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L'interview !

Derib - 1ère partie

La 2ème partie
Boris et moi avons rencontré Claude de Ribaupierre alias Derib dans un café, place de l'Odéon à Paris. Souriant, détendu, Derib avait envie de parler et surtout très envie d'être entendu. Malmené par la presse lors de la sortie de "Jo", il était heureux de pouvoir s'expliquer sur son travail, son état d'esprit.
Un brin passéiste - ses goûts en BD- , un brin utopiste - son travail sur des BD pédagogiques - mais toujours les deux pieds sur terre, Derib nous est apparu sincère dans ses dires et dans sa démarche. Mais nous vous laissons libres de vous faire votre propre opinion en lisant les deux volets de l'interview fleuve qu'il nous a consacrée.
Dans le premier volet il parle de ses débuts, de Buddy et de Yakari. Le deuxième volet sera consacré à ses albums à vocation plus pédagogique : Jo, Sandra, No Limits.

Les débuts et Yakari

Vincent : Si on reprend votre carrière, vous avez commencé dans les studios Peyo...
Derib : J'ai commencé à dix-neuf ans et demi dans les studios Peyo où travaillait également François Walthéry et j'ai schtroumpfé pendant deux ans, notamment sur le Schtroumpfissime. Mon but, c'était de faire partie de l'équipe Spirou et de faire mes propres bandes dessinées et au bout d'une année, j'ai rencontré Charles Jadoul qui était rédacteur et scénariste, ainsi que Rosy qui s'occupait du studio dessin et j'ai créé Arnaud de Casteloup avec le premier et Attila avec le second. C'est comme ça que j'ai pu quitter Peyo et revenir en Suisse.

Vincent : Pourquoi avez-vous arrêté Attila ?
Derib : Parce qu'il y a eu un problème relationnel avec Rosy. Au début, sur les deux premiers tomes , je travaillais au scénario avec Rosy. Et puis après, il y a une signature nouvelle qui s'est ajoutée : Cornbloum. Et Cornbloum n'avait aucune envie que je participe au contenu. Moi, j'ai trouvé que les deux derniers Attila étaient nettement moins intéressants et j'ai même refusé le dernier scénario qui a été dessiné plus tard par Didgé. J'ai même proposé à l'époque un scénario à Dupuis, avec l'aval de Peyo et Franquin. Mais Dupuis a choisi Rosy et j'ai quitté les Editions Dupuis.
Pendant cette période, j'avais créé avec Job deux personnages : d'abord Pythagore dans le journal " Le Crapaud à lunettes " et ensuite un petit indien qui s'appelle Yakari et que j'avais dans mes tiroirs. Entre deux épisodes de Pythagore, on a donc lancé Yakari dans " Le Crapaud à lunettes ". Moi, c'est ce que je voulais faire, et petit à petit Yakari a pris le dessus sur Pythagore. C'est même devenu ensuite un mensuel qui a existé pendant vingt-cinq ans.

Vincent : Vous dites, " Yakari, c'est ce que je voulais faire " !?
Derib : Quand j'étais jeune dessinateur, j'étais passionné d'indiens et à l'époque dans Spirou et Tintin, il n'y avait pas d'histoire avec un petit indien. Donc le plus simple, c'était de la faire moi-même. Mais j'ai créé le personnage quand j'avais vingt ans et c'est seulement quatre ans plus tard qu'on a lancé Yakari avec Job. Au début, ça n'intéressait personne. Le deuxième tome de Yakari a même été édité par Job.. Et puis ensuite, Didier Plateau de Casterman a été intéressé et c'est comme ça que les choses ont démarré.

