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Cette interview devait initialement être reproduite dans le coffret de 3
albums qui est sorti au moment des fêtes. Mais... il en a finalement été
décidé autrement...
Christophe et Richard m'ont alors proposé de la reproduire sur BD Sélection,
une exclusivité !!!
Voici donc un entretien mené par Fabrice Neaud...
"AUTOUR DE ZERO"
Table ronde
Christophe Bec - Richard Marazano - Fabrice Neaud
"Naître, c'est seulement commencer à mourir."
Fabrice : En quelques mots pourriez-vous résumer Zéro
Absolu ?
Richard : L'histoire se déroule sur Sibéria, une planète
glacière livrée aux conditions climatiques les plus extrèmes
...
F : Qui sont les personnages, que font-ils, où vont-ils?
Christophe : Ce sont sept marines surentraînés, une ingénieur
civile et un mercenaire, neuf stéréotypes en somme ...
F : Zéro Absolu se déroule dans un cadre de science fiction,
à quelle époque se situe l'action?
C : Au XXIIème siècle.
F : En combien de volumes pensez-vous conclure Zéro Absolu, si tant
est que son histoire puisse se conclure ?
R : Initialement le récit était prévu pour un one-shot
de plus de cent pages, mais les éditeurs étaient un peu frileux.
Nous avons du saucissonner l'histoire en trois parties, ce qui nous a permis d'en
faire un opéra interstellaire en trois actes ! (rires).
F : Cela veut-il dire que ces trois volumes n'appelleront pas de suite
?
C : Si nous vendons des millions d'albums, nous réaliserons une
suite avec une recette commerciale, un peu comme XIII ou Thorgal, un truc qui
n'en finit jamais. (rires).
F : Qui êtes vous ? Pourriez-vous nous faire un bref descriptif de
votre parcours de votre rencontre et de votre motivation à travailler ensemble
?
C : Peut-on passer sur le cursus ?
R : Moi aussi j'aimerais éviter ce chausse-trape. Disons que nous
venons de nulle part, tout comme Clint Eastwood dans les westerns de Leone. Espérons
que nous n'y retournerons pas.
C : Zéro Absolu est né à l'atelier Sanzot.
R : A la suite de quelques discussions sur le cinéma, sur des options
intellectuelles et artistiques ...
C : J'ai été piégé. J'avais proposé
à Richard d'écrire avec lui Zéro Absolu et seulement le scénario.
Il était hors de question que je le dessine. J'ai dégagé
les principaux concepts et puis nous avons écrit la trame générale
en trois jours. Ensuite nous avons réfléchi à quel dessinateur
nous adresser pour l'illustrer.
J'ai dessiné sur un coin de feuille le portrait de Mc Grégor et
Mazan qui passait par là m'a dit que c'était bon, que je devais
continuer.
R : Et moi qui trépignais en pensant: "Pourvu que Christophe le
fasse !"
C : Je n'avais pas envie de dessiner ce truc, parce que je sentais déjà
la galère que ça allait être ... Finalement, j'ai réalisé
neufs crobards de la gueule de chaque personnage. Richard a, de son côté,
écrit une bande annonce d'une demie page, et tout de suite, les éditeurs
ont accroché. Allez savoir pourquoi ...
"Toute création est, à l'origine, la lutte d'une forme
en puissance contre une forme imitée"
F : Zéro Absolu semble s'inscrire d'emblée dans un genre
très précis. On ne peut passer à côté de la
référence explicite à Alien. Est-elle délibérée
?
C : Ah bon ? Et moi qui pensais que cela ne se voyait pas ! (rires). Non,
sérieusement, je me suis posé la question de ce qui avait été
marquant pour moi dans les années quatre-vingts. Cinématographiquement
parlant, sur le plan émotionnel : c'était Alien ! Reprendre un concept
des années quatre-vingts pour le replacer dans les années quatre-vingt-dix
n'avait pas été fait en bande-dessinée. On voit des artistes
Techno qui ont cette démarche là : ils revisitent les années
quatre-vingts. The Thing de Carpenter (lui-même emprunté à
La chose d'un autre monde de Niby et Hawks) était aussi un film marquant
des années quatre-vingts.
F : Certes, mais quelle est l'utilité de s'inscrire dans un tel
genre ?
C : Je ne crois pas aux soi-disant univers personnels, générés
en fait par la projection d'on ne sait quels fantasmes. Je ne crois pas à
ce génie-là. Ou alors, cela nécessite tout une vie de travail
pour rester cohérent. Alien est une référence pour tout le
monde. On connaît les enjeux, les situations, les repères existent.
R : Et pis c'est un truc qui nous a fait triper quoi ! (rires).
C : La facilité aurait été de prendre Star wars pour
référence.
F : S'inscrire dans ce genre là, c'est une facilité de départ
pour amener le lecteur de plein pied dans un univers qu'il connaît.
R : L'intérêt avec la référence à Alien
ou The Thing c'est qu'on a affaire à de la science-fiction plutôt
intimiste. Kubrick avec 2001: l'odyssée de l'espace a également
une approche intimiste de la relation entre les personnages et l'ordinateur. Mais
la référence principale demeure Alien.
C : Cela dépasse de loin la simple référence. Ici
j'ai volontairement repris certains éléments de design ou de décors.
F : Il s'agit donc d'un choix parfaitement délibéré
et tout à fait assumé ?
C : Oui et c'était nécessaire pour amener plus de crédibilité
au récit. Mais il ne s'agissait pas de faire de la copie intégrale.
J'ai distillé ces éléments. Certains fanatiques de la série
Alien considéreront peut-être cela comme un sacrilège, ce
qui ne serait à mon avis que la preuve de leur ignorance de ce qui fait
l'essence même d' Alien. Ce n'est pas seulement le visuel, ou la créature,
l'essentiel est ailleurs : dans ce qui est généré au niveau
de l'inconscient et des phobies. Il y a un rapport très fort à la
maternité : l'ordinateur s'appelle d'ailleurs "Maman". Ce qui ne fonctionne
pas dans la troisième séquelle, c'est que l' Alien sort du ventre
d'un chien : un clébard dont tout le monde se fout, et là on perd
ce rapport à la maternité. Tout comme la musique techno utilise
des samples, on peut dire que Zéro Absolu utilise des samples d' Alien
comme ligne de basse.
