L'interview !

Jean-Luc Cornette

Auteur de Visite Guidée

Mise en ligne :
26 décembre 2001

Jean-Luc Cornette revient sur ses débuts, la genèse de son excellente Visite guidée et sur ses projets.

Propos recueillis par
Boris Henry

Navigation rapide

1- Avant
2- Visite guidée
3- Après

1 - Avant...

Jean-Luc Cornette
autoportrait
At home
Boris : Comment en es-tu venu à faire de la bande dessinée ? As-tu fait des études graphiques ?
Jean-Luc Cornette :
 J'ai toujours lu de la bande dessinée et très tôt j'ai voulu en faire. J'ai fait une école artistique, St-Luc à Bruxelles, dès la quatrième année d'humanité (l'équivalent de la cinquième en France). Puis, j'ai continué dans la même école avec les trois années d'études supérieures en section bande dessinée.

Boris : Tu as été coloriste - notamment pour Cossu, Fœrster et Taymans ; c’était par choix, pour des raisons économiques ou c’était un moyen d’entrer dans le milieu en vue de faire publier tes planches ?
Jean-Luc Cornette :  J'étais encore au cours quand j'ai publié mes deux premières planches dans Tintin Reporter. Puis grâce à l'aide de Sergio Salma, j'ai fait mes premières illustrations de rubriques dans Spirou. J'avais assez de facilités pour ce genre de petits boulots. Je cherchais dans différentes directions, mais je n'étais pas prêt à me lancer et à tenir la distance d'un album. Il faut dire que même si j'avais une envie de raconter, à l'école, faute de temps, on ne dépasse jamais plus de huit pages pour une histoire. Mes premières planches publiées me donnèrent aussi l'occasion d'aborder la couleur grâce à la technique du bleu de coloriage. Ça m'a tout de suite plus et je crois que je ne m'en sortais pas trop mal. Philippe Foerster m'a demandé d'assumer les couleurs de sa série « Starbuck ». Ses histoires noires parues dans Fluide Glacial ont enchanté mon adolescence (elle m'enchantent toujours). Pour moi, c'était merveilleux de pouvoir travailler avec lui. Puis, ce fut Antonio Cossu que je connaissais déjà un petit peu et qui, au vu du résultat sur « Starbuck », me demanda de travailler avec lui. Aujourd'hui ce sont mes amis ! Pour André Taymans, c'est différent. On était déjà amis depuis les débuts à St-Luc. Je l'ai aidé sur ses couleurs, il m'a aidé sur les miennes. On vit le métier quasi côte à côte. On est comme des frères d'encre de chine. Même si André travaille au marqueur depuis quinze ans.

Van Gogh

Découpage page 7
Découpage page 9

Boris : Tu réalises également des livres pour enfants. Pour toi, l’exercice est le même ou tu sépares bien tes sujets et ta façon de procéder en fonction du support ?
Jean-Luc Cornette : Ce sont deux façons différentes de raconter, mais toutes deux avec du texte et des images. Les deux me conviennent, même si la bande dessinée, qui permet par sa longueur de rentrer plus dans le détail, m'attire plus pour l'instant. Pour ce qui est des sujets, la politique générale des éditeurs de livres pour enfants permet plus facilement de traiter de sujets sensibles et/ou poétiques et de le faire sans aborder automatiquement la série. Le seul éditeur de bande dessinée qui se rapproche un peu de ça, c'est Guy Delcourt. Ce qui veut dire aussi que si Delcourt te refuse un projet pour les enfants, il reste dans tes cartons.

Boris : Tu alternes les albums comme auteur complet et ceux comme scénariste. Comment s’effectue le choix de dessiner ou pas tel ou tel album ? Les collaborations naissent-elles d’univers communs ? de la rencontre d’autres dessinateurs et de dessins qui t’incitent à aller vers d’autres directions ?
Jean-Luc Cornette : Quand je dessine, je souffre. Alors, régulièrement, je décide de ne plus dessiner pour me consacrer à l'écriture qui, avec le temps, m'est devenue plus naturelle. Et très vite, le dessin me manque et je fais une rechute. La plupart des auteurs avec qui j'ai travaillé sont déjà, avant la collaboration, de bons copains. Soit on discute des ambiances avant d'entamer l'histoire, soit j'ai une idée que je développe, j'appelle la personne qui me semble la plus appropriée au projet et lui propose. Un univers trop éloigné, trop proche, ou graphiquement prometteur d'une trop grande souffrance sont des éléments m'incitant à passer le relais à quelqu'un qui illustrera le propos mieux que moi.