Boris : Une chose qui m'a toujours plu dans Yakari, c'est le code couleurs, les bleus, les rouges, les jaunes qui reviennent. Est-ce que vous avez défini dés le début un univers à la fois graphique et coloré ?
Derib : Disons qu'au tout départ, il y a eu Attila et Arnaud de Casteloup et comme vous pouvez le constater Attila était de l'école Peyo-Franquin et Arnaud était totalement inspiré de l'école Jijé. Yakari a suivi l'école Peyo-Franquin mais avec un petit peu de personnalisation du fait que je traitais un univers qui me plaisait directement. Arnaud de Castelou, j'ai pu faire ça parce qu'il n'y avait pas de série moyenâgeuse dans Spirou. Moi, j'aurais préféré faire du western mais il y avait Jerry Spring, Blueberry, deux ou trois personnes qui occupaient bien le terrain, donc c'était très difficile pour un jeune de s'imposer. Par contre on m'avait dit, tu peux faire du moyen âge si tu veux. Et donc je l'ai fait un peu forcé.
Tandis que Yakari, comme à l'époque ce n'était ni pour Tintin ni pour Spirou, j'étais totalement libre et donc c'était un petit peu une bouffée de liberté pour moi. Pour les couleurs, plusieurs coloristes y ont participé au départ dont moi-même et aussi Cosey qui en a fait quelques pages. Puis j'ai rencontré mon épouse qui est dessinatrice et est devenue la coloriste de Yakari : c'est elle qui a donné cette qualité-là . Je serais peut-être capable de faire ces couleurs mais je suis ravi qu'elle le fasse parce qu'elle le fait tellement bien qu'il n'y a aucun problème et même une revalorisation du contenu : les intentions que vous nous prêtez sont venues plus tard et maintenant c'est spontanément qu'on va dans cette direction parce qu'on maîtrise notre sujet, Job et moi au niveau du contenu et au niveau du dessin et enfin Dominique pour la couleur.

Boris : Les couleurs sont faites selon quelle technique ?
Derib : Sur Yakari, c'est de la gouache aquarellée. Tandis que les couleurs de Red Roads ou de Jo, No Limits ou pour toi Sandra, c'est de l'aquarelle et c'est moi qui les mets. Mais jamais en couleurs directes, sur des bleus parce que je noircis trop, j'ai un dessin de base qui est trop charbonneux. Quand je vois d'autres dessinateurs faire leurs couleurs directes je leur dis chapeau parce que ce n'est certainement pas facile. J'ai juste fait quelques petites choses en couleurs directes pour l'album sur Will qui va sortir bientôt.

Vincent : Pourquoi le journal Yakari s'est-il arrêté ?
Derib : Il s'est arrêté parce que malheureusement, comme ça arrive souvent maintenant, l'éditeur a revendu ses parts à un autre groupe et Job qui était le rédacteur en chef n'a plus trouvé la même volonté de faire quelque chose en particulier pour les enfants.

Boris : Le passage de Yakari de Casterman au Lombard a aussi correspondu au changement de propriétaire chez Casterman ?
Derib : Vous savez que le premier éditeur à avoir eu des problèmes, c'était Dupuis qui avait été vendu, ce qui a créé des remous. Il faut cinq à dix ans pour se remettre de ça. Le deuxième, ce fut Le Lombard, il y a quinze ans. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai arrêté de faire Buddy Longway. Et maintenant malheureusement, c'est Casterman qui vit la même crise : du jour au lendemain, alors que vous travaillez depuis vingt ans avec des gens, ces gens là se font renvoyer sans explications valables et la personne qui les remplace est très prétentieuse, ne considère pas les auteurs comme des auteurs... Vous n'avez plus qu'une envie, c'est de vous en aller. Et comme le Lombard nous proposait de reprendre Yakari, nous sommes passés au Lombard. Maintenant le fonds est également au Lombard, on a tout récupéré. Et je dois dire que depuis que Yakari est au Lombard, les nouveaux tomes ont bien grimpé en terme d'impact et donc on est ravi d'être au Lombard.