F : Je pense qu'il n'y a pas tellement de reproche à faire, la référence
était tellement explicite.
C : Exactement ! Et c'est en s'en cachant que cela eût été
impardonnable.
"Je méprise profondément celui qui peut, avec plaisir,
marcher, en rang et formation, derrière une musique : ce ne peut être
que par erreur qu'il a reçu un cerveau ; une moelle épinière
lui suffirait amplement."
F : Au delà de cette volonté de genre, il est cependant
aisé de constater que nous n'avons pas affaire à une simple histoire
de marines dans l'espace, mais d'avantage à la complexité des rapports
qui s'installent entre eux : à cet égard, pouvez-vous, à
l'instar de la première page, nous décrire plus précisément
leur caractère, ou du moins celui des principaux protagonistes?
R : Voilà une requête à laquelle il me semble bien
difficile de répondre par la positive, car ce sont des caractères
qui s'inscrivent d'emblée dans une dynamique plutôt complexe, en
ce qui concerne leurs choix, leur statut social et les relations personnelles
qu'ils vont développer.
F : Christophe nous parlait de stéréotypes ...
R : Disons que c'était un piège destiné à mieux
tromper la bête : des stéréotypes permettent une identification
immédiate des personnages par le lecteur. On en revient effectivement à
la référence Alien : le spectateur identifie immédiatement
le type de relation sociale et interpersonnelle qui entre en jeu.
F : Quels sont-ils?
R : Tout d'abord Chet, lieutenant de la mission Zéro Absolu, un
type qui affiche une certaine bonhomie plutôt sympathique, tout en étant
leader, une situation qu'il n'assume pas franchement. Puis, son pendant politique
: Bénitez, un mercenaire, une des figures emblématiques de la série.
Chet et lui sont amis de longue date, même si initialement ils se trouvaient
dans des camps politiques opposés puisque Bénitez soutenait des
guérillas gauchisantes sur terre et sur d'autre planètes.
C : Ils ne partagent certes pas les mêmes opinions. Chet est plutôt
un conservateur tandis que Bénitez a choisi le camp de la révolution,
mais leur amitié perdure au delà de leurs opinions.
R : Il est étonnant de constater à quel point Chet est épuisé
et semble à bout tandis que Bénitez, de quatre ans son aîné,
croit encore à ses idéaux et est prêt à se battre pour
les défendre.
F : S'inscrire dans un genre, c'est un tremplin pour faire quelque chose
de plus intelligent, de plus intéressant : un travail sur le genre. Mais
quand je formule la question de l'identité des personnages je m'interroge
plutôt sur leur intérêt réel, leur statut par rapport
à l'action.
C : Ne pas les faire agir et réagir comme des personnages de Bande
dessinée ou de fiction était un des nombreux partis pris de départ.
Ces héros qui ont toujours la bonne réaction face à une situation
donnée, la bonne réplique assassine ou qui fait marrer, sont plats
et sans réalité. Non ! Nos personnages ont des doutes ! Ils seront
parfois à la hauteur des événements, le plus souvent non.
Ce qui est intéressant c'est la façon dont ils vont se frôler,
s'entrechoquer.
R : Il était important de définir les relations des personnages
en rapport avec les conflits et les oppositions de valeurs ou de sentiments qui
peuvent être générés par une situation, même
banale en soi. Nous avons tous un système d'opinion parfois stable, parfois
fluctuant, que nous avons mis des années à élaborer.
R : nous appellerons cela notre attitude. Une attitude qui pourrait être
exprimée en une phrase par exemple : "moi je ne suis pas raciste !" Et
nous pourrions en même temps nous retrouver dans une situation où
nous serions amenés à nous comporter de manière tout à
fait raciste. Il s'agit bien là de définir le clivage permanent
qui existe en chacun de nous, clivage entre attitude et comportement. L'attitude
c'est le background du personnage, sa prise de position par rapport à ce
background et ce qu'il infère des incidences que cela pourrait avoir sur
son comportement à venir. La définition du personnage à l'écriture
du scénario et son comportement réel lorsqu'il est confronté
au déroulement de l'histoire peuvent ne pas toujours coïncider. Nous
prenons alors conscience que c'est la situation qui décide du comportement
des individus et non pas leurs attitudes respectives par rapport à une
perception idéale de la situation. Il leur faudra bien apprendre à
vivre avec cette réalité, tout comme nous le devrions chaque jour,
même si des pressions énormes tendent à nous faire croire
qu'attitude et comportement ne sont finalement que deux versants d'un seul et
même concept. On pourrait nous accuser de jouer sur les mots mais nous voulons
pour preuve l'observation d'un glissement de sens du terme d'attitude à
celui de comportement puis à celui de mouvement ... Bouge ton attitude
! , chanson populaire en vogue, en est un exemple flagrant : bouger est un terme
caractérisant le mouvement et non l'attitude.
F : Le genre dans lequel s'inscrit Zéro Absolu appelle du grand
spectacle, ce qui ne semble pas forcément être le cas dans le premier
acte. Cela va-t-il éclater dans les volumes suivants ou s'agit-il d'une
volonté qui va se poursuivre tout au long de l'histoire ?
C : Le troisième acte sera plus spectaculaire alors que le deuxième
est dors et déjà plus psychologique : il y aura lutte entre les
personnages.
R : Ce qui prendra corps avec la montée progressive de l'intensité
dramatique.
F : Le réveil cryogénique se déroule dans une ambiance
de caserne, pourtant, on ne peut s'empêcher de noter cette ambiance dramatique.
Comment avez-vous pensé ce décalage entre humour et drame ?
R : Pour définir un élément, il n'est pas toujours
nécessaire de parler de cet élément précisément,
on peut parler de ce qui l'environne. En abordant les choses d'un point de vue
humoristique, il nous semblait qu'un décalage assez violent pouvait naître,
propice à une définition par la négative au service du ton
du récit.
F : Mais comment avez-vous géré cela ? Car ce décalage
dure bien au delà de ce qu'autorise le spectacle habituel du genre dans
lequel Zéro Absolu s'inscrit, le lecteur ne s'y attend pas ...
C : Prenons Aliens le retour, la partie la plus intéressante est
ce moment de la préparation qui à mon goût est bien trop court
!
F : Peut-être n'est-ce pas l'avis de tous ...
C : Oui, mais nous n'avons pas à nous préoccuper de cela.
