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Interview

Maïtena


Mise en ligne :
19 mars 2003

Les auteurs femmes sont encore trop rares en BD. Maïtena est l'une d'elles. Argentine, elle a conquis le lectorat français avec un style bien à elle, fait de pieds de nez et de franc-parler. Une histoire de femmes, voici comment nous pouvons résumer l'oeuvre de Maïtena, qui bien sur, est éditée par une femme !
Une interview au fil de la discussion avec Maïtena et son éditrice, Anne-Marie Métailié.


Marielle
 : Pourquoi parlez-vous toujours des femmes ? Est-ce que les argentins sont particulièrement machos ?
Maïtena et son éditrice, Anne-Marie Métailié
Maïtena : Je parle des femmes parce que je suis une femme et c’est le thème que je connais le mieux. De toutes manières, je parle, non pas des femmes, mais de la vie du point de vue des femmes. Dans mes BD, il y a des hommes, des femmes, des lesbiennes, des gays. Quant au machisme des argentins... il y existe comme dans tous les pays du monde, ni plus ni moins. Aujourd’hui, il est plus difficile de généraliser un thème comme le machisme, parce que la société se divise en de nombreuses catégories. Il y a de plus en plus de «tribus » distinctes qui coexistent de manières très différentes. Mais le machisme est un problème culturel quasi universel, et très bien enraciné parce que les femmes le transmettent, elles aussi.

Marielle : Est-ce que vous vous trouvez féministe ?
Maïtena : Je n’aime pas dire que je suis féministe parce que le terme est vraiment galvaudé mais je n’aime  pas dire non plus que je ne suis pas féministe, parce que s’il n’y avait pas eu le féminisme, on serait toutes encore en train de repasser !

Les Déjantées T.2 : couverture

Marielle : J’ai vu effectivement que dans la Bd il y a beaucoup d’ironie mais aussi beaucoup de tendresse
Maïtena : Merci.

Marielle : C’est un peu ce qui fait la différence entre vous et Claire Brétecher, non ?
Maïtena : Moi je trouve qu’il y a beaucoup d’autres différences. D’abord, c’est une bonne dessinatrice et moi, non. Elle est moins tendre mais c’est un problème de personnalité. Moi, je suis très acide et très tendre. C’est difficile pour moi d’entendre dire ça parce que je ne me sens pas tendre (rires). Je me sens méchante et on me dit tendre (rires) ! Non, j’ai une bonne relation avec  les hommes et avec la vie et ça se voit dans mon travail.

Marielle : A propos des relations avec les hommes, est-ce que c’est difficile d’être une femme dans le monde de la bande dessinée ?
Maïtena : Dans tous les milieux, c’est difficile d’être bon et d’avoir du succès.

Marielle : Est-ce qu’il a fallu faire davantage ses preuves ?
Maïtena : Non, au contraire, pour moi, ça a été un « plus » d’originalité d’être une femme. En plus, je suis jolie et donc, quand j’allais dans les rédactions, on me faisait rentrer sans problème.

Marielle : Est-ce que vos lecteurs sont plutôt des hommes ou des femmes ?
Maïtena : Il y a plus de femmes qui disent qu’elles le lisent, mais les hommes aussi me lisent. Quand je croise un homme dans la rue, il me dit « ma femme adore ce que vous écrivez » et il le dit d’une façon qui me révèle que c’est lui qui adore ! Alors je lui demande « et vous, non ? »

Autoportrait

Marielle : Au départ, les « Déjantées », « las Dejadas », était déjà conçu comme un album ou est-ce que ce sont des strips qui ont été réunis ?
Maïtena : J’ai commencé par une page hebdomadaire pour une revue féminine. J’ai d’ailleurs négligé certains dessins parce que je n’aurais jamais pensé qu’on aurait fait un livre avec. Maintenant, je le regrette. Mais je faisais mon travail et je l’envoyais à la revue.

Marielle : Comment s’est passée l’aventure, du magazine jusqu’à l’album ?
Maïtena : Comme j’avais un succès de plus en plus grand dans la revue, la maison d’édition qui éditait cette revue m’a proposée de faire un livre

Marielle : C’est un privilège ! D’après ce que j’ai compris de l’état de la BD en Argentine, c’est rare de pouvoir faire des albums...
Maïtena : Oui, c’est un cas à part. Les gens qui achètent mes livres ne sont pas les lecteurs habituels de BD.
Anne-Marie Métailié : En France, c’est pareil.
Maïtena : Je trouve que les femmes aiment parler d’elles-mêmes et aiment tout ce qui parle d’elles, en littérature, en ciné, au théâtre, et mes lecteurs ne sont pas des gens qui s’intéressent au genre BD.

Les Déjantées : extrait

Marielle : Vous publiez en France. Que pouvez-vous dire de ces publications ? Comment se passe le travail avec l’éditeur ?
Maïtena : Je suis très contente de la sortie de mon album en France (jusqu'à présent, je n’avais publié là-bas que quelques BD érotiques, dans les années 80, pour le magazine « Circus »). C’est très gratifiant quand ton travail est traduit dans d’autres langues. Dans mon cas, je crois que mes BD confirment quelque chose que les hommes disent toujours... et c’est que nous, les femmes, sommes toutes les mêmes ! ! La publication s’est faite rapidement, parce que mon travail a beaucoup plu à mon éditrice et ça, c’est toujours une garantie de respect et d’enthousiasme d’éditer un livre rapidement.
Une partie du succès de vente de mes albums réside dans le fait que ce sont souvent des gens qui ne lisent pas de BD habituellement qui les achètent. Moi aussi je suis passée de la BD au dessin humoristique (j’étais gênée moi aussi par ce problème de manque de structure pour publier de la BD) et j’ai fini par travailler pour un lectorat beaucoup plus nombreux. Avec le temps, aussi, je me rends compte qu’en croisant les expériences de « BD de genre » et le dessin humoristique, j’ai trouvé le style où je me sens bien. Je suis passée du genre aventure à celui de la mise à nue des relations humaines et c’est un thème de travail beaucoup plus riche, du moins pour moi, qui suis de celles qui pensent que la réalité dépasse souvent la fiction... Et que dire de la mienne, de réalité ! ! !