Vincent : C'est à dire, en terme de mise en place sur les derniers albums ?
Derib : La mise en place est de 90.000 exemplaires alors qu'auparavant elle était de l'ordre de 50.000 exemplaires. Donc en deux tomes, il y a eu un bond étonnant et c'est évident qu'on ne peut pas être insensible à ce genre d'arguments ! (rires)

Boris : Ce changement d'éditeur ne vous a-t-il pas donné aussi un petit coup de fouet, une envie de relancer Yakari ?
Derib : En toute honnêteté, on n'en avait pas besoin parce que je suis très bien avec ce petit personnage. Mais c'est évident que de travailler avec des gens qui sont fiers du personnage, c'est plus agréable que de ne pas avoir ce genre de rapport. Ce matin, encore, j'étais aux Editions Dargaud Lombard à Paris et des gens sont venus me dire à quel point ils étaient contents de s'occuper de ce personnage. Et quand vous voyez des affiches avec Yakari, des campagnes qui fonctionnent dans le bon sens, évidemment on est content. Tandis que Casterman, depuis le dessin animé qui avait beaucoup propulsé Yakari, il y a plus de quinze ans en arrière, il ne s'était pas passé grand chose. Et c'est une BD qui ne vieillit pas vu qu'elle touche à un mythe, les indiens, et donc ça fait la je-ne-sais-pas combientième génération, j'aime mieux ne pas compter, de jeunes qui lisent Yakari !

Boris : Je vous pose la question parce que les deux derniers tomes, je les ai trouvé très très bien et j'ai l'impression que vous êtes parti sur une nouvelle dynamique.
Derib : C'est encore une fois l'effet du hasard : on avait décidé des thèmes, en tout cas du retour en arrière avant de changer d'éditeur. Mais vous savez, dans une création à long terme, il y a de meilleurs albums, il y en a des moins bons et l'un dans l'autre on fait ce qu'on peut. Mais c'est toujours " Yakari et le grand aigle " c'est à dire le premier album qui se vend le mieux depuis le début comme chez Buddy c'est " Chinook " qui marche le mieux. C'est très bizarre mais c'est comme ça.

Boris : Alors, vous espérer que ça va relancer le dessin animé ?
Derib : On espère. Mais vous savez, maintenant, il faut laisser le temps au Lombard Dargaud de gérer tout ça. Mais on voit qu'il y a une dynamique.

Vincent : Yakari n'est jamais confronté aux blancs ?
Derib : Non, c'est un choix de départ : on voulait rester complètement avec les indiens pour ne pas tomber dans des pièges d'autres bandes dessinées comme Lucky Luke ou les Tuniques Bleues. Donc là, c'est uniquement le monde indien et le restera tant qu'on aura l'inspiration et la motivation de chercher des thèmes. Ca oblige d'autant plus à être imaginatif qu'on risque de tourner en rond : c'est très intéressant sur le plan créatif !

Vincent : C'est la seule BD dont vous n'écrivez pas le scénario. Vous n'en ressentez pas de frustration ? Vous participez à l'écriture ? Comment fonctionnez-vous ?
Derib : André cherche l'idée de base, se documente, développe des thèmes et après on les reprend ensemble. Au départ, on habitait tout près l'un de l'autre, on se voyait tous les jours, donc il y avait une grande collaboration. Maintenant il vit à Nîmes donc c'est le fax et le téléphone. On se rencontre de temps en temps, mais on se pratique depuis tellement longtemps qu'on sait comment nous fonctionnons et que cette collaboration est très agréable, très sécurisante pour moi. Quand je crée mon propre scénario, y a de l'inquiétude. Tandis que là, comme on est deux, on se repose l'un sur l'autre et quand il y a un blocage, y en a toujours un des deux qui trouve une idée pour se débloquer et donc ça se passe très bien.

Boris : Y a-t-il une volonté pédagogique, je pense notamment avec l'ours blanc par rapport au racisme, et là le carcajou, aller à la rencontre de l'autre comme il y a dans vos autres albums. Y'a-t-il dans Yakari une " ligne de conduite " en se disant qu'à chaque tome le lecteur doit apprendre un nouvel élément tout en s'amusant ?
Derib : Disons qu'on ne doit pas mais qu'on le fait parce que ça nous amuse. Job, qui est journaliste de formation aime bien les petites notes en bas de page qui amènent les enfants éventuellement à aller chercher dans d'autres bouquins ce qu'est un carcajou et ainsi de suite. Je crois, c'est une originalité par rapport à des albums pour enfants comme les Schtroumpfs par exemple où c'est de la fantaisie pure. Là il y a un petit travail d'approche de la nature qui est volontaire. Mais ce n'est pas une obligation, c'est un plaisir, parce que pour qu'une série puisse durer aussi longtemps il faut que les auteurs aient du plaisir. André s'implique énormément d'autant que depuis qu'il n'a plus le journal, cette BD reste sa seule activité professionnelle et tous deux, on s'amuse vraiment beaucoup avec Yakari.