Il nous a paru important que cette partie retrouve son sens sur la durée.
R : Nous avons neuf personnages que le lecteur ne connaît pas mais
que nous, nous connaissons bien. Etant donné la nature des relations qui
vont les lier, il était nécessaire de les observer un peu à
ce moment de calme qu'était leur réveil, d'écouter leurs
déclarations d'intention.
F : On les identifie assez vite, les neufs fiches du début y contribuent.
R : Certains se connaissent déjà, d'autres non. Mais que
se passe-t-il lorsque l'on crée un groupe, que l'on rapproche des individualités
qui ont des bulles de sécurité ? Quand elles se mêlent dans
un espace social aussi réduit que dans Zéro Absolu, ces bulles de
sécurité ainsi réduites vont générer un espace
d'intimité commun dans lequel chaque personnage devra trouver ses limites
et retrouver ses propres conditions d'existence. Le meilleur moyen de découvrir
où se situent ces limites est encore la provocation : choisir le moment
et le lieu avant que les autres ne choisissent pour vous, par exemple. Nos personnages
ont ce besoin de se jauger les uns les autres. Pototski fait des allusions aux
Sud Américains en exil qui sont toujours des putains de gauchistes, et
par là même, il affirme son appartenance à une culture d'extrême-droite
qui adopte un certain point de vue et une certaine lecture de l'Histoire. Ainsi
nos personnages se définiront par leurs réactions d'une extrême
violence ou par une absence totale de réaction. Chet, par exemple, ne réagit
presque jamais, il est pourtant très présent. C'est donc bien définir
à la fois leur position sociale et spatiale dans le groupe, leur zone d'influence,
ou encore le sujet sur lequel ils ont prise, que de développer cette démarche
d'écriture. Plus tard, lors d'une situation nouvelle, on pourra pressentir
quelle est la sphère d'influence de tel ou tel personnage et en tirer des
conclusions sur sa réaction ou sa non réaction. On peut également
prendre le contre-pied de ce raisonnement et constater que les personnages agissent
à l'inverse de ce à quoi nous nous serions attendu étant
donné ce que nous savons d'eux. Bien sûr cela devra s'accompagner
de prises de conscience ou de remords de la part des protagonistes, ne serait-ce
que pour réduire la dissonance que ce type de mise en situation ne manquera
pas de générer.
F : C'est ce qui se passe au début d' Aliens, mais sans doute développé
de manière trop succincte. Ici, on ignore tout de ce qui a pu se passer
sur Sibéria, la base est le théâtre d'un drame dont on méconnaît
le moindre des éléments, ce qui renforce d'ailleurs le sentiment
de huis-clos. Que s'est-il en apparence passé ?
"Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à
la fin le théâtre rempli."
C : Les écrans vidéos de la base semblent indiquer qu'il
y a peut-être encore une vie sur Sibéria. Vie confirmée par
l'attaque très brève de l'un des scientifiques qui aurait survécu
au drame. A ce moment-là les marines paniquent et nous ne sommes déjà
plus dans le stéréotype de ces hommes surentraînés
qui sont censés ne pas s'en laisser compter. Ils n'ont pas une réaction
en adéquation avec ce qu'on attend de vrais marines. Et puis il y a la
découverte d'un pendu dans un couloir sombre ...
F : Nous pouvons dire que la vision subjective que les écrans nous
impose nous distancie encore de l'événement, le médiatise
si vous me passez la métaphore.
R : Mettons-nous un peu à la place de ces types qui débarquent
dans ce lieu dont ils ne connaissent presque rien, du fait du caractère
peut-être secret de ce qui s'y passe.
F : En même temps, on ignore tout de ce qui se trame sur cette base
...
R : Oui, mais pourquoi serait-il censé s'y dérouler quelque
chose d'absolument fantastique ? Il s'agit d'une base scientifique comme il doit
en exister des milliers. Il se trouve que cette idée génère
déjà dans l'inconscient collectif toute sorte de fantasmes. Depuis
les affres du projet Manhattan, projet de mise au point de la bombe atomique,
dés que l'on réunit des scientifiques dans un endroit un tant soit
peu éloigné du monde dit civilisé, le citoyen moyen s'imagine
qu'ils travaillent à quelque obscure invention destinée à
détruire l'humanité. Il y a quelque chose de prométhéen
là-dessous. Tout cela contribue à créer un univers tentaculaire
autour des personnages, comme une entité autonome qui confinera le récit,
qui resserrera sur la proposition de groupe.
C : Zéro Absolu fonctionne en plein dans le principe de l'unité
de lieu, de temps, et d'action : principe cher au théâtre par exemple
...
R : Oui. Pourquoi ne pas imaginer Zéro Absolu joué au théâtre
sur une grande scène parisienne, avec des acteurs en scaphandres ! (Rires).
"Le style, pour l'écrivain, aussi bien que pour le peintre, est
une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation
de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît
le monde."
F : Au cours de l'histoire interviennent de brèves scènes
totalement hors récit : je pense à celle ayant trait à des
événement rappelant le Vietnam ou encore celle qui se déroule
à Moscou. Que viennent-elles illustrer de prime abord ?
C : Nous touchons ici au problème de la narration à proprement
parler. Nous voulions casser la linéarité du récit. Il y
a là une volonté de bousculer le lecteur, de ne pas l'installer
dans un fauteuil bien douillet, de garder ses sens et ses capacités d'analyse
en éveil afin de le rendre sensible à certains éléments
du récit auxquels il n'aurait pu avoir accès. Oliver Stone utilise
le même procédé dans certains de ses films, mêlant plusieurs
niveaux narratifs, se servant de différents aspects techniques liés
à son propre média : il peut utiliser aussi bien des images vidéo,
que du 16 mm, ou du 35 mm, pour créer ce type de décalage. C'est
un jeu sur le média. Or il est nécessaire d'établir une lecture
différente du média si l'on veut s'affranchir de ses règles
et donc de son influence, de ses grilles de référence afin de ne
pas être dominé par lui. J'ai réfléchi à ce
qui pouvait être fait de la même manière avec la bande-dessinée.
Par exemple, en utilisant une page de Jijé. C'est une page qui n'avait
jamais été publiée en album. Jijé devait réaliser
l'adaptation B.D. du film "Mon nom est personne" mais finalement Leone n'avait
pas été satisfait du résultat.