Marielle : Est-ce que le fait d’être publiée en France a pour vous, en tant qu’auteur argentine,  une résonance particulière ?
Maïtena : Non, rien de particulier. Je suis contente mais je n’ai aucune image idéalisée, ni de la France, ni des Etats-Unis. Je suis très contente, ça me fait plaisir mais je ne considère pas ça comme une réussite très extravagante.

Thriller

Marielle : Quel est le succès de vos oeuvres, quelles sont les réactions des critiques et des lecteurs ? Et qu’est-ce que vous en attendez ?
Maïtena : Franchement, je n’ai jamais attendu grand-chose de mes BD, tout ce qui m’est arrivé ces dernières années est une surprise pour moi. J’ai toujours considéré la BD comme mon travail, le moyen de gagner ma vie, et c’est toujours le cas. Ce que j’aimerais, dans l’idéal, c’est que mes BD aident des gens à changer des choses dans leur vie... Je pense être une dessinatrice de BD, pas vraiment très douée mais très travailleuse... En tout cas c’est très gratifiant de sentir que ce qu’on fait peut être utile à quelqu’un et c’est pour ça que j’aime me frotter à des institutions comme la famille, le mariage, etc., et rire un peu de tout ce qui peut faire pleurer. »

Marielle : Qu’est-ce qui a motivé cette publication, Anne-Marie Métailié ?
Anne-Marie Métailié : Je l’ai lue et j’ai craqué. C’était  un coup de foudre, complètement hors des choses que je faisais, c’était fou, alors c’était encore plus intéressant.

Marielle : Est-ce que vous allez continuer l’aventure ensemble ?
Anne-Marie Métailié : Tant qu’elle voudra, oui.
Maïtena : Oui, ça me plairait de continuer. J’aime travailler avec les petites maisons d’éditions dont les directeurs ont un réel choix artistique. En Espagne aussi, je suis publiée en partie par une petite maison d’édition.

Erotisme
"J’ai apporté des dessins faits par moi il y a vingt ans. Quand je les ai fait, je les trouvais très forts, maintenant, je trouve que c’est pour les enfants"

Marielle : Anne-Marie Métailié, est-ce que vous voudriez travailler avec d’autres dessinateurs de BD ?
Anne-Marie Métailié : Vous savez, je n’ai pas envie de me spécialiser. J’ai du mal à lire la BD, en général. Je ne fais que les choses qui me plaisent et avec lesquelles je pense que je vais m’amuser.

Marielle : Maïtena, votre actualité en Argentine, qu’est-ce que c’est ?
Maïtena : Je travaille quotidiennement pour un journal, c’est mon travail principal. Et je prépare un agenda très spécial. Ce n’est pas un recueil de dessins et de blagues, c’est un agenda très spécial qui me ressemble, à moi.

Marielle : Quand vous étiez plus jeune, vous étiez plutôt révoltée et vous avez fait de la BD érotique...
Maïtena : … Et je continue d’être révoltée ! J’ai fait de la BD érotique mais ce n’était pas un signe de révolte. J’aime parler de la place de la femme et du désir féminin. Mais pas comme révolte.

Marielle : Qu’est ce que ça fait d’être publiée aujourd’hui dans des journaux plutôt conservateurs ? « Madame Figaro » en France, en Argentine aussi...
Maïtena : Ca fait 25 ans que je travaille dans les journaux et ce sont des entreprises auxquelles je ne crois pas. Aussi bien à droite qu’à gauche, ce sont des entreprises. Je donne mon travail, je prends l’argent et je m’en vais. Je ne travaillerais pas dans une entreprise dans laquelle l’idéologie antidémocratique ne me conviendrait absolument pas mais pour le reste… à l’intérieur de la Démocratie, ce sont toutes des entreprises.

Oeil de femme
Marielle : Au sujet de vos dessins, pourquoi est-ce que vous dites que vous dessinez mal ?
Maïtena : J’ai appris à dessiner en travaillant beaucoup mais je n’ai pas un trait de virtuose. C’est pour moi très difficile de faire mon travail.

Marielle : N’est-ce pas un mythe, le dessinateur qui fait tout facilement ?
Maïtena : Non, ce n’est pas un mythe, moi j’en connais des dessinateurs virtuoses, j’en ai parmi mes amis. Quand on voit le trait d’un dessinateur, on voit si ça vient de l’âme, si c’est inné ou si c’est beaucoup d’heures de travail. Les Chinois disent « le souffle », le talent. Ca, j’ai pas, mais je suis très travailleuse et assez intelligente, et… tendre (rires) !

Marielle : Le dessin fait beaucoup penser aux Simpson ?
Maïtena : Il y a quelque chose, oui. Je crois qu’à certaines époques apparaissent partout dans le monde des tendances similaires, dans l’art, en musique… J’ai commencé à faire ce travail en même temps que les Simpson, je ne les connaissais pas encore, mais quand je les ai vu, j’ai trouvé des similitudes.

Interview réalisée par Marielle
Mars 2003.

 

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