Buddy Longway

Vincent : Quand vous avez créé Buddy Longway, quel était votre objectif ? Vous aviez obtenu le droit de créer un western, mais par la porte familiale ?
Derib : Avant Buddy Longway, il y a eu Go West. Go West, c'était mon entrée chez Tintin après avoir quitté Spirou avec Attila. J'ai rencontré Greg qui était le rédac chef. Je lui ai montré des pages de Yakari qu'il ne connaissait pas puisqu'il paraissait en Suisse dans Le Crapaud à lunettes. Il a été très surpris de ma liberté de dessin par rapport à Attila. Et il m'a dit qu'il aimerait bien un truc comme ça dans Tintin. Mais à l'époque, les journaux ne voulaient pas des histoires créées en dehors de leur concept à eux, donc il ne voulait pas Yakari.
Il voulait du western et comme je doutais beaucoup de mes capacités scénaristiques je lui ai dit : " OK mais tu me fais le scénario ". Et c'est comme ça que Go West est né. Mais rapidement Go West est devenu très compliqué parce qu'il y a un nombre énorme de personnages, et au bout d'une année j'ai été éreinté de devoir dessiner autant de personnages. J'avais toujours derrière la tête l'idée de faire une série plus réaliste qui soit une histoire personnelle par rapport à des choses que j'avais envie de dire. J'ai donc cherché un thème et je me suis rendu compte que les trappeurs n'avaient pratiquement pas été exploités en bande dessinée, donc j'avais une ouverture. J'en ai parlé à Greg qui m'a dit : "Ecoute, on va faire un petit banc d'essai dans un Tintin spécial sélection avec une petite histoire". Mais en fait Chinook était déjà en route quand on a fait ça, on voulait juste prouver à l'éditeur que je pouvais faire un travail de qualité tout seul. Une fois ce petit test passé, je me suis lancé dans Chinook. Comme il y avait des référendums à l'époque, Greg m'avait dit : si Buddy se classe mieux que Go West, je te laisse ta chance ! " Il s'est trouvé que Buddy s'est classé nettement mieux que Go West et il a joué le jeu. On a même interrompu Go West qu'on n'a terminé que plusieurs années plus tard.
Et c'est comme ça que Buddy a démarré. Et ça pour moi, ça a été une liberté formidable. Je rêvais, je lévitais quand je dessinais Buddy parce que j'étais mon propre chef, et ça c'est un moment inoubliable. Maintenant encore, je suis ravi de faire des histoires moi-même parce qu'il y a une dimension différente. Ca n'enlève rien à Yakari, mais pour mon équilibre personnel, j'ai besoin de faire des histoires dont j'assume une pérennité totale.

Vincent : Dans Buddy Longway, au-delà de l'histoire de trappeur, il y a des valeurs que vous vouliez montrer, un mythe ?
Derib : Oui, le premier objectif était de raconter l'histoire d'un couple avec des personnages qui évoluent et qui vieillissent. C'était le concept de base parce que justement personne ne l'avait traité avec une intention directe. Donc j'ai développé ce contexte pendant les seize premiers albums et je vais le continuer parce que j'avais prévu de faire vingt albums. L'arrêt était dû, je vous l 'ai dit tout à l'heure, à la vente des éditions du Lombard. Donc je vais enfin pouvoir réaliser maintenant ce que je voulais faire depuis très longtemps. Cette reprise de Buddy me fait très plaisir parce que quinze ans d'absence c'est beaucoup, et pour les lecteurs, et pour moi !

