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Interview

Farid Boudjellal


Mise en ligne :
9 mars 2005
Dans ses BD, Farid Boudjellal décrit le quotidien. Anti-raciste engagé, il s'est illustré dans des oeuvres d'inspiration largement auto-biographique racontant la vie d'une famille d'émigrés algériens.
Rencontre avec un auteur qui sait toucher le coeur des lecteurs.

Farid Boudjellal a reçu le prix «L» de la bande dessinée au dernier salon du livre de Limoges pour sa série «Petit Polio» et il est revenu tout récemment dans la capitale de la porcelaine pour des ateliers BD à la Maison d’Arrêt et à la Bibliothèque Francophone Multimédia. Né à Toulon en 1953, de souche algérienne, il attrape la polio à l’âge de huit ans. Comptable de formation, il renonce vite à cette profession pour se lancer dans la BD dès 1978.

«J’ai effectivement travaillé dans le domaine de la comptabilité mais, au début, j’étais simple employé de bureau. Quand je cherchais du travail, on me disait que c’était un boulot pour les filles ! C’est peut-être pour cela que je me suis retrouvé dans la BD, à réaliser des histoires finalement très féminines !»

La parution de «L’oud», chez Futuropolis en 1982, marque un tournant important dans sa carrière car il paraît au moment du grand boum médiatique des Beurs.

«Avant j’avais dessiné quelques strips («Les dingues digues») dans la revue Circus : un gag en trois images avec toujours le même dessin. Il y avait de nombreux personnages qui disaient des petites conneries et c’est là qu’est apparu le personnage d’Abdullah qui a été très important dans ma carrière. Il a été une sorte de reconnaissance de l’émigration dans la BD.
A l’époque, dans les BD, l’émigré maghrébin ne disait pas un mot et Abdullah est peut-être le premier héros de BD émigré à raconter son vécu, ce qu’il se prenait sur la gueule. Je me souviens que je jouais beaucoup sur les péjoratifs : bicau, bougnoul, raton, crouille, melon… Il y en avait tellement que je finissais par croire qu’on ne nous aimait pas (rires) !
Quand j’ai commencé, il y avait beaucoup plus de revues qu’aujourd’hui et je suis passé directement à Charlie-Mensuel où j’ai publié «Ratonnade», où je revenais sur le triste sort d’Abdullah, et les dix premières planches de «L’oud». Ensuite, on est entré dans une période plus conformiste avec le retour de la grande aventure (le succès des films de Spielberg comme «Les aventuriers de l’arche perdue» est là pour le démontrer) et les gens qui défendaient la BD d’auteur ont eu du mal à trouver des éditeurs.
C’est pour cela que «L’oud» a été publié directement en album chez Futuropolis, alors éditeur indépendant et marginal, en 1983. Moi, je n’ai pas de préjugé puisque si je fais de la BD c’est parce que j’ai lu et que je continue à lire «Blek le roc», chantre de la BD populaire !»

 

Toujours au cœur de l’actualité internationale, Farid Boudjellal sort chez Soleil (maison d’édition crée par son frère Mourad) le premier tome de la série «Juif-Arabe», en 1990. Egalement affichiste et illustrateur publicitaire, il participe à tous les mouvements anti-racistes en France.

«Je ne suis pourtant pas très prolifique car je travaille très lentement. L’écriture et le découpage me demandent beaucoup de temps alors que je considère le dessin comme une récréation.»

Farid a travaillé aussi pour diverses revues : L’Echo des Savanes, Zoulou, Baraka, Pilote, Virgule… Aujourd’hui, il poursuit une saga, en partie autobiographique, commencée avec «L’oud» et qui s’est poursuivie avec les albums «Gags à l’harissa» en 1989, «Jambon-Beur» en 1995, «Le beurgeois» en 1997 et enfin «Petit Polio» en 1998. Il y raconte la vie des Slimani, une famille algérienne immigrée à Toulon en 1958, utilisant son trait naïf et ses superbes couleurs directes pour nous émouvoir avec une saine nostalgie.

