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Interview

Tibet


Mise en ligne :
11 mai 2005
Les intégrales de Chic Bill et Ric Hochet, ses séries phares, occupent chacunes à elles seules une rangée de votre bédéthèque. Rencontre avec un auteur historique de la BD franco-belge pour qui créer est avant tout synonyme de plaisir.

Tibet, le célèbre dessinateur de «Chic Bill» et de «Ric Hochet», est né en 1931 à Marseille mais émigre très tôt en Belgique pour débuter comme assistant animateur, en 1947. C’est sous son vrai nom, Gilbert Gascard, qu’il entre alors aux studios bruxellois de Walt Disney.

«On m’a pourtant toujours appelé Tibet : c’est mon frère aîné qui en est à l’origine ayant ainsi transformé mon prénom. Quand j’ai quitté l’école vers l’âge de 16 ans, j’avais essayé de vendre mes dessins et mes premières BD. On me les refusait systématiquement parce que ce n’était vraiment pas au point et quelqu’un d’intelligent m’a alors conseillé de travailler comme apprenti dans un studio de dessin. J’ai eu la chance d’entrer dans une entreprise où les auteurs faisaient aussi des BD : ils m’ont appris les rudiments du métier. Ils ont eu l’opportunité de créer Mickey Magazine (version belge du Journal de Mickey) et ils sont devenus alors officiellement les Studios Disney de Bruxelles. Moi, je gommais les pages des autres, je leur faisais leurs courses, je balayais les bureaux et, petit à petit, j’ai commencé à réaliser du lettrage, à noircir les masses sombres des dessins et à collaborer de plus en plus aux travaux commandés.
J