Gauguin
Découpage page 19
Découpage page 19
Découpage page 32
Boris : Quelles sont tes influences ? Forest ? Rochette ?
Jean-Luc Cornette : J'adore bien entendu le travaille de Rochette. Celui de Forest aussi. Mais je ne les mettrais pas dans mes influences. Je suis passé par tout le monde. Pratt, Tardi Whrightson, Foerster, Burns,… Actuellement, ceux qui m'époustouflent - et je ne parle pas des musiciens - sont Will Eisner, Robert Crumb, Blutch, Edmond Baudoin, Dan Clowes, Julie Doucet, David Lynch, Martin Scorsese, Ethan et Joel Coen, Richard Brautigan, Barry Gifford, Billy Wilder, Frank Capra, Ernst Lubitsch, Blake Edwards, Woody Allen, Jérôme Charyn, Charles Bukowski, Harry Crews… - beaucoup de Ricains! Mais j'y peux rien, c'est comme ça! Il y a également Emmanuel Guibert, Joann Sfar et surtout Christophe Blain, qui, en plus de leur boulot formidable de personnalité et de créativité, m'ont aidé de leurs conseils dans les moments de remise en questions avant Visite Guidée. Celui qui est, pour moi et pour l'instant, le plus « grand », c'est David Mazzucchelli. Dire qu'il ne fait plus rien !
Et puis, il ne faut pas oublier Van Gogh, Gauguin et surtout Munch… et Rothko.

Boris : Tes albums sont plutôt tournés vers le fantastique, tout en étant souvent en prise directe avec des éléments contemporains ; pourquoi ?
Jean-Luc Cornette : Prends la liste ci-dessus et mixe le tout! Une histoire qui n'a pas la moindre petite touche de vécu (je parle de vrais sentiments face à de vrais situations, pas de la collection de bandes dessinées historiques des éditions Glénat) m'emmerde au point que j'en viens à me dire que celles qui sont ainsi ne sont pas utiles et ne devraient pas exister. Je peux devenir assez extrémiste quand une bande dessinée, un film, une musique m'emmerde. Après, je suis le premier à dire qu'il faut de tout, et pour tout le monde.
Un petit décalage avec la réalité permet de pervertir une situation normale, de la rendre originale et poétique et d'exacerber les émotions.

Dessin
Des téléphones
Ile de Vancouver
Chicago
Boris : Tu as également réalisé un album en polaroïds : Comment voudriez-vous être assassiné ? Quelle était alors ta démarche ?
Jean-Luc Cornette : D'abord, je rappelle que c'était un projet collectif, réalisé avec Thierry Frissen. Premièrement, on voulait s'amuser. Forcer quelqu'un de célèbre à se mettre dans une position grotesque est un vrai plaisir. Si, de plus, cela rentre dans une démarche artistique, c'est encore mieux. On a commencé par déconner avec des polaroïds pour affiner les trucs grâce à la lecture d'Un tueur sur la route de James Ellroy où un serial killer immortalise ses victimes au polaroïd. Tu sais, toute recherche artistique tourne autour de la mort, de la vie, de l'amour ou de la création. Il n'y a pas trente-six sujets. On prend ça, on cherche, on mélange, on laisse macérer, on s'interroge, on recommence… Le reste, c'est de la décoration.

2 - Visite guidée :

Boris : Comment est née l’idée de Visite guidée ?
Jean-Luc Cornette : J'ai écrit l'histoire de Van Gogh. Christian Durieux devait l'illustrer, mais le temps lui manquait. Passe un an ou deux. Je me retrouve sans projet. J'appelle Sébastien Gnaedig, directeur éditorial aux Humanoïdes Associés, pour lui dire que j'aime bien sa collection Tohu Bohu et que j'aimerais bien en réaliser un. No problemo, je peux faire ce que je veux. Après une première idée trop intimiste qui m'a vite emmerdée, j'ai repensé à Van Gogh. Christian me permet de la récupérer. La première idée était de réaliser six fausses biographies de peintres célèbres (six fois vingt pages) sous le titre de « L'encyclopédie des grands peintres ». J'ai commencé par m'attaquer à l'histoire de Munch. Après plus de cinquante pages, j'ai dû réduire le nombre de mes biographies pour rester dans une moyenne de cent vingt pages. Dupuy et Berberian, devenus directeurs de la collection, m'ont fait remarquer qu'avec trois peintres je ne pouvais plus prétendre écrire une encyclopédie. J'ai changé le titre.

Ile du Prince Edouard
Moncton, Nouveau Brunswick
Boris : Pourquoi t’attacher à des peintres ?
Jean-Luc Cornette : L'idée de création, cette petite déviance que possèdent certains et qui les poussent à laisser une trace, me passionne. Témoigner d'eux-mêmes ou du monde qui les entoure en passant par le filtre de leur propre vision et grâce aux outils, inventés, de leur créativité, fait, pour moi, des artistes des êtres passionnants. Autant une émission sur les effets spéciaux d'un film me fait chier - y a plus de magie -, autant entendre ou lire les propos d'un peintre ou d'un écrivain me fascine. Cette recherche, inutile et vitale en même temps, reste un des grands paradoxes humains, qui, personnellement, me semble bien plus bénéfique que la religion. Sinon, me plonger pendant près de deux ans dans les toiles et l'esprit torturé de ces grands peintres a été pour moi une terrible leçon de « regardage » - quel horrible mot, mais je n'en trouve aucun pour signifier une sorte d'art de regarder.