«Je suis persuadé que je ne suis pas si nostalgique que ça. J’ai voulu écrire l’histoire de mon enfance en la liant à la guerre d’Algérie et à ce qui pouvait se passer à cette époque. Moi, je suis de la génération qui est née en France et j’avais le regard original d’un petit gamin handicapé, atteint par la poliomyélite.
L’humour et la tendresse ne sont jamais absents mais je ne pense pas que ce soit de la nostalgie, d’ailleurs, dans toutes mes BD, je parle du temps présent, sans exception. Par exemple, «Mémé d’Arménie», le troisième opus de «Petit Polio», a été réalisé juste après le 11 septembre. Je commençais à ressentir de nombreux préjugés vis à vis de l’Islam et de cette espèce de guerre de religion qu’on nous prédisait. J’ai donc travaillé en fonction de cela pour montrer autre chose : le «Petit Polio» y fait la connaissance de sa grand-mère arménienne ramenée par son père, après un séjour dans son pays d’origine. Sa vie va subir de nombreux changements : Petit Polio va être circoncis et, pour la première fois, sa famille va fêter Noël car Mémé d’Arménie est chrétienne…»

En ces temps xénophobes, il est bon de recevoir une telle grande et belle leçon d’humanisme.

La famille algérienne du «Petit Polio» créée par Farid Boudjellal a vécu de nombreuses aventures dans Libération, Métal Hurlant…, et certaines pages ont été réalisées uniquement pour le Japon (pour l’hebdomadaire Morning des éditions Kodansha dont le tirage culmine à 1,2 millions d’exemplaires). Les éditions TartamUdo ont eu la bonne idée de rééditer l’intégralité de ces récits dans l’album «Les Slimani» qui vient juste de paraître ; voilà de quoi patienter, en attendant un nouveau «Petit Polio».

«Dans l’immédiat, je suis en train de réaliser autre chose dont l’univers n’a rien à voir avec l’émigration même si je me rends bien compte que «Petit Polio» obtient son petit succès. Mais ce n’est pas une série préfabriquée : elle vient vraiment du fond du cœur.
J’écris aussi des scénarios d’aventure pour une dessinatrice algérienne qui s’appelle Leïla (c’est sa première BD) ; je vais travailler sur plusieurs tomes, après je verrais… J’ai aussi beaucoup de travail institutionnel (je viens de coordonner un album pour les CEMEA sur les relations franco-allemandes), et je suis très demandé pour intervenir sur mon métier dans les prisons et dans les banlieues … J’aime bien me nourrir de mille choses et, après, retourner à la BD : c’est un moment privilégié.»

Sachez aussi que notre interviewé a déjà travaillé comme scénariste pour José Jover, Roland Monpierre («Anita Comix», en 1984, chez Arcantère), Larbi Mechkour («Les Beurs», en 1984, chez Albin Michel) et Thierry Jollet («Ethnik ta mère», en 1996, chez Soleil). En 1993, il a aussi dessiné «Djinn», une histoire fantastique dans un style réaliste respectant la lignée éditoriale des éditions Soleil, dirigées par son frère Mourad. Avant «Petit Polio», la série «Juif-Arabe» avait elle aussi assez bien fonctionnée ; mais pourquoi Farid ne l’a-t-il pas poursuivie ?

«A un moment donné j’ai arrêté car cela tournait mal : c’était trop vite fait et je ne voulais pas gagner d’argent sur ce conflit. Ce n’était pas de l’argent sale mais je suis ce qu’on appelle un psychorigide : d’ailleurs, une de mes amies n’hésite pas à me présenter comme un prince d’éthique. Ceci dit, aujourd’hui, je referais bien un «Juif-Arabe» mais il serait extrêmement sévère. Je ne sais pas quel éditeur, aurait le courage de le publier ? Peut-être même pas mon frère !»

Propos recueillis par Gilles Ratier

9 mars 2005

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