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Interview

Alain Ayroles

Avec ses deux condisciples d’école à Angoulême, Jean-Luc Masbou et Bruno Maïorana, Alain Ayroles a créé deux des plus réjouissantes et originales séries de BD de ces dernières années : Garulfo et De Cape et de crocs.

Son travail d’orfèvre permet une analyse fine et délicate de son travail de scénariste. Il nous faudra donc deux dossiers pour en faire le tour. En attendant de découvrir prochainement les coulisses de De Cape et de crocs, entrez dans celles de Garulfo, un conte de fées qui sait faire rêver les plus grands.

Auteur de BD par vocation, scénariste par accident

Vincent : Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Alain Ayroles : J’ai d’abord commencé par suivre les cours de l’école des Beaux-Arts d’Angoulême en section bandes dessinées. J’ai alors publié quelques BD dans des fanzines ou des collectifs, puis j’ai travaillé dans le dessin animé à divers postes, j’ai fait du lay-out, de l’animation et du scénario. Puis j’ai commencé à faire des scénarios de bande dessinée. Actuellement je publie deux séries chez Delcourt, De Cape et de crocs et Garulfo avec respectivement au dessin Bruno Maïorana et Jean-Luc Masbou.

Vincent : Jean-Luc Masbou et Bruno Maïorana, vous vous êtes rencontrés comment ?

Alain Ayroles : Nous faisons partie d’une bande de copains qui s’est connue aux Beaux-Arts d’Angoulême et s’est retrouvée dans les mêmes studios de dessin animé en sortant de l’école.

Vincent : Tu ne fais plus que de la BD maintenant ?

Alain Ayroles : Oui, j’ai arrêté le dessin animé. Je travaille donc essentiellement sur ces deux séries mais aussi sur d’autres projets.

Vincent : Et tu arrives à vivre avec seulement deux scénarios ?

Alain Ayroles : Ca commence.

Vincent : Donc de bons tirages ?

Alain Ayroles : Le tome un de De Cape et de crocs s’est vendu au total à 35.000 exemplaires et c’est à peu près la même chose pour Garulfo.

Vincent : Tu es pour l’instant un des auteurs les moins prolifiques du marché.

Alain Ayroles : Il faut dire que certains placent la barre très haut en terme de productivité. Moi, je suis plutôt..

Vincent : Dans la qualité ?

Alain Ayroles : (Rires) Non, je ne veux surtout pas dire qu’ils ne font pas de la qualité. Disons que moi, je suis plutôt lent car j'aime bien fignoler mes scénarios, les retravailler sans cesse, me poser des tas de questions… Je ne ressens pas la nécessité d’avoir un flot de production, je me contente de ce que j’ai. De toute façon, j’aurais du mal à me disperser. C’est une question d’envie et d’optique.

Vincent : Dans tes premiers récits, par exemple dans Les Enfants du Nil, tu réalisais à la fois le scénario et les dessins… Pourquoi être passé au scénario pur ?

Alain Ayroles : C’est un concours de circonstances. Au départ, je prévoyais de dessiner Garulfo moi-même. J’avais donc dessiné quelques pages que j’avais même mises en couleurs. J’ai fait la tournée des éditeurs mais, à l’époque, mon dessin était assez approximatif et n’avait pas plu. Comme je connaissais Bruno Maïorana qui, lui, était à la recherche d’un scénariste, on a fait un essai ensemble sur Garulfo et Delcourt a retenu notre projet. Pour De Cape et de crocs, ce n’est pas tout à fait la même démarche puisque j’ai écrit ce scénario spécialement pour Jean-Luc Masbou qui me l’avait demandé.

Comme au départ, il est très difficile de ne vivre que de la bande dessinée, je travaillais à coté dans le dessin animé. Du coup, je n’ai pas eu le loisir d’attaquer d’autres projets. Peut-être aussi que mon envie de raconter était satisfaite avec ces deux séries.

Depuis, par mes recherches de personnages pour le dessin animé ou la réalisation des story-boards de mes scénarios j’ai pu faire évoluer mon dessin, et me sentir plus à l’aise. Il faut dire également que le paysage de la bande dessinée a beaucoup changé. Il y a quelques années, pour de la bande dessinée grand public, il fallait avoir un dessin fignolé, très fouillé. Or moi, j’ai toujours aimé travailler vite, dessiner quelque chose de jeté, d’assez approximatif en privilégiant les expressions, les attitudes, l’ambiance par rapport à l’esthétique du dessin. Je ne suis pas un esthète, quand je dessine c’est avant tout pour raconter.