R : En effet, il y a eu convergence sur ce genre de point de vue et d'options
avec Christophe, une convergence issue de nos influences cinématographiques
et littéraires.
F : Et par rapport à la bande dessinée ?
C : Lorsque nous avons commencé Zéro Absolu, je ne lisais
plus de Bande dessinée, tant l'uniformité des productions nouvelles
me désolait. Le cinéma m'avait ouvert un nouveau champ d'investigation,
la découverte des cinéastes de l'Est et de la Cinecitta. Mais attention
Zéro Absolu n'est pas la bande-dessinée du film que nous aurions
voulu faire. Zéro Absolu est véritablement né d'un désir
de bande-dessinée. Il s'agissait simplement d'avoir les mêmes ambitions
expérimentales en bande-dessinée que celles déjà en
cours au cinéma et que nous avions peu vues dans notre média, du
moins dans ce type d'album.
F : Une façon de réinsuffler des choses nouvelles en bande-dessinée.
A l'instar de ces auteurs qui ont toujours rêvé de faire du cinéma
et qui se sont rabattus sur la bande-dessinée. Là ce n'est absolument
pas le cas ...
R : Le but était sciemment d'amener à la bande-dessinée
des modes narratifs qui n'avait jamais été utilisés dans
ce style de récit de science-fiction grand public.
F : Revenons à ces scénettes narratives, vous auriez pu vous
en affranchir aisément, mais la récurrence oblige à les considérer
de manière presque autonome : y a-t-il une histoire dans l'histoire, tout
comme ces profusions d'images plus ou moins isolées, répétées,
recadrées, elles aussi en apparence conçues en dehors du récit,
pourraient le laisser penser ? Parfois le lecteur peut les identifier, lorsque
ce sont des détails affichés dans la base, parfois non. Toutes ces
images, ces plans séquences, ont-ils le même sens, ont-ils le même
rôle, le même statut ?
C : Toi même, Fabrice, tu compares souvent la bande dessinée
à la musique, son écriture en bande avec celle sur portée
des phrasés mélodiques ou rythmiques. C'est là une démarche
proche de celle de la Techno, de la Trance : des boucles viennent se surajouter
à une ligne mélodique et rythmique clairement définie mais
en ne se succédant pas forcément de manière immédiatement
identifiable. Avant que l'une ne se termine, une autre démarre, cela afin
de créer plusieurs dimensions sonores ou dans le cas présent sémantiques,
et cela sans finalement jamais casser la ligne de base. Nous sommes très
proches de cette démarche avec ces scènes narratives hors récit,
qui je l'espère ne brisent pas la trame générale, même
si je n'ai pas aujourd'hui l'expérience nécessaire pour m'en assurer.
Nous ne savons pas comment le lecteur réagira à cette approche nouvelle,
est-ce qu'il s'y attardera ? Mais attention, cela ne doit pas être perçu
comme un principe interactif, qui en ce sens confinerait au ridicule.
F : A mon avis cela a été travaillé de sorte qu'a
priori la lecture n'en soit parasitée d'aucune manière.
C : Nous donnons des clés au lecteur, mais il doit s'investir et
affûter son regard.
R : C'est un système de poupées russes narratif ... (Rires).
"Une oeuvre d'art n'est supérieure que si elle est en même
temps, un symbole et l'expression exacte d'une réalité."
C : Oui, une iconographie particulière, à fort contenu
sémantique, se rattache à la plupart des personnages. Prenons la
discussion entre Jezabel et Pototski, page 32, que j'ai illustrée par une
image d'Heartfield où l'on voit un S.S. qui alourdit la croix, le fardeau
du Christ, et donc le poids du péché des hommes en transformant
cette même croix chrétienne en croix gammée symbole du nazisme.
Le symbolisme est ici une évidence. Un symbolisme qui est également
rattaché à la culture personnelle des protagonistes puisque Jezabel
a reçu une éducation catholique très stricte, dont elle a
du mal à s'affranchir, et que Pototski, personnage très charismatique,
type même du séducteur et du manipulateur, est l'héritier
d'un système de valeurs où les buts sont assujettis aux moyens de
parvenir à ces mêmes buts.
F : C'est radical !
C : Oui ! Mais l'ensemble est lié avant tout à l'image d'Heartfield.
Donc, là encore, pas de confusion possible. Heartfield était un
artiste antifasciste qui après avoir fuit le régime nazi du IIIème
Reich hitlérien a réalisé à Londres, pendant toute
la période de la guerre, une série de photomontages de propagande
antinazie. Il ne peut y avoir aucune ambiguïté et l'on voit clairement
quelle est notre position. Le lecteur doit exercer sa responsabilité de
lecteur qui consiste à interpréter la chose de manière intelligente,
tout au moins cela dépendra-t-il de son niveau culturel ...
"Les pinces de notre esprit sont des pinces grossières ; en saisissant
la vérité, elles la déforment toujours un peu."
F : Est-ce le propos de la science-fiction que d'aborder ce type de
sujet ?
R : Bien évidemment. Revenons une bonne fois pour toutes aux origines
et à l'essence même de la science-fiction qui est à mon goût
la vraie littérature du vingtième siècle ! Une de ses caractéristiques
principales est de dépeindre les préoccupations soulevées
par les grandes découvertes scientifiques de notre temps (qu'il s'agisse
de découvertes en sciences physiques, biologiques, historiques ou sociales),
et d'en imaginer les implications dans des systèmes où elles seraient
poussées au bout de leur logique ou de leur illogisme. Qui étaient
ces auteurs qui se lançaient dans ce genre, ces Boulgakov, ces Wells, ces
Sheckley ? Ils étaient avant tout des humanistes engagés, dotés
d'une culture générale dans tous ces domaines privilégiés,
mais ils avaient également la fibre artistique qui consiste en cette capacité
de s'isoler de ce mouvement hypnotique de masse dans le but d'être capable
de porter un regard différent sur le déroulement de l'Histoire et
sur les passions humaines. En ce sens, la science-fiction est le plus bel exemple
de conciliation d'une vision artistique et scientifique de la nature et des passions
humaines. Si aujourd'hui elle doit se cantonner à n'être plus qu'un
ramassis d'historiettes nous contant les aventures de lutins volants dans des
machines à hélices et jouant de toute leur armurerie laser pseudo-moderne
pour nous donner à voir le triste spectacle du manque d'investissement
culturel de leurs auteurs, donnons-lui le nom que les anglo-saxons donne à
ce type de récit : le space opéra ou l'héroïc fantasy.
