Ma circoncision
« Ma circoncision », sa douleur
Cette fois, ça y est, elle est assumée ! La circoncision, pas sûr, mais l’autobiographie, ça oui. Subliminal dans Les pauvres aventures de Jérémie où Riad Sattouf croque sa bande de potes rongés par la « loose », palpable dans le cynisme éclairé du Manuel du puceau où l’auteur prend son lecteur à parti, le glissement vers l’ego était inéluctable, il est finalement consacré dans Ma circoncision. Un « moi-je » illustré de plus ? Pas exactement, plutôt une expérience à partager. Une expérience douloureuse -c’est tout l’intérêt- racontée avec autodérision et humour distancié mais surtout avec la fraîcheur et la naïveté d’un môme, au libre arbitre restreint, en pleine découverte de la vie et de ses travers.
Riad Sattouf a vécu dix ans en Syrie avant la séparation de ses parents et son retour en France, son pays natal. Là bas, il parle arabe, reçoit une éducation musulmane, étudie dans la terreur du maître de l’école coranique du village de Ter Maaleh, vénère Conan le Barbare et cultive sans savoir pourquoi sa haine intergénérationnelle des israéliens. Il aime jouer avec ses cousins et pisser le plus loin possible à leurs côtés. Au cœur de leurs préoccupations: la virile extrémité de leur engin qu’il n’imagine pas encore reproducteur. Riad s’étonne de n’avoir qu’une trompe en lieu et place du champignon fièrement arboré par ses congénères. Il est persuadé de ne pas être comme tout le monde, d’être adopté ou pire, d’être israélien. Jusqu’au jour où son père lui annonce la nouvelle de sa future circoncision, billet pour le monde des adultes et reconnaissance suprême des enfants guerriers cimmériens. Oui mais c’est dans l’angoisse qu’il vit jusqu’au jour J, dans la souffrance d’une section de prépuce au rasoir qu’il survit les mois suivants.
« La meilleure façon de se débarrasser d’un passé douloureux, c’est de s’en moquer » assure Jean-Christophe Menu, cofondateur de L’Association et concepteur graphique des deux albums de Riad Sattouf publiés aux éditions Bréal Jeunesse. Ce n’est pas le prix Goscinny 2003 qui contredira, il use et abuse à souhait de la figure de style. Du haut de ses 25 ans, il contrôle ses souvenirs et les dissémine avec culot dans ses bandes dessinées, suscite autant l’hilarité que la consternation du lecteur non averti, peaufine « les trucs rentre-dedans » et tient à « ce que l’on s’attende à n’importe quel truc dégueulasse » au détour d’une bulle. Il ne conçoit d’ailleurs pas prendre davantage de gants avec son jeune public. Partant du principe qu’un « ado cherche toujours à voir ce que l’on veut lui cacher », il lui sert du « brut de décoffrage ». Derrière chaque situation comique se cache une sévère ironie, une critique abrasive, remise en question de la tradition, de l’endoctrinement au berceau, de l’étroitesse d’esprit ou encore d’une tolérance culturelle de l’hyper-violence.
Sous couvert de la mise en scène de son zizi, Riad Sattouf s’engage et s’expose. Sa petite histoire semble n’être qu’un prétexte pour témoigner de la grande. Aux yeux de l’enfant qui se souvient se superpose alors le regard cynique de l’adulte auquel il aura sans doute fallu un peu de recul avant de s’indigner du formatage et du totalitarisme vécu au quotidien. Dommage donc la frilosité de l’éditeur qui n’assume pas complètement son rôle éducatif en déconseillant l’ouvrage au moins de 12 ans, dommage la censure dont a été victime une partie du dialogue, par ailleurs savoureusement grossier, pour ne pas trop s’éloigner du politiquement correct et anticiper les interprétations mal intentionnées, vis-à-vis notamment de l’ennemi désigné et enseigné aux enfants par les Syriens fanatiques de l’époque, les voisins d’Israël. Dommage la lourdeur de cette note aux lecteurs en guise de prélude qui avait su être drôle dans le Manuel du Puceau. Dommage du coup d’être resté tout à la fois sur le palier de la bande dessinée jeunesse et alternative.
Reste que tous les ingrédients de la séquence autobiographique réussie sont malaxés avec rythme et dextérité au travers des 100 pages que compte Ma circoncision. Subtile symbiose entre le journal intime, texte pur et dur, court, précis, sans fioriture et l’illustration, expressive donc forcément caricaturale, sans oublier les strips classiques, respectueux des codes traditionnels de la BD. Le dessin est de circonstance, simple et dynamique. Sattouf ne semble pas obsédé par son graphisme comme peuvent l’être ses influents camarades de travail, Sfar ou Blain. Ne surtout pas s’attarder sur un arrière plan encombrant, ne pas s’embarrasser de mises en scène excessives et mettre ainsi en valeur le pathétique burlesque du moindre coup de crayon. Mention spéciale à la goutte de sueur qui est aux personnages de Riad Sattouf et aux aisselles du maître d’école ce que sont les mouches aux Trolls d’Arleston.
Nicolas
18 Fevrier 2004
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R. Sattouf
R. Sattouf
R. Sattouf
Editeur : Bréal éditions Collection : Bréal Jeunesse Fevrier 2004
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