Depuis mes débuts le monde de la bande dessinée a beaucoup évolué. Des structures indépendantes comme l’Association ont acquis pignon sur rue puis certains auteurs dits « underground » ont commencé à publier chez des éditeurs traditionnels. Du coup le public et les libraires se sont habitués à voir et lire des récits avec des dessins pas nécessairement fignolés, des dessins très beaux mais avec un coté un peu brut, jeté. Je ne suis donc plus aujourd’hui confronté au même problème que jadis pour faire un album en solo parce que c’est exactement ce genre de dessin que je rêve de faire.

Vincent : Tu ne t’imagines ne faire de la BD que pour le grand public ?

Alain Ayroles : Oui. Mais attention, pas pour des raisons lucratives. Simplement je n’ai pas envie de faire quelque chose de confidentiel, j’ai envie de toucher un maximum de personnes.

Garulfo, voyage délirant dans les contes de notre enfance

Vincent : Garulfo est ta première série. D’où t’est venue l’inspiration pour ce pot-pourri autour d’une trame de conte de fée…

Alain Ayroles : Depuis longtemps j’avais envie d’écrire des contes pour enfants que je voulais illustrer moi-même. J’ai toujours été intéressé par les contes, leur ambiance, leur univers. Dans mes influences pour Garulfo, il y avait par exemple les films médiévaux des Monty Python comme Sacré Graal, un mélange de féerie, de magie et d’humour qui me parlait particulièrement. Mélange que j’ai également retrouvé chez un italien comme Italo Calvino dans sa Trilogie des ancêtres : Le Baron perché, Le Vicomte pourfendu et Le Chevalier inexistant. Toutes ces œuvres m’ont donné envie de faire du conte, de la légende mais en le traitant de manière humoristique sans pour autant tomber dans la parodie. Je me suis donc attaché à respecter les canons du genre, ses thèmes classiques et ses règles de construction du récit et non pas seulement à utiliser l’esthétique et le décorum de cet univers.

Vincent : Une différence importante entre toi et les Monty Python, c’est que toi, tu ne vas pas jusqu’à l’absurde…

Alain Ayroles : De temps en temps, si ! Disons que l’absurde n’est pas la forme d’humour la plus pratiquée dans Garulfo : j’utilise d’avantage de comique visuel, de comique de situation. J’aime bien jongler avec ces formes de comiques différentes… Le comique vient souvent de répliques ou de situations cocasses, burlesques dues à la mise en scène et au rebondissement des personnages (quand on a une grenouille comme personnage, c’est d’autant plus facile de la faire rebondir !). Mais de temps en temps je glisse quelques pointes d’humour absurde, exercice grandement facilité par la présence d’animaux parlants aux côtés des humains : cela crée des décalages qui permettent des répliques stupides comme la martre du T3 par exemple qui dit « ça alors, c’est étonnant de voir un homme parler ! » Ce genre de chose, on en trouve tout au long de Garulfo.

Vincent : C’est tout de même moins systématique, rarement anachronique…

Alain Ayroles : C’est vrai, j’ai sciemment cherché à éviter l’anachronisme que je considère comme une sorte de facilité qui déclenche un comique un peu facile. Je réserve l’anachronisme à certaines répliques dont le langage très contemporain vient trancher avec d’autres qui sont, elles, dans un vieux français proche du Moyen Age.

Vincent : Par exemple quand les chevaliers voient la princesse descendre les marches : « Elle est trop belle… »

Alain Ayroles : Non : « Comment elle est noble ! » C’est un bon exemple de mélange entre médiéval et contemporain.

Vincent : Tu connais toutes tes répliques par cœur ?

Alain Ayroles : Oui car je les ai écrites, relues, souvent remaniées…

Vincent : Du coup, Garulfo se situe sur une ligne de crête entre fresque médiévale, conte animalier, conte philosophique,  l’absurde… Tu arrives à mélanger tous ses genres sans tomber spécifiquement dans aucun.