Que dire alors du risque de voir ce genre dégénérer en une
espèce de spectacle acculturé destiné à divertir adolescents
acnéiques et citoyens-consommateurs avides d'oublier leur petit train-train
quotidien ? A tout le moins ce ne serait plus de la science-fiction.
"L'esprit garde une vieille crainte assez vile en face du corps et des
possibilités du corps. En pareille matière, c'est l'esprit qu'il
nous faut libérer et civiliser. La terreur que l'esprit ressent devant
le corps a rendu fous d'innombrables mortels."
F : Revenons à ces images récurrentes dans le récit
...
C : Tu remarqueras que les affiches évoquées précédemment
sont pour la plupart nos contemporaines : affiche de Né un quatre juillet,
poster du Che, photo de Zapata ...
F : Les scènes à Moscou et notamment celle du Christ me paraissent
s'élever à un autre niveau d'interprétation. C'est indéniablement
un énorme parti-pris narratif. Mais est-ce une illustration mentale ou
intellectuelle de l'histoire, de ce qui se passe au travers ou en dehors des personnages
?
R : Ce point est en effet plutôt particulier. Dans certaines images
choisies par Christophe, il y a un rapport implicite au corps. La thématique
du corps et de son intégrité est l'un des thèmes principaux
du récit. Qu'il s'agisse du corps vivant ou mort, du cadavre. Peut-être
la différence entre ces deux dernières perceptions du corps n'est-elle
pas si évidente.
C : On voit peu les cadavres, mais leur présence reste prégnante
tout au long du récit.
R : Dans la plupart des bandes-dessinées et des films, lorsqu'il
y a mort d'un individu, cette mort coïncide presque exactement avec sa disparition
à l'écran. C'est à mon avis commettre une grave erreur, celle
qui consiste à faire abstraction de la signification humaine et sociale
de la disparition d'un être.
C : Ou alors si la présence du cadavre est prolongée, c'est
pour tomber dans le Gore, genre tripes et cervelles éclatées. Le
propos avec Zéro Absolu n'était pas de montrer de l'hémoglobine.
Nous sommes restés pudiques là-dessus. Mais les corps sont des fardeaux,
nos personnages sont obligés de les transporter de les emballer, de les
éliminer. Ils ne disparaissent pas par l'opération du Saint-Esprit,
c'est un poids qu'ils sont obligés de porter.
R : Effectivement, la réalité est bien loin de ces films
où l'action prime et où un corps qui tombe peut rester là
où la vie l'a quitté. Dans ces univers peu réalistes on ne
se soucie pas des morts, cela permet, si nous poussons plus loin la logique sémantique
de ces images, de ne pas se soucier non plus des raisons qui ont conduit à
la disparition d'un individu. Ce paramètre essentiel me paraît inquiétant.
Qu'aurions-nous à faire d'une société à ce point hystérique
qu'elle en oublierait même le poids de ses morts qui, tels des canettes
de coca usagées, doivent disparaître ou au mieux être recyclés
(la science-fiction ne s'y est pas trompée en nous donnant Soylent Green
de R. Fleischer et son thème effrayant). Ce recyclage, Nous pouvons en
constater une navrante représentation avec le cas du Che aujourd'hui et
de la récupération médiatique dont il fait l'objet. Je pense
que ce n'est pas un hasard si la découverte de son corps fait aujourd'hui
autant de bruit, et pas seulement dans les rares pays socialistes qui restent.
Ces corps là sont des produits que la société médiatique
se charge de putréfier bien avant leur date de péremption naturelle.
F : C'est un poids dans tous les sens du terme et cela nous renvoie à
l'image d'Heartfield et du poids ajouté à la croix.
"Là où la Forme domine, le Sentiment disparaît."
C : Oui le choix n'était pas innocent, aucun choix ne peut se
prévaloir de l'être à moins qu'il ne soit le fait d'irresponsables
et dans ce cas appelons-le un acte irresponsable. Cette image est emblématique.
Mais je me suis rendu compte que ce système narratif nécessite à
un moment donné l'apport de purs éléments de gratuité
tant il vrai qu'en s'inscrivant sur la longueur une certaine lourdeur pouvait
naître de ce système. La page "Jijé" participe de cette démarche
gratuite. Et pourtant, suite à ce travail, il se pourrait qu'un sens clair,
absent du propos initial, je le répète, puisse tout de même
s'en dégager.
R : Il me semble même que le sens généré est
très lié à la symbolique et au propos général
du récit, comme si ce jeu destiné à s'affranchir des pesanteurs
de la forme narrative reconduisait à la forme initiale du récit.
C : J'ai essayé de rendre ce jeu là intéressant, ce
n'est pas non plus une construction totalement hasardeuse. Mais à aucun
moment je n'ai voulu générer un sens particulier, la démarche
était purement formelle.
F : La page comics est-elle formelle ?
C : Oui, elle l'était mais j'ai refait cette page.
F : Cela posait un problème de droits ?
C : Oui c'est Homer le coloriste avec lequel nous avons travaillé
qui a soulevé le problème. Mais je n'en étais pas satisfait
de toutes manières.
F : Je t'avouerai qu'elle me gênait également.
C : Ce n'était peut-être qu'un pur exercice de style qui n'avait
pas vraiment sa raison d'être dans Zéro Absolu. La gratuité
de la page "Jijé" avait quelque chose de volontaire, ce n'était
pas un trip ou un défi.
F : Gratuit dans le bon sens du terme ...
C : Notre coloriste étant américain, il m'avait paru amusant
de jouer sur le côté pastiche, et puis la discussion entre Pototski
et Jezabel, emprunte de faux-semblants, de jeux sur les apparences, et de non-dit,
me semblait se prêter à ce jeu graphique, donc pourquoi pas à
la parodie d'un style. Mais il aurait fallu que ce jeu là ne s'étende
pas sur plus d'une case.
F : Bien entendu, mais quel est le sens de la gratuité ou, pour
le formuler différemment, qu'amène comme sens la gratuité
?