Vincent : Vous aviez l'histoire des quatre derniers albums en tête mais vous l'avez gardée en stock, uniquement pour une histoire d'éditeur ?
Derib : Pas uniquement. J'ai cru que je reprendrais Buddy bien avant mais en fait j'ai eu l'opportunité de faire Red Road qui me tenait très à cœur et puis après il y a eu Jo, Sandra et No limits qui ont été des bandes dessinées " nécessaires " . Maintenant je prends quatre ans de repos où je vais retrouver mes racines avec Buddy et Yakari. Sinon, c'est vrai que la thématique était déjà prévue, mais tout l'anecdotique n'était pas encore défini, c'est maintenant que je vais y travailler.

Vincent : Par contre vous savez comment ça va finir
Derib : Oui, je le sais mais je ne vous le dirai pas ! (rires) Il faut laisser au lecteur le plaisir de découvrir tout ça.

Boris : Vous aviez dit que vous arrêteriez Buddy Longway après ces quatre albums ?
Derib : Oui, mais pas obligatoirement. Il y aura peut-être une ouverture. Il y a un personnage qui me touche beaucoup dans Buddy, c'est Katleen que je trouve très forte et qui s'est imposée toute seule dans cette série elle a beaucoup de personnalité. Donc, si je me sens bien, quand j'aurai fini Buddy et si j'ai envie de continuer à sur les Longway, ce sera elle qui racontera une éventuelle suite.

Boris : Buddy a toujours été très ample au niveau de la construction des planches, avec moins de texte que dans les autres BD de l'époque, l'ampleur était laissée à l'espace. C'est venu de cette liberté que vous aviez, la possibilité de vous exprimer à votre rythme ?
Derib : Oui, et puis il y a autre chose, c'est que je vis à la compagne et qu'à cette époque mon père avait deux chalets à la montagne où je passais trois mois par an et où j'ai écrit la plupart de mes scénarios et dessiné la plupart de mes Buddy. Et comme il y a une sorte de parenté entre les décors valaisans et canadiens, j'étais dans mon univers et je le suis toujours. Il faut vous dire qu'à l'âge de deux mois, c'est à dire à la fin de la guerre, mes parents ont préféré vivre à la montagne parce que c'était plus facile que de vivre en ville et je n'en suis redescendu qu'à l'âge de quatre ans. Tous mes souvenirs sont rattachés à la montagne ce qui explique ce coté nature très fort chez moi qui m'aide beaucoup et qui m'a structuré. Buddy fait partie de cet héritage là.

Boris : Les amis de Buddy Longway, paru à une époque au Lombard dans la collection Phylactères, c'était un bel hommage !
Derib : Là, mon intention initiale était de créer une collection " les amis de " et on avait commencé par " les amis de Buddy Longway " puisque c'était les dix ans de Buddy. Et puis malheureusement ça n'a pas suivi, mais j'aurais trouvé très sympa de faire les amis de Ric Hochet, de Thorgall, de Jonathan, etc.

Boris : Ca montrait que Buddy Longway était devenu populaire en moins de dix ans.
Derib : Oui, ce que j'ai vécu sans m'en rendre compte, c'est que le premier tome Chinook a fait un bond terrible, d'abord, comme je vous l'expliquais au référendum et puis ça s'est confirmé à la sortie du premier album. J'ai donc eu la chance de passer de l'anonymat presque total puisque Yakari à l'époque n'était pas connu, à je ne dirais pas à un stade de vedette, mais à un stade d'auteur important dans la bande dessinée parce que les ventes avaient été très importantes dès le premier album. A partir de là, ma carrière a pris une direction tout à fait différente où je me suis senti faisant partie des dessinateurs qui pouvaient avoir un droit de liberté au niveau de leur contenu.

