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Farid Boudjellal a reçu le prix «L» de
la bande dessinée au dernier salon du livre de Limoges pour
sa série «Petit Polio» et il est revenu tout
récemment dans la capitale de la porcelaine pour des ateliers
BD à la Maison d’Arrêt et à la Bibliothèque
Francophone Multimédia. Né à Toulon en 1953,
de souche algérienne, il attrape la polio à l’âge
de huit ans. Comptable de formation, il renonce vite à cette
profession pour se lancer dans la BD dès 1978.
«J’ai
effectivement travaillé dans le domaine de la comptabilité mais,
au début, j’étais simple employé de
bureau. Quand je cherchais du travail, on me disait que c’était
un boulot pour les filles ! C’est peut-être pour cela
que je me suis retrouvé dans la BD, à réaliser
des histoires finalement très féminines !»
La
parution de «L’oud», chez Futuropolis en 1982,
marque un tournant important dans sa carrière car il paraît
au moment du grand boum médiatique des Beurs.
«Avant
j’avais dessiné quelques strips («Les dingues
digues») dans la revue Circus : un gag en trois images avec
toujours le même dessin. Il y avait de nombreux personnages
qui disaient des petites conneries et c’est là qu’est
apparu le personnage d’Abdullah qui a été très
important dans ma carrière. Il a été une sorte
de reconnaissance de l’émigration dans la BD.
A l’époque,
dans les BD, l’émigré maghrébin ne disait
pas un mot et Abdullah est peut-être le premier héros
de BD émigré à raconter son vécu, ce
qu’il se prenait sur la gueule. Je me souviens que je jouais
beaucoup sur les péjoratifs : bicau, bougnoul, raton, crouille,
melon… Il y en avait tellement que je finissais par croire
qu’on ne nous aimait pas (rires) !
Quand j’ai commencé,
il y avait beaucoup plus de revues qu’aujourd’hui et
je suis passé directement à Charlie-Mensuel où j’ai
publié «Ratonnade», où je revenais sur
le triste sort d’Abdullah, et les dix premières planches
de «L’oud». Ensuite, on est entré dans
une période plus conformiste avec le retour de la grande
aventure (le succès des films de Spielberg comme «Les
aventuriers de l’arche perdue» est là pour le
démontrer) et les gens qui défendaient la BD d’auteur
ont eu du mal à trouver des éditeurs.
C’est
pour cela que «L’oud» a été publié directement
en album chez Futuropolis, alors éditeur indépendant
et marginal, en 1983. Moi, je n’ai pas de préjugé puisque
si je fais de la BD c’est parce que j’ai lu et que
je continue à lire «Blek le roc», chantre de
la BD populaire !»
Toujours au cœur de l’actualité internationale,
Farid Boudjellal sort chez Soleil (maison d’édition
crée par son frère Mourad) le premier
tome de la série «Juif-Arabe»,
en 1990. Egalement affichiste et illustrateur publicitaire,
il participe à tous les mouvements anti-racistes
en France. «Je ne suis pourtant pas très
prolifique car je travaille très lentement.
L’écriture et le découpage me
demandent beaucoup de temps alors que je considère
le dessin comme une récréation.»
Farid
a travaillé aussi pour diverses revues : L’Echo
des Savanes, Zoulou, Baraka, Pilote, Virgule… Aujourd’hui,
il poursuit une saga, en partie autobiographique,
commencée avec «L’oud» et
qui s’est poursuivie avec les albums «Gags à l’harissa» en
1989, «Jambon-Beur» en 1995, «Le
beurgeois» en 1997 et enfin «Petit Polio» en
1998. Il y raconte la vie des Slimani, une famille
algérienne immigrée à Toulon
en 1958, utilisant son trait naïf et ses superbes
couleurs directes pour nous émouvoir avec
une saine nostalgie.
«Je suis persuadé que
je ne suis pas si nostalgique que ça. J’ai
voulu écrire l’histoire de mon enfance
en la liant à la guerre d’Algérie
et à ce qui pouvait se passer à cette époque.