C : La page de Jijé que j'ai choisie illustre une scène clé
de Mon nom est personne, elle se déroule dans un cimetière (nouvelle
présence sourde de la mort et de sa signification sociale), et ce n'est
pas un hasard. Par contre ce qui est purement gratuit, c'est le rapport entre
le dialogue écrit par Richard et cette scène-là. A priori,
il n'y aurait pas du y avoir de rapport direct. J'ai simplement respecté
le sens narratif de chaque scène en les mélangeant, un exercice
oubapien en quelque sorte. On est à présent en droit de se demander
si mon cocktail aléatoire génère du sens.
R : Il se trouve qu'au final oui, cela génère bien du sens,
et un sens intimement lié au récit. Dans Mon nom est personne, on
retrouve ces deux personnages emblématiques, porteurs d'espoirs et de valeurs
qui s'opposent.
C : En effet, cette dualité était un des éléments
du choix de cette scène.
R : Personne veut faire de Jack Beauregard une figure de l'Histoire en
le conduisant à éliminer à lui seul une bande de hors-la-loi.
Mine de rien, cette dimension n'est pas absente de la relation qui lie Bénitez
à Chet. Bénitez qui est lui même l'archétype du héros
de la révolution voudrait hisser Chet à un statut d'homme plus libre,
où il se dominerait lui même ainsi qu'il parviendrait à prendre
prise sur les événements et la nature.
C : Bénitez veut donner un sens à la mission. Les marines
sont juste là dans le but de nettoyer, cela n'a pas de sens particulier.
R : La mission est contradictoire pour Bénitez. Habituellement,
il soutient des tentatives révolutionnaires engagées en réaction
contre des systèmes établis, et il est pourtant en train de bosser
pour ce même système qu'il combat. Bon, il gagne de l'argent qui
lui permettra de poursuivre ses actions. Mais globalement ce type d'engagement
peut-il se tenir ? Peut-on d'un côté concilier avec un système
et de l'autre le combattre ? Cela se traduit-il en pratique par un plus grand
bien ou un plus grand mal ? Il y a un questionnement à ce propos qui est
peut être au coeur de la relation Chet-Bénitez, de même qu'au
coeur de toute relation entre un auteur et son oeuvre. Chet pense qu'on le peut,
et que l'on doit même concilier avec le système pour avoir une chance
de l'améliorer, tandis que Bénitez pense que l'on doit le combattre
"By all means necessary", par tous les moyens nécessaires, même si,
matériellement, cela signifie faire avec une fois de temps en temps. Beaucoup
de contradictions donc et une relation d'une grande ambiguïté entre
ces deux personnages. A mon avis le problème sera tranché à
un moment ou l'autre du récit.
F : La mission est une mission de "nettoyage", qu'entendez-vous par là
? C : Ils savent qu'il y a eu du grabuge, dans le cas contraire, pourquoi
auraient-ils été envoyés sur Sibéria ? Donc s'il y
a toujours danger, leur travail sera de l'éliminer. Ce ne sont pas des
enquêteurs, même si Bénitez ne peut s'empêcher de se
poser quelques questions. Lui cherche à savoir ce qui s'est passé,
encore une fois afin de donner un sens à cette mission.
"Toute fiction s'expie, et la démocratie repose sur cette fiction
légale que la majorité a non seulement la force mais la raison,
qu'elle possède la sagesse en même temps que le droit. Fiction dangereuse
parce qu'elle est flatteuse (...) Les masses seront toujours au-dessous de la
moyenne. D'ailleurs l'âge de majorité baissera, la barrière
du sexe tombera, et la démocratie arrivera à l'absurde en remettant
la décision des plus grandes choses au plus incapables."
R : Il s'agit également d'un problème culturel. Chet
est issu d'une culture médiatique qui lui a enseigné que le sens
naissait de l'événement. C'est un américain moyen mais qui
pourrait être également un européen moyen, un français
moyen. Et c'est bien lorsque nous nous retrouvons au coeur de l'événement
que nous réalisons qu'il est possible ou non d'avoir prise sur lui. Peut-être
même est-ce la manière de l'aborder, de le dominer ou encore de le
rapporter qui est génératrice de sens. C'est aussi un des points
nodaux de la relation entre Chet et Bénitez : la confrontation à
l'événement, son sens qui prend corps avec la façon qu'aura
l'individu d'agir ou de réagir face à lui, soit pour le changer,
soit pour en modifier sa portée, son sens.
F : Le passage illustrant le mieux le caractère de Chet étant
peut-être celui de la photo de son mariage.
R : Oui, et là on y mêle des problèmes personnels ...
Les gens s'imaginent régulièrement qu'ils jugent un système
ou des idées, voire des idéologies par rapport à des faits
objectifs. Ils ont la certitude de l'objectivité et donc de la justesse
de leurs opinions (ils se comportent comme des scientifiques spontanés),
alors qu'ils jugent ces mêmes idées ou idéologies avec leurs
passions et le poids de leurs expériences. Il s'agit là à
mon avis d'une sorte de perversion du besoin de contrôle qui conduit à
ce que les psychologues sociaux appellent "l'erreur fondamentale". Tu peux avoir
rencontré un nazi sympathique et pour le coup avoir une certaine sympathie
pour les idées nazies, tout ça parce que ta jeunesse aura été
marquée par des rencontres avec des nazis sympathiques, sans tenir même
compte de l'expérience apportée par l'Histoire. Bon, il se trouve
que ce n'est pas notre cas et que nous trouvons que des nazis ou des fascistes
ne peuvent en aucun cas être sympathiques. Mais il se trouve des gens pour
penser que ce n'est pas si grave et qu'après tout "à chacun ses
idées" et qu'après tout "on a bien toléré les communistes
en démocratie et ailleurs pendant suffisamment longtemps", et on file l'amalgame
... Ce sont les sentiments que nous développons par rapport au gens et
la position sociale que nous occupons par rapport à eux qui va définir
la façon dont nous allons nous positionner eût égard aux idées
et aux idéologies qu'adoptent ces gens, du moins en phase d'apprentissage
...
F : Nous parlions bien de relations complexes entre les personnages ...
R : Et nous mettons le doigt sur le moment où les histoires personnelles
vont donner une vision différente de celle qu'un individu idéal,
sans passif émotionnel (qui n'existe pas d'ailleurs) et qui aurait peut-être
un jugement plus objectif, adopterait. Mais une fois encore, devons-nous avoir
un regard essentiellement objectif sur l'Histoire et son déroulement ?