L'épopée indienne

Vincent : Celui qui est né deux fois, Red Road, d'où viennent ces projets ? D'une volonté d'être encore plus réaliste ?
Derib : Le monde indien m'a toujours fasciné et avec Yakari il y a quand même des thèmes qu'on ne peut pas aborder, au niveau de la spiritualité et du chamanisme, bien qu'il y ait un Chaman ! Ca doit rester disponible aux enfants. Et j'avais envie de donner la version d'un indien, de me mettre dans la peau d'un indien. " Celui qui est né deux fois " est basé sur la lecture de " Blackelk et l'or noir " qui est le témoignage d'un indien, le dernier survivant de la bataille de Little Big Horn. A la lecture de ce bouquin j'ai eu envie de conter l'histoire d'un homme médecine, de sa naissance à sa mort.
Pendant la réalisation de " Celui qui est deux fois " je me suis posé la question : qu'est-ce que sont devenus les indiens aujourd'hui ? J'ai donc rencontré des indiens et je me suis rendu compte que leur situation était peut-être pire qu'avant parce qu'avant ils avaient encore un idéal de liberté, ils pouvaient se battre et mourir au combat, ce qui dans le concept indien est un privilège, alors que maintenant, à part se battre entre eux, boire, bref, c'est pas gai. Il n'y a comme issue que l'ouverture spirituelle que je développe dans Red Road. J'ai donc eu envie de témoigner de tout ça et je l'ai relié à " Celui qui est né deux fois " parce que je trouvais que c'était intéressant de dire que le passé et le présent pouvaient avoir une constante au niveau de l'expérience et du vécu spirituels. Je pensais aussi que les jeunes qui ont actuellement des difficultés d'identité pourraient s'identifier à Amos qui est un jeune en difficultés et qui grâce à différentes choses, parvient à retrouver un équilibre.
Ce message on va le retrouver dans les autres albums Jo, Sandra, No Limits. Mais dans ces autres albums, je me suis moins autorisé d'hypothèses spirituelles vu qu'ils ont donné lieu à des distribuions massives, tandis que là, comme c'est le lecteur qui décide ou pas d'acheter cette BD, j'ai eu une liberté d'expression et j'ai été au bout de mon hypothèse, je dis au lecteur qu'il existe peut-être une ouverture spirituelle qui peut apporter un équilibre. Voilà pourquoi j'ai fait celui qui est né deux fois et Red Road.

Boris : Pour vous, l'ouverture spirituelle demeure importante, même en dehors du contexte des indiens ?
Derib : Ah oui ! Les indiens sont un alibi. En toute modestie, cette ouverture spirituelle, c'est ce que je tente de pratiquer depuis plus de vingt cinq ans et c'est ce qui me permet d'être bien dans ma peau malgré les quelques petites difficultés comme nous en avons tous. Sans cela je n'aurai jamais pu faire tout le travail que j'ai fait, ni être convaincu que ce que je fais peut être intéressant.

Vincent : Vos BD paraissent au Canada. Ont-elles un accueil particulier chez les indiens ?
Derib : : J'ai quelques anecdotes amusantes. Par exemple, j'ai reçu un jour une lettre d'une canadienne qui m'a dit qu'après avoir lu Buddy Longway, elle avait découvert qu'il y avait des indiens tout prêt de chez elle. Elle a été les voir, et sa profession maintenant c'est de travailler dans cette réserve. Buddy Longway a été à la base de sa vocation !
Un autre anecdote très touchante, c'est que quand j'ai créé Red Road, il y a eu un premier tirage d'American Buffalo chez un autre éditeur. On avait un stockage qui devait être pilonner...J'ai donc décidé de le racheter et j'ai offert ces dix mille BD à une association belge en leur disant que j'aurais bien aimé que les indiens de langue française puissent y avoir accès. L'association les a réexpédiées là bas et ce sont donc des indiens canadiens de langue française qui ont lu cette BD. J'ai reçu des photos d'indiens dans la nature en train de lire American Buffalo. Ils ont souhaité me rencontrer mais malheureusement ma mère est décédée à cette période mais je pense qu'un jour j'irai là-bas pour discuter avec eux.
Encore deux petites anecdotes amusantes : j'ai deux amis qui ont passé de longs séjours qu'à Pine-ridge, donc dans la réserve où se passe Red Road et qui y ont amené des Yakari. Des petites filles se sont mise à jouer à Yakari, et donc, elles redécouvraient le monde indien à travers Yakari !
Enfin là il n'y a pas très longtemps, un indien qui venait de Pine-ridge et lisait American Buffalo m'a dit : " Hé, mais c'est ma maison, ça ! ". J'ai trouvé ça très amusant, d'autant que le contenu lui a convenu et qu'à la fin il m'a dit que cette BD devrait être lue par les indiens comme ça ils découvriraient qui ils sont. C'est extrêmement flatteur de la part d'un indien de dire ça à un petit suisse qui a raconté une histoire sur les indiens !