Moi, je suis de la génération qui est
née en France et j’avais le regard original
d’un petit gamin handicapé, atteint
par la poliomyélite.
L’humour et la
tendresse ne sont jamais absents mais je ne pense
pas que ce soit de la nostalgie, d’ailleurs,
dans toutes mes BD, je parle du temps présent,
sans exception. Par exemple, «Mémé d’Arménie»,
le troisième opus de «Petit Polio»,
a été réalisé juste après
le 11 septembre. Je commençais à ressentir
de nombreux préjugés vis à vis
de l’Islam et de cette espèce de guerre
de religion qu’on nous prédisait. J’ai
donc travaillé en fonction de cela pour montrer
autre chose : le «Petit Polio» y fait
la connaissance de sa grand-mère arménienne
ramenée par son père, après
un séjour dans son pays d’origine. Sa
vie va subir de nombreux changements : Petit Polio
va être circoncis et, pour la première
fois, sa famille va fêter Noël car Mémé d’Arménie
est chrétienne…»
En ces temps
xénophobes, il est bon de recevoir une telle
grande et belle leçon d’humanisme.
La famille algérienne du «Petit Polio» créée
par Farid Boudjellal a vécu de nombreuses
aventures dans Libération, Métal Hurlant…,
et certaines pages ont été réalisées
uniquement pour le Japon (pour l’hebdomadaire
Morning des éditions Kodansha dont le tirage
culmine à 1,2 millions d’exemplaires).
Les éditions TartamUdo ont eu la bonne idée
de rééditer l’intégralité de
ces récits dans l’album «Les Slimani» qui
vient juste de paraître ; voilà de quoi
patienter, en attendant un nouveau «Petit Polio».
«Dans
l’immédiat, je suis en train de réaliser
autre chose dont l’univers n’a rien à voir
avec l’émigration même si je me
rends bien compte que «Petit Polio» obtient
son petit succès. Mais ce n’est pas
une série préfabriquée : elle
vient vraiment du fond du cœur.
J’écris
aussi des scénarios d’aventure pour
une dessinatrice algérienne qui s’appelle
Leïla (c’est sa première BD) ;
je vais travailler sur plusieurs tomes, après
je verrais… J’ai aussi beaucoup de travail
institutionnel (je viens de coordonner un album pour
les CEMEA sur les relations franco-allemandes), et
je suis très demandé pour intervenir
sur mon métier dans les prisons et dans les
banlieues … J’aime bien me nourrir de
mille choses et, après, retourner à la
BD : c’est un moment privilégié.»
Sachez
aussi que notre interviewé a déjà travaillé comme
scénariste pour José Jover, Roland
Monpierre («Anita Comix», en 1984, chez
Arcantère), Larbi Mechkour («Les Beurs»,
en 1984, chez Albin Michel) et Thierry Jollet («Ethnik
ta mère», en 1996, chez Soleil). En
1993, il a aussi dessiné «Djinn»,
une histoire fantastique dans un style réaliste
respectant la lignée éditoriale des éditions
Soleil, dirigées par son frère Mourad.
Avant «Petit Polio», la série «Juif-Arabe» avait
elle aussi assez bien fonctionnée ; mais pourquoi
Farid ne l’a-t-il pas poursuivie ?
«A
un moment donné j’ai arrêté car
cela tournait mal : c’était trop vite
fait et je ne voulais pas gagner d’argent sur
ce conflit. Ce n’était pas de l’argent
sale mais je suis ce qu’on appelle un psychorigide
: d’ailleurs, une de mes amies n’hésite
pas à me présenter comme un prince
d’éthique. Ceci dit, aujourd’hui,
je referais bien un «Juif-Arabe» mais
il serait extrêmement sévère.
Je ne sais pas quel éditeur, aurait le courage
de le publier ? Peut-être même pas mon
frère !»
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