C : A un moment donné, Déborah, par écran interposé,
fait remarquer à Chet qu'il l'a, par le passé, habituée à
mieux. Elle fait directement allusion à leur histoire personnelle et non
pas à des paramètres professionnels ou idéologiques. Je l'ai
illustré par deux photographies qui sont deux moments de gloire ayant de
la valeur pour Chet, deux moments qui symbolisent la famille, la patrie.
R : De la même manière, c'est aussi mettre en exergue le fait
qu'un individu peut être le jouet d'un tel système de valeur, que
ce système, une fois intégré peut à tout moment influer
sur la perception que cet individu aura d'une situation, par le biais d'images
mentales que ce système de valeur va générer à son
insu. Dés lors il devient difficile de s'en affranchir. Il peut y avoir
des militaires de carrière qui s'avèrent être de grands humanistes,
bien que le métier et la culture à laquelle ils se sont voués
n'aient pas de prédispositions humanitaires flagrantes, mais ceci parce
qu'ils auront une culture personnelle qui leur aura permis de s'affranchir du
fardeau de ces valeurs qui les dépossédaient de leur esprit critique.
F : Une question me taquine. La référence au cinéma
étant évidente, ce jeu d'images mêlées et renforcé
par les fréquentes visions perçues au travers des caméras
vidéo de la base et du Snowdog grâce auquel nos héros sont
arrivés, tout cela dramatise Zéro Absolu en donnant l'impression
d'une surveillance constante. Big Brother is it watching you ?
C : Il importait de donner l'échelle des dimensions. Le début
de l'histoire est une sorte de grand zoom avant : du vaisseau-mère à
la navette, de la navette au Snowdog, du Snowdog aux scaphandres pour en arriver
aux protagonistes. Cela permet de définir un des aspects du statut des
personnages en décrivant leur environnement. Et page 27, il y a un résumé
de cela en un court zoom arrière. Le décors et les différentes
implications bien plantées nous pouvons commencer à raconter l'histoire
des individualités qui vont prendre part à l'aventure. Il sera inutile
de tout restituer dans la deuxième partie, le problème étant
clos, le lecteur devra avoir intégré la nature du cadre dramatique
du récit.
F : La mise en place de l'histoire se clôt à cette page là
...
R : Cependant des éléments nouveaux seront donnés
à découvrir par la suite. En même temps cette approche nous
restitue l'image de personnages pris dans les rouages d'un système qui
les dépasse de loin et dans lequel ils seront obligés de se débattre
s'ils veulent continuer d'exister. Mais au départ il leur est impossible
de prendre réellement conscience qu'en tant qu'individus ils représentent
bien peu de chose, que c'est le système qui compte ...
"Les philosophes n'ont fait qu'interpréter diversement le monde,
il s'agit maintenant de le transformer."
F : Et les figures du Che et de Zapata ?
R : Oui, notons deux choses : ces figures emblématiques représentent
toute une culture d'engagement politique contre le libéralisme et de lutte
contre l'impérialisme nord-américain en Amérique du Sud..
Or nous assistons à l'heure actuelle à une récupération
médiatique, mercantile et romantique de l'image du révolutionnaire
(notamment celle d'Ernesto Guevara), par ce même système que ces
hommes combattaient. C'était volonté que de redonner son sens à
leur combat : le Che n'était pas simplement un barbu romantique, jeune
et beau, libre et qui portait la bonne parole à des masses de jeunes en
quête d'identité sociale. On entend "le Che était génial,
il était beau, il est mort jeune" (comme Kurt Cobain ?). Les mêmes
n'ont aucun scrupule à annoncer que Castro est un véritable salaud
et qu'il opprime son peuple. Il serait temps de constater que le Che et Castro
se sont battus côte à côte pour faire triompher une vision
commune de la société. Bénitez est un peu l'héritier
de cette culture-là. Regardez vers l'Amérique du Sud, le sous-commandant
Marcos et les indiens dans le Chiapas, le blocus de Cuba qui dure depuis plus
de trente ans, la situation politique et sociale au Nicaragua ou au Chili: je
pense qu'il y aura encore beaucoup à faire dans les années qui viennent
pour des gens comme Bénitez. Ce personnage est né de l'espoir que
ce type d'homme ne disparaisse jamais.
C'était également une façon de lutter contre l'uniformité
de pensée qui point politiquement, artistiquement, et médiatiquement
: il faut faire du politiquement correct, ne pas faire de vagues. En tant qu'auteur,
si je peux me permettre cette prétention là, il y a tellement de
pressions à l'écriture en ce sens que les gens ont tendance à
l'autocensure, à s'exprimer de manière édulcorée,
à se dire qu'il vont faire du divertissement avant tout, mais qu'ils mettront
quand même un petit message derrière. Résultat, ils ne disent
plus rien de peur que ce quelque chose ne passe pas ou bien ce qu'ils disent est
tellement assujetti à ce qu'ils s'interdisent qu'il en perd toute valeur.
F : On constate cela même dans le plus intime des relations entre
les gens ...
R : Oui, même dans les discussions les plus confidentielles.
F : Revenons à Zéro Absolu : Pourquoi Le Maître et
Marguerite ?
R : Boulgakov était un écrivain russe interdit sous Staline,
il était le fondateur de la science-fiction soviétique. Il servit
de bouc émissaire, bien que pas particulièrement antibolchévique
; ses livres furent interdits pendant des dizaines d'années et Staline,
qui l'appréciait malgré tout mais pensait qu'il ne devait pas être
publié, lui offrit une place de metteur en scène au Bolchoï,
maigre consolation pour un écrivain de cette envergure. L'important c'est
que Boulgakov avait déjà un statut de contestataire et en tant que
tel subit d'indignes pressions (parmi lesquelles la censure). Utiliser certaines
scènes du Maître et Marguerite, son chef-d'oeuvre, relevait donc
du domaine de l'évidence pour nous. Il y a ce personnage du professeur
Woland, professeur de magie noire, qui fréquente les milieux intellectuels
de Moscou et se heurte à ce phénomène d'uniformité
de pensée dont nous avons déjà parlé. De la même
manière dans Zéro Absolu, il y a des points sur lesquels les personnages
n'ont plus le droit de s'exprimer sans encourir des sanctions de la part d'une
majorité dans le groupe. Il existe, dans nos démocraties libérales,
des techniques plus subtiles que la censure pour faire taire les indésirables.
"Que dit ta conscience? Tu dois devenir l'homme que tu es."