Vincent : Avec Godard, vous avez fait " L'homme qui aimait la Californie ?
Derib : Deux choses m'ont poussé à faire " L'homme qui aimait la Californie " : d'abord mon admiration pour Godard en tant que scénariste et son accord pour réaliser des histoires courtes. Ensuite, le thème qu'on a choisi, c'est-à-dire de prendre des personnalités ou de l'Ouest ou Georges Brassens ou Brel par exemple, et de leur faire vivre des choses qui pouvaient être en rapport avec leurs qualités. J'avais envie de rendre hommage à Brel et Brassens, à Robert Redford, John Wayne, James Stewart etc. et donc on s'est amusé à créer cet univers-là qui nous a permis de collaborer en toute amitié pendant deux, trois ans!

Boris : Vous avez aussi réalisé un album avec Pernin où vous expliquiez l'aventure d'une BD.
Derib : Déjà à cette époque, il y avait plein de jeunes qui voulaient faire de la BD, et quelques bouquins étaient sortis sur les techniques de la BD. Alors nous, on s'est amusé à faire une parodie du salon d'Angoulême avec les Ahlalàààs, des petits personnages humoristiques que j'avais créés pour Achille Talon. C'était amusant d'aborder la BD, la documentation, en présentant ça sous forme d'exposition et de rencontre avec les Ahlalàààs sur fond d'Angoulême. D'ailleurs l'album a connu un certain succès mais maintenant il n'existe plus


Les projets - Les dédicaces

Vincent : Quels sont vos projets, vos envies actuellement ?
Derib : Mes projets actuels sont directement liés à Yakari et Buddy Longway. Je suis déjà sur le vingt-cinquième album de Yakari qui s'appellera " Yakari et les grandes oreilles ". Et dans les jours qui vont suivre, je vais relire tout Buddy Longway pour être sûr que je n'ai rien oublié de ce que j'ai déjà raconté et ensuite travailler sur le scénario du dix-septième album qui va paraître probablement en avril 2002.

Boris : Vous travaillez en parallèle sur le scénario de Buddy et le dessin de Yakari ?
Derib : Oui, je fais ça depuis toujours ! Je dessine une semaine par mois Yakari, et donc là je me donne quatre ans de détente avec ces deux personnages. Parce que, suite aux péripéties avec Jo, Sandra et No Limits, vous pouvez comprendre que neuf ans de travail en eaux troubles amènent beaucoup de fatigue.

Vincent : Et derrière, déjà d'autres envies ?
Derib : Il y en a d'autres, oui, mais c'est un peu tôt pour en parler. Mais il y a d'autres thèmes, encore plus globaux qui m'intéresse.

Vincent : Pouvez-vous dire quelques mots sur Will ? Vous avez participé à l'album hommage qui va sortir dans quelques jours.
Derib : Je crois que ce sera un très bel album parce que tout le monde a fait son maximum en hommage à Will qui représente la grande école Franquin Peyo etc... et donc on a tous été touchés, on a voulu faire quelque chose de bien. Et là, j'ai fait de la couleur directe, je me suis amusé à le faire, mais sur la longueur d'un album, ce serait un autre problème !
Will est quelqu'un extrêmement touchant, Will Franquin, Peyo, Roba, Tilleux et tous les autres sont des gars qui m'ont bouleversé sur le plan graphique et sur le plan humain. Et si je n'ai pas hésité une demi-seconde à participer à cet album, c'est parce que je ne rends pas seulement hommage à Will mais à la bande dessinée. Will en est un des derniers représentants, d'une qualité telle que c'est un privilège que de pouvoir participer à un album de ce genre. J'ai vu quelques pages d'autres dessinateurs et tous ont ressenti la même chose. Je pense que ce sera un bel album, peut-être pas commercialement mais ce sera une pièce de collection pour tous les amateurs de BD.