Alain Ayroles : Disons que j’essaie d’avoir en même temps de l’humour, un certain souffle de merveilleux et… pas vraiment de l’épique mais quelque chose qui s’en approche puisque Garulfo comporte des tournois, des duels. J’essaie d’utiliser tout ce qui est propre à cet univers-là, qui est aussi plaisant à mettre en scène qu’à lire. Pour ce qui est du mélange des genres, je pense que le sixième tome - qui clôt la série – est le plus abouti car c’est un concentré des précédents avec un enchaînement beaucoup plus rapide de situations tragiques, cocasses ou même romantiques : d’une page à l’autre on peut changer radicalement de registre. J’ai parfois été confronté à d’énormes problèmes techniques car jongler avec des tonalités aussi différentes est un exercice redoutable. Mais j’ai pris énormément de plaisir à le faire et j’espère que les lecteurs retrouveront ce même plaisir à le lire.

Garulfo vécut heureux et eut beaucoup de têtards… ou l’art du Happy end

 

Vincent : Du coup, le livre se clôt par un happy end car tu voulais absolument finir comme dans un conte de fées.

Alain Ayroles : Je vais répondre à ta question. Mais je voudrais d’abord demander aux gens qui n’ont pas lu l’album de ne pas lire cette partie de l’interview. C’est bon, ils sont partis ? Au départ donc, quand j’ai commencé Garulfo, j’imaginais une fin assez noire, désespérée.

Vincent : En le lisant, on se dit effectivement jusqu’au bout que ce pourrait être le cas.

Alain Ayroles : Exactement. Comme Garulfo a quelques atours de conte philosophique avec un regard critique sur l’espèce humaine, comme l’histoire comporte beaucoup de vilenies humaines et de situations très dures, on pourrait s’attendre à une fin grinçante ou sombre. C’est en tout cas ce que j’avais prévu au départ. Mais au fur et à mesure des pages et de l’avancement du récit, Bruno Maïorana et moi, nous nous sommes pris d’une énorme affection pour nos personnages. Nous nous sommes mis à croire au regard candide de Garulfo, à son optimisme débordant et à sa capacité à toujours faire face malgré l’adversité. Le happy end s’est donc imposé de lui-même : l’optimisme de notre grenouille ne pouvait que déboucher sur une issue positive.

Le risque, c’était que ce happy end paraisse tombé du ciel. Il ne fallait pas qu’on ait l’impression que l’histoire aurait dû mal finir et que, pourtant, elle se termine bien. J’espère que ce n’est pas le cas. Dans cet objectif, je me suis efforcé de faire croire jusqu’au bout que l’histoire va mal finir. Mon idée, c’est que le lecteur qui a suffisamment souffert avec les personnages, qui les a suffisamment vus en difficulté, soit ravi de voir arriver ce happy end, qu’il n’ait pas d’arrière-pensée et le prenne au premier degré

J’espère que la série comporte suffisamment de deuxième degré, de recul, de décalage et de lucidité pour que lecteur n’ait pas l’impression de se voir infliger quelque chose de naïf et d’artificiel quand arrive le happy end. Mon ambition était de faire oublier au lecteur ses préjugés avant de renouer avec le conte de fée pour le final. Garulfo commence par « Il était une fois… » et se termine bien par : « Ils se marièrent, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », beaucoup de têtards en l’occurrence… Le lecteur connaît la fin de l’histoire dès le début, dès qu’il a identifié qu’il lit un conte de fée. Avec Garulfo, mon pari était de faire oublier tous ses préjugés au lecteur, qu’il perde tout recul pour plonger dans une lecture au premier degré, qu’il soit ému par les personnages, qu’il tremble pour leur sort. Et que, quand arrive le happy end, il soit simplement heureux que ça finisse bien, sans plus d’arrière pensée.

Vincent : N’est-ce pas ça, justement, le paradoxe de cette série : elle est lucide avec les vilenies que tu viens de décrire. Et en même temps le personnage principal est bon comme le bon pain, si positif qu’on ne pouvait pas le sacrifier à la fin.

Alain Ayroles : Peut-être. Sauf que dès le tome deux le canard Fulbert meurt : cela donne une couleur particulière au récit puisque le lecteur sait que, dans cette série, un personnage principal peut mourir et qu’il n’est donc pas à l’abri des surprises : la princesse, le prince, Garulfo peuvent très bien disparaître à leur tour.