F : Pour faire de la science fiction. avec autant de réalisme,
vous avez du concevoir les arcanes d'un futur possible ? Pouvez-vous le décrire
? Quel est ce monde où vivent les protagonistes ?
R : C'est un monde où l'homme ne distingue plus très bien
ce qui se passe autour de lui. Il reçoit beaucoup trop d'informations qu'il
n'a plus le temps de gérer et dont il ne peut qu'assimiler les stéréotypes,
tout en croyant être très informé. Il n'est plus capable de
définir ce qui est fondamental de ce qui est éphémère
et volatil. Cette situation lui donne une assurance incroyable en son pouvoir
de domination de son environnement (ne peut-il pas être fier de savoir grâce
à la météo si demain il devra mettre un imperméable
ou aller au boulot en chemisette ?). Dans ce flot d'informations, il doit se contenter
de produits prédigérés (readers digest, émissions
de synthèse alors qu'on ne connaît pas le fond du sujet, flashs,
clips). Comme on lui sert du prêt à penser et que s'en écarter
marquerait irrémédiablement une déviation par rapport à
la norme, il s'autocensure, il se débarrasse de tout esprit critique. Cela
génère une non-communication. Peut-être à l'instar
de Bourdieu pourrions-nous nous demander "Ce que parler veut dire" ! Si on se
met tous à penser une réalité qui n'existe pas, alors cette
réalité finira par exister. Il suffit de croire en l'existence d'un
système politique ou économique, à une idéologie,
pour que ces entités culturelles prennent corps. A l'heure actuelle, nous
assistons à une confusion globale entre une forme de pouvoir qui est la
démocratie, une économie qui est le capitalisme et une idéologie
qui est le libéralisme. On nous chante la fin des idéologies alors
que nous assistons à la victoire de l'idéologie libérale.
Démocratie, libéralisme et capitalisme pourraient exister indépendamment
les uns des autres. C'est vers cette confusion globale que se dirige le monde.
Il suffirait de dire : "Non, je suis désolé, je ne vois pas les
choses de cette manière !" pour qu'alors il devienne possible de créer
autre chose et non plus se contenter de ce pis-aller. Mais l'on préfère
se tromper avec tout le monde que de dire seul la vérité. Chet est
l'héritier de cette culture fondée sur cette confusion systématique
entre démocratie, libéralisme et capitalisme, une culture d'illusions,
d'oubli de soi et des autres...
F : En même temps c'est lui qui lit Le Maître et Marguerite
!
C : C'est le seul bouquin qu'il ait jamais lu !
R : Oui mais Chet porte déjà en lui les germes de sa libération,
comme tout un chacun. Chacun a ses moments de lucidité où il se
dit "merde il y a quand même un truc qui déconne ! Le chômage,
le quart-monde, l'uniformité culturelle grandissante, toutes ces conneries
..." Mais il s'empresse aussitôt d'oublier tout cela, accuse la fatalité,
la nature de l'homme ou encore "ceux qui l'ont bien cherché". Et c'est
à ce moment-là qu'il se fait insulte à lui-même. C'est
pour cela que Chet, tout au long du récit, se fait insulte à lui-même,
qu'il rate tous ses choix par manque d'implication. Nous le sentons bien, il n'est
pas l'homme qu'il devrait être et Bénitez est là pour le lui
rappeler régulièrement. Ce serait bien qu'il y ait des gens pour
piquer le citoyen afin de lui éviter de sombrer dans cet état lénifiant.
C'est, je pense, le rôle de l'artiste : ne pas confondre consommateur et
citoyen, libre-penseur et libre-consommateur de pensée (pensée qu'on
ne consomme même plus par fainéantise, parce que "ça prend
la tête").
F : Quelle est la nature réelle de la menace qui plane sur Sibéria
?
R : La perte d'identité. Des individus peuvent avoir tendance à
uniformiser leurs propos, leurs perceptions, sans pression extérieure,
simplement parce qu'ils veulent s'accorder au groupe, pour réduire la dissonance.
Ce n'est pas un fantasme, les études de Asch, Milgram ou Beauvois abondent
en ce sens. On a longtemps pensé que les systèmes socialistes conduiraient
à ce genre d'abomination, aujourd'hui il nous faut constater que le libéralisme
nous y conduit de manière plus sûre encore.
F : Peut-être est-ce la notion de groupe qui dégénère
?
C : Pour la plupart des individus cela conduit irrémédiablement
à la perte du contrôle de soi, à l'abandon de toute volonté,
à la crainte de faire des choix, au transfert de responsabilité.
R : D'une situation de groupe se dégage toujours un schéma
de pensée, mais le plus grave c'est que ce schéma de pensée
et de perception, nous l'apprenons, nous l'intégrons, et même lorsque
nous sommes seul face à un événement, ce que nous avons appris
par mimétisme nous allons le reproduire mécaniquement, malgré
nous, le plus naturellement du monde. S'en affranchir est un dur apprentissage.
C : La menace est peut-être surnaturelle, d'une certaine façon.
Elle serait comme un catalyseur et un révélateur de la vérité
des personnages, et même pire, elle l'utiliserait. Cela correspond à
un processus qui a sa logique interne. Est-ce un processus naturel de dynamique
des relations sociales entre les individus ou est-ce un élément
surnaturel qui catalyse ces dissensions ? La réponse est à venir
...
F : La lecture même de Zéro Absolu permet de laisser planer
le mystère pour ceux qui n'auraient ni le désir, ni la volonté
de se regarder en face.
R : C'est pourquoi il est important de poser cette question au lecteur.
R : est-ce quelque chose d'externe aux personnages qui a pris le contrôle,
ou bien est-ce quelque chose d'interne qui a dégénéré
?
C : Même si la menace n'est pas une nouvelle sorte de S.I.D.A. mental.
(Rires).
F : On peut imaginer une entité qui serait peut être cet homme
idéal dont nous parlions et qui en s'incarnant dans une personne l'amènerait
à l'extrême de ses propres censures, à son point de rupture
et le conduirait à accélérer son propre processus d'autodestruction
...
"N'êtes vous pas honteux de vous schtroumpfer ainsi pour une question
de mots? Après tout, tire-bouschtroumpf et schtroumpfe-bouchon, schtroumpf
de beurre et pot de schtroumpf ... Tout ça, c'est schtroumpf vert et vert
schtroumpf!"
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