille ?
Marjane Satrapi : Il n’y a plus que mes parents.
La plupart de la famille de ma mère se trouve aux Etats Unis
et celle de mon père en Russie. Les communistes contre les
impérialistes.
| Marjane
conserve sa nationalité iranienne mais se sent chez elle
en France où vivcnt tous ses amis. |
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Sagesse et malices de la Perse
Page 38
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Vincent : Pourquoi vos parents restent-ils là-bas ?
Marjane Satrapi : Ecoutez, avant l’âge
de trente ans, quand on n’a pas vraiment construit grand chose,
c’est très facile de partir. Quand tous ces événements
sont arrivés Mon père était déjà
ingénieur depuis des années en Iran, il avait sa position.
Et il est toujours parti du principe que, quand il n’y aura plus
de guerre, il faudra qu’il y ait des gens pour reconstruire le pays,
qu’on doit quand même des choses à son pays. Moi j’étais
trop jeune et donc je devais partir mais lui non. Et puis il y a
aussi une question de crise d’identité : chez vous,
vous êtes quelqu’un mais si vous allez ailleurs, vous devenez
personne. Et quand vous avez déjà un statut, c’est
très difficile de recommencer à zéro. Moi je
n’avais rien commencé en Iran donc je pouvais partir de zéro.
Ils sont restés en Iran, ils y travaillent, ils adorent leur
pays et ils sont contents de voir que les choses évoluent
dans leur pays.
Vincent : Ils peuvent venir vous voir ?
Marjane Satrapi : Bien sûr, ils viennent
régulièrement.
Vincent : Et vous, vous pouvez aller en Iran ?
Marjane Satrapi : J’y suis allée régulièrement
jusqu’à l’an 2000. Maintenant j’ai beaucoup de travail et
je préfère que ce soit eux qui viennent en France
pour qu’ils profitent des petits plaisirs de tous les jours qu’ils
ne peuvent pas avoir là-bas. Ma mère peut par exemple
se balader sans avoir son foulard sur la tête. Moi, je connais
déjà l’Iran j’y ai vécu quand même dix-neuf
ans. Et le jour où je voudrai rentrer, je pense que je le
pourrai. Et puis les choses évoluent là-bas. Les gens
ont une grande conscience politique, la jeunesse veut que les choses
bougent et je pense que ça continuera d’évoluer. Et
j’en veux pour preuve la position adoptée par l’Iran face
aux derniers événements qui ont marqué l’actualité.
On voit que ce n’est plus une position très intégriste,
très fondamentaliste. Ca a beaucoup changé et ça
laisse beaucoup d'espoir.
Vincent : Vous trouvez les Français ouverts ?
Marjane Satrapi : Je les trouve très
ouverts ! Avant, on me disait : " En France,
il y a 8% d'extrême droite. " Oui mais il y a aussi
92% qui n’y sont pas. Et puis les 8% de cons ils existent dans tous
les pays du monde, ce n’est pas propre à la France. Quand
on dit que la France est une terre d’exil, d’accueil, je trouve
que ce n’est pas faux, il y a une sorte de curiosité en France.
La preuve : quand je voyage dans un pays je regarde la télévision.
Comparez le nombre de documentaires proposés sur des pays
étrangers, des ethnies, des mœurs ou des cultures différentes
en France et aux Etats Unis par exemple… Ou à la télé
italienne. Pourquoi montre-t-on ça à la télé
française ? Parce qu’il y a des gens que ça intéresse !
Je n’ai jamais senti que j’étais victime de racisme. Dans
mon pays aussi, il y a des gens qui peuvent me traiter de tous les
noms ! Ce sont des cons. Et le con est international !
L’attitude générale en France est plutôt l’ouverture.
5 - Fidèle adepte de l’Association
pour ses Coups de cœur et ses projets
Vincent : Pour finir, quels sont vos coups de cœur
dans la bd actuelle ?
| C'est à l'Association,
son éditeur, que Marjane trouve les BD qui lui plaisent
le plus... |
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Incertain silence
couverture
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Marjane Satrapi : Ca va vraiment faire Marjane
et ses copains. Mais évidemment les gens que j’apprécie
le plus sont mes amis. Par exemple le travail de Christophe Blain,
de David B., d’Emmanuel Guibert, de Joann Sfar, d’Emile Bravo...
J’ai lu <i>Incertain Silence</i> de François
Ayrolles qui met en scène Buster Keaton et je trouve cette
BD vraiment super. J’aime aussi beaucoup le travail de Vincent Sardon
à l’Association.
Vincent : Vous resterez fidèle à L’Association ?
Marjane Satrapi : Je suis de nature très
fidèle. L’Association m’a fait entièrement confiance,
ils ont une façon de voir les choses qui correspond exactement
à la mienne. C’est vrai aussi qu’il faut vendre… Mais ils
ne vont jamais me dire : " Il faut que tu fasses 46 pages
ou 54 pages à cause du prix du papier ". Je peux
faire le nombre de pages que je veux. Ils s’en foutent de perdre
un peu d’argent là-dessus, ils ne vont pas calculer au centime
prêt pour faire le maximum de bénéfices. Donc
je trouve déjà ça super. En plus je trouve
leurs bouquins graphiquement super beaux. Mes livres se vendent
bien donc je gagne bien ma vie avec. Les gens qui travaillent là
sont tous mes amis, je m’entends super bien avec eux. Et même
à Angoulême, on n’a pas de séance de dédicace
imposée, on n’est obligé à rien, on les fait
si on a envie. Cette liberté, quelle autre maison d’édition
me l’accorderait ? Alors tant que L’Asso existe, tant qu’ils
veulent bien de mes projets, j’y reste. Comme les choses se présentent,
L’association sera là très longtemps et je serai avec
eux aussi longtemps.
(1) depuis l'interview, Persepolis 2 a encore été
distingué par un Alph-Art en 2002, cette fois celui du Meilleur
scénario.
Interview réalisée à Paris, Place des Vosges.
Vincent
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