Boris : J'ai une anecdote sur Will qui m'a beaucoup touchée : dans une séance de dédicaces, j'avais 10 ans et Will m'a fait tous les personnages d'Isabelle parce que je ne savais pas lequel je voulais !
Derib : Je voudrais dire quelque chose par rapport aux dédicaces : les auteurs de BD sont tous des gens qui sont généreux et qui s'impliquent dans ce qu'ils font, ils ont un métier difficile, ce n'est pas facile d'être reconnu, ce n'est pas facile de maintenir 30 ans de carrière. Et il y a des gens qui sont exigeants, qui considèrent que si on ne leur fait pas une dédicace, c'est nous qui sommes responsables. Je crois qu'il y a un certain manque de respect de certaines personnes qui achètent ces BD. Quand on achète un croissant, on ne reçoit pas un petit croissant en prime. Nous, il se trouve qu'on fait un dessin, que c'est gentil de notre part de faire un dessin et quand les gens nous le demandent gentiment et qu'il n'y a aucune d'obligation et qu'on vient pas avec 60 albums dans une valise, en disant " Je veux un dessin dans chaque album sinon je suis pas content et j'achèterai plus tes albums ", on est tout à fait ouvert, à part quelques exceptions comme dans tous les métiers. De ce que je connais de la bande dessinée, c'est un métier généreux et des gens comme Franquin, Roba ou Peyo que j'ai côtoyés n'ont jamais refusé quoi que ce soit à qui que ce soit et en tout cas pas à d'autres auteurs de BD qui venaient leur demander des conseils.
Et ça, je crois que c'est très important de le dire parce qu'on véhicule tellement de fausses informations. Il faut savoir que passer deux heures à dédicacer dans un salon c'est très fatigant et que les auteurs sont souvent très mal à l'aise parce que quand on a cent cinquante dessins à faire, on ne peut pas garantir une qualité et des fois on a honte de donner le dessin qu'on a fait. Mais on veut pas le montrer donc ça crée des tensions. Et quelqu'un qui vient six fois de suite avec un autre album qu'il n'a pas acheté là mais qu'il a acheté ailleurs, c'est un peu frustrant pour un auteur qui a des obligations vis à vis d'un libraire qui souhaite aussi rentrer dans ses frais. Tous ces points-là ne sont jamais abordés et il y aurait beaucoup à dire ! C'est pour ça que je fais de moins en moins de dédicaces parce que je n'ai plus envie d'affronter ce genre de truc. Quand je vais dans une école, les albums - Jo ou No Limits - ont été offerts mais, si je ne fais pas de dessins parce qu'il y en a trop, je les signe parce qu'on a un contact clair et précis avec les élèves !

Entretien mené et rédigé par
Vincent
8 novembre 2000

2ème partie

 

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(...) j'ai schtroumpfé pendant deux ans (...)
(...) petit à petit Yakari a pris le dessus sur Pythagore (...)
Quand j'étais jeune dessinateur, j'étais passionné d'indiens (...)
Quand je vois d'autres dessinateurs faire leurs couleurs directes je leur dis chapeau (...)
(...) dans une création à long terme, il y a de meilleurs albums, il y en a des moins bons et l'un dans l'autre on fait ce qu'on peut.
J'ai donc cherché un thème et je me suis rendu compte que les trappeurs n'avaient pratiquement pas été exploités en bande dessinée (...)
Je lévitais quand je dessinais Buddy parce que j'étais mon propre chef
Le premier objectif était de raconter l'histoire d'un couple avec des personnages qui évoluent et qui vieillissent
J'ai eu l'opportunité de faire Red Road qui me tenait très à cœur
Tous mes souvenirs sont rattachés à la montagne ce qui explique ce coté nature très fort chez moi
J'avais envie de donner la version d'un indien, de me mettre dans la peau d'un indien.
Je trouvais que c'était intéressant de dire que le passé et le présent pouvaient avoir une constante au niveau de l'expérience et du vécu spirituels.
Un indien qui venait de Pine-ridge et lisait American Buffalo m'a dit : " Hé, mais c'est ma maison, ça !
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