Vincent : Dans la présentation faite par l’éditeur de ce dernier tome, on a l’impression que le prince va devenir in fine un héros très positif. Or à la fin, aucun humain n’est totalement blanc…

Alain Ayroles : Il y a un happy end mais pas de véritable miracle. Ou alors un tout petit, à savoir celui de l’amour, de l’amitié, de la compassion, la découverte d’autrui. Au départ Romuald, le prince, est un personnage totalement égocentrique et fermé aux autres. Il ne se transformera finalement pas en héros au grand cœur. Mais au moins toutes les péripéties qu’il a vécues et les paroles de Garulfo ont-elles instillé dans son esprit le germe du doute. Et visiblement, au fur et à mesure des pages, il commence très progressivement à s’ouvrir à autrui, à prendre conscience de l’existence des autres, ce qui représente peut-être pour lui un premier pas vers la bonté.

Vincent : Ce ne sont que des premiers pas, pas une transformation radicale.

Alain Ayroles : Au début la série devait s’appeler : Les Métamorphoses de Garulfo. On l'a raccourci parce que le titre initial ne rentrait pas dans la largeur de l’album. Mais cela demeure une histoire de métamorphoses avec la métamorphose du prince en grenouille, de la grenouille en prince, d’une paysanne en princesse… Et aussi la transformation d’un salaud en quelqu’un de bien.

Garulfo, 6 tomes et 2 cycles

 

Vincent : Au début tu avais seulement prévu deux tomes ou tu avais déjà l’idée du deuxième cycle ?

Alain Ayroles : Le deuxième cycle était préexistant mais pas exactement sous cette forme-là… Il comportait déjà les personnages de l’ogre et du lutin mais l’histoire n’était pas exactement la même. Et surtout j’avais un problème pour remettre en scène Garulfo. Heureusement, au cours d’une discussion,  Jean-Luc Masbou a eu cette idée géniale du deuxième prince et du changement d’apparence mutuel. L’idée était tellement porteuse que j’ai immédiatement filé écrire le scénario qui a alors coulé de source.

 

Vincent : Donc la continuation de Garulfo n’était pas prévue lorsque tu travaillais sur le premier cycle.

Alain Ayroles : En fait Garulfo devait seulement apparaître comme un personnage secondaire dans le second cycle.

Pour ce qui est des cycles et du nombre d’album, il faut savoir qu’au départ j’avais des histoires en tête sans notion de découpage. Il m’a donc fallu ensuite faire entrer ces histoires dans le cadre d’un album de 46 pages, ce vieux standard un peu réducteur qui impose beaucoup d’élagage, de concision et rend difficile de s’attarder sur la psychologie des personnages. Au départ, la première histoire de Garulfo aurait pu tenir en un seul livre mais j’ai préféré la faire en deux et j’ai même regretté de pas avoir pu en faire trois :  j’ai vraiment eu l’impression de devoir comprimer le deuxième tome et de passer du coup à coté de beaucoup de choses que j’aurais aimé présenter.

Vincent : Tu as pu te rattraper avec les quatre tomes qui ont suivi …

Alain Ayroles : Avec quatre tomes, là au moins j’avais de la place. Au départ, j’avais prévu d’en faire trois mais je me suis rendu compte que tout ne rentrerait pas. Alors je me suis dit : « cette fois, pas de coupe sombre, on y va ! » J’ai eu quelques reproches comme quoi le tome 5 comportait des longueurs. Mais c’est justement parce que ce tome m’a permis de creuser davantage la psychologie des personnages. Et je pense qu’il prendra tout son sens avec le tome 6, beaucoup plus rythmé et riche en coups de théâtre.

Vincent : Il semblerait que tu aies un côté Franquin : à partir d’une idée, tu foisonnes tellement que tu n’arrives plus à tout faire tenir dans les pages allouées…

Alain Ayroles : Comme Garulfo est un conte de fée avec un début et une fin bien établis, qu’il doit comporter des temps forts et un rythme assez précis, je ne peux pas trop me permettre de divaguer, d’ouvrir des parenthèses sans les refermer et de laisser libre cours à mon imagination. Pendant toute l’écriture, j’ai dû rester aussi fidèle que possible à la trame initiale et à une structure établie. Ce qui n’est pas le cas dans De Cape et de crocs qui est beaucoup plus ouvert et où je me permets des digressions qui n’amènent rien à l’intrigue mais apportent simplement à la tonalité.

Dans la structure très rigoureuse de Garulfo, la principale difficulté était de trouver le temps pour s’attarder sur la psychologie des personnages, pour les faire évoluer sans que ça paraisse artificiel. Dans ce cadre pourtant très rythmé je voulais que l’évolution des personnages, notamment de Romuald, soit progressive.