Boris : Tu es parti de l’univers des peintres et/ou de la vision que tu en avais ? Tu as effectué des recherches biographiques sur leur vie ou tu as laissé filé ton imagination ?
Jean-Luc Cornette : Les deux. J'ai un peu lu, beaucoup regardé et laissé faire les choses.

San Francisco
Tropic - Utah
Boris : Pourquoi avoir choisi des peintres aussi emblématiques que Van Gogh, Gauguin et Munch ? Parce que ce sont des personnages aux personnalités riches ? Parce que tu te sens proche de leurs univers et de leurs œuvres ? Cela permettait une certaine narration graphique ?
Jean-Luc Cornette : Je ne sais pas bien expliquer ces choses-là. C'est comme l'écriture, la plus grande maîtrise laisse toujours la part belle à l'inconscient. Ces peintres me fascinent, mais des tas d'autres aussi. De toute façon, je devais m'attaquer à des peintres susceptibles d'être connus par le public : s'il ne voit pas où la vérité est malmenée, à quoi sert-il de la malmener. Et puis démolir des statues, il n'y a rien de plus excitant. Mais ce sera mal fait si tu n'aimes pas cette statue.

Boris : Le fait de t’appuyer sur un univers déjà existant - comme tu l’as déjà fait avec les deux tomes de ta série « Robert » - stimule ton imagination ?
Jean-Luc Cornette : Oui ! Je crois que ce que j'ai dit dans les réponses précédentes confirme celle-ci.

Boris : Visite guidée prend place dans une collection - Tohu Bohu des Humanoïdes Associés - qui est particulière de par ses caractéristiques techniques - petit format, grand nombre de pages… Est-ce que le projet a été spécialement conçu pour cette collection ? Est-ce que les autres albums de la collection t’ont servi en quelque sorte de balises ?
Petit Munch
Découpage
Dessin de promo

Jean-Luc Cornette : C'est plus l'expérience de la collection elle-même que les titres qu'elle comprenait déjà au moment où j'ai commencé à travailler qui m'a donné envie d'y participer. J'aimerais tant que les gros éditeurs développent un catalogue un petit peu plus alternatif. Et que les éditeurs plus alternatifs s'ouvrent à des expériences d'auteurs un peu plus classiques. Pour l'instant, il y a un fossé entre deux sortes d'éditions. Le public, souvent frileux, hélas, ne saute pas facilement ce fossé. Il y a donc deux sortes de publics. Et certains auteurs (comme moi) se sentent un peu mal à l'aise, car il ne sont pas vraiment d'un bord ni de l'autre.

Boris : Quel rôle a joué Christian Durieux que tu remercies au commencement de l’album ? Il t’a servi de « conseiller technique ès absurdes » ? Son Benito Mambo a-t-il été une influence ?
Jean-Luc Cornette : Benito est le bouquin que je préfère de Christian. Je ne crois pas qu'il m'ait influencé. Avec Christian Durieux, c'est au-delà de ça, on parle de réelle amitié, voire d'intimité. Je ne dévoilerai pas tout ce que l'on peut se dire de con ou d'intelligent, tous les jours, au téléphone. Au plan professionnel, on se supporte, se conseille, se critique l'un l'autre. Il est mon premier confident et son avis est important. Pendant la phase de doute que j'ai traversée avant et pendant la réalisation de Visite Guidée, il a toujours été là pour, souvent, m'entendre me plaindre. C'est l'ami sur qui on peut se reposer (on a déjà fait plus confortable, mais quand même…) et avec qui on peut boire des bières et faire des tas de projets.

Nu

3 - Après...

Boris : As-tu d’autres albums en cours ? Quels sont tes projets ?
Jean-Luc Cornette : Alors, pour ceux qui ne l'ont pas encore vu, je viens de sortir un petit bouquin pour les enfants aux Editions du Rouergue : Le bison qui inventa le bisou. Il est magnifiquement illustré par José Parrondo. Au printemps prochain, en bande dessinée, vont sortir chez Delcourt Jeunesse, une adaptation du Fantôme des Canterville d'Oscar Wilde dessinée par Christophe Hanze, ainsi que le premier tome de « Columbia ». « Columbia », dont certains ont déjà pu lire quelques histoires courtes dans Spirou, reviendra avec des aventures inédites, toujours dessinées par Christian Durieux. Ensuite, arrivera vers septembre ou octobre, le premier album d'une nouvelle série illustrée par Michel Constant, aux éditions Glénat : Red River Hotel. Quant à moi tout seul, je suis au tout tout début d'un projet qui n'est pas encore accepté par un éditeur, on en reparlera ultérieurement.

 

Interview réalisée par mail en novembre 2001
Boris