Vincent : Si vous vous êtes tellement attachés à vos personnages, allez-vous continuer à faire vivre Garulfo ?

Alain Ayroles : C’est une grande question à laquelle nous n’avons pas encore répondu. L’éditeur est très chaud pour continuer vu le succès obtenu. De son coté, Bruno Maïorana s’est énormément attaché aux personnages et à l’univers graphique qui en découle. Pour cette série, il a développé un style particulier qu’il se sentirait obligé d’abandonner si on devait travailler sur un projet différent. Or, même si, moi, je trouve qu’il a atteint un niveau de virtuosité graphique incroyable, lui a l’impression de ne pas avoir poussé ce style à son summum. Cela contribue, outre son attachement aux personnages, à lui donner envie de prolonger l’expérience.

Mais pour pouvoir continuer, il me faudrait une idée géniale. Je vais donc consulter à nouveau Jean-Luc Masbou et Jean-Christophe Fournier, les amis qui m’ont précédemment soufflé les bonnes idées pour lesquelles ils n’ont été gratifiés que d’une simple mention au générique et pas un centime…

Garulfo : dessins, couleurs et prépublication

 

Vincent : Jean-Luc Masbou a un encrage très particulier, avec une très nette différence d’épaisseur entre le premier et le dernier plan. Comment fait-il ça ?

Alain Ayroles : Il serait mieux à même de répondre que moi. Mais effectivement il a peaufiné son style au niveau de l’encrage : dans le premier album, il a un peu la même épaisseur de trait partout ce qui donne beaucoup de grâce au dessin ainsi qu’une certaine fragilité. Il a ensuite cherché à varier cette épaisseur de trait en fonction des plans et a poussé la logique très loin puisque certaines vignettes comportent cinq ou six épaisseurs de trait différentes allant pratiquement jusqu’au micron. Je me demande toujours avec quoi il travaille…

Vincent : Tu n’as pas envie de changer d’univers ?

Alain Ayroles : Un conte de fée comme Garulfo se déroule par essence dans de petits royaumes, un microcosme clos. C’est donc difficile de se renouveler visuellement, de changer de décor et de cadre même avec une bonne histoire. Un récit des voyages de Garulfo pourrait amener de l’air frais. Mais on s’éloignerait alors du principe du conte qui est toujours assez limité géographiquement et donc très différent du récit de voyage… En plus la pauvre grenouille, il faudrait éviter de lui faire traverser des nationales…

Vincent : Le dernier tome de Garulfo avait commencé à être prépublié dans Pavillon Rouge. Il a fait trois bons et puis est reparti.

Alain Ayroles : Les délais très serrés qu’imposent la prépublication n’ont rapidement plus pu être tenus, non par paresse mais par perfectionnisme. Bruno est un dessinateur particulièrement perfectionniste qui peaufine son travail. Et s’il avait du tenir les délais, il aurait subi une trop grande pression et n’aurait pas pu assurer la même qualité. Entre la prépublication et la qualité de l’album, le choix n’a pas été difficile à faire, même si c’était effectivement un peu décevant pour le lecteur…

Vincent : Vous n’avez pas voulu redémarrer en avril 2002 ?

Alain Ayroles : Non, c’était trop tard et ce n’était pas la peine de se mettre une pression supplémentaire :  même sans prépublication, Bruno a fini dans des conditions extrêmes, a dû travailler de façon intense et quasi inhumaine pour arriver à boucler l’album dans les temps. Et il a réussi malgré tout – ce qui est assez formidable - à conserver sa qualité sur les dernières pages. Mais pour ce faire, il a vraiment jeté toutes ses dernières forces dans la bataille… Ce qu’il n’aurait pas pu faire tout au long de l’album.

Vincent : Du coup, le coloriste a encore moins de temps…

Alain Ayroles : Le coloriste est celui qui se retrouve toujours confronté le plus directement au délai puisqu’il arrive après le dessinateur. Il fonctionne donc à coup de Chronopost et de coups de fil incendiaires. C’est vrai que c’est très dur. Mais pour cet album Thierry Leprévost a réussi à tenir les délais sans problème.

Vincent : Thierry Leprévost travaille d’après des instructions de Bruno ou il est complètement libre ?

Alain Ayroles : Ils se consultent. Même moi, je lui envoie des indications de type narratives : s’il fait beau, il pleut, il fait jour, nuit, c’est l’aube ou le crépuscule. Ou encore ambiance sinistre, ambiance gaie, ce genre de chose. Après, je laisse libre cours à sa palette pour traiter les ambiances que je lui ai indiquées.

Les règles d’une collaboration exigeante

 

Vincent : Ton travail de scénariste englobe le story-boards, ça ne frustre pas complètement les dessinateurs ?

Alain Ayroles : Parfois, c’est un peu frustrant effectivement pour les dessinateurs de recevoir le story-boards déjà terminé. Mais on en discute, tout n’est pas définitivement figé, on peut y revenir.

Vincent : Mais le dessinateur n’a pas le droit de réaliser ces ajustements par lui-même, il doit t’en parler.

Alain Ayroles : Le problème, c’est que les deux séries utilisent beaucoup de gags visuels. De ce fait les dialogues et l’action se retrouvent tellement imbriqués que c’est très difficile de laisser le dessinateur procéder, seul, à des ajustements. Dans une histoire plus réaliste, plus dramatique, on peut laisser davantage la bride sur la narration, c’est à dire laisser le dessinateur travailler à partir des textes bruts et définir lui-même le découpage. Mais sur du burlesque, c’est très délicat.

Vincent : Comme dans du Feydeau où tout est écrit au millimètre près.

Alain Ayroles : Voilà. Le simple emplacement d’une bulle dans une case a son importance parce qu’elle conditionne le sens de lecture du texte et de l’image donc le moment où elle est lue : si une bulle contient la chute d’un gag, il faut qu’elle soit lue en dernière dans la case, il faut que le lecteur découvre en premier la situation et arrive à la bulle en dernier. C’est un exemple parmi tant d’autres : en fait il y a des tas de cas où la fragmentation du texte à travers les bulles va rythmer la lecture. Ce sont des outils pour guider le lecteur et donner un rythme au récit. Le burlesque est un genre qui a besoin d’être très boulonné, très vissé.

Toute cette technique est très délicate et je pense que pour ce type de récit, l’idéal serait d’avoir une seule et même personne en charge du scénario et des dessins afin d’éviter toute frustration éventuelle du dessinateur. Avec Bruno Maïorana ou Jean-Luc Masbou, on a parfois quelques frictions quand je vais un peu trop loin, que certains découpages sont un peu trop poussés et que ça les bride. Je m’efforce donc de leur laisser plus de marge. Mais, en même temps, ce sont des gens qui prennent du plaisir à fignoler une belle image. Nous sommes complémentaires puisque leur plaisir vient plus de l’esthétique que de la narration, et moi l’inverse.

Comme je pousse mon travail de scénario jusqu’à un découpage graphique poussé, ils se trouvent débarrassés de toutes les contraintes narratives et peuvent se concentrer sur le dessin. Ce partage des taches permet finalement à chacun de se concentrer sur sa part de travail et quand l’osmose existe, comme c’est le cas, chacun peut donner le meilleur de lui-même en faisant confiance à l’autre pour le reste. La collaboration entre scénariste et dessinateur est toujours très délicate, l’alchimie est difficile à trouver car de gros ego s’affrontent.

Sinon, la preuve que Jean-Luc Masbou est d’accord avec notre partage du travail, c’est qu’il applique les mêmes principes pour sa série L’Ombre de l’échafaud, où il fournit à David Cerqueira, son dessinateur, des story-boards tout prêts. Peut-être qu’il se venge ! (rires)

Mon côté dirigiste est sans doute également lié à ma formation de dessinateur : je visualise ce que j’écris, j’ai une idée préconçue du résultat final et donc, à la fin, il y a forcément un décalage entre ce que le dessinateur va réaliser et ce que j’avais imaginé.

Vincent : Si Bruno et Jean-Luc n’étaient pas des copains, tu penses que vous arriveriez quand même à travailler ensemble ?

Alain Ayroles : Personnellement, je me vois mal collaborer avec un dessinateur qui ne soit pas un ami ou avec qui je n’aie pas une complicité, dont je ne connais pas l’univers et qui ne connaîtrait pas le mien. La réussite d’une collaboration consiste à trouver les points communs des univers respectifs des deux personnes et de parvenir à construire une œuvre où les différences de l’un et de l’autre vont venir enrichir ce terrain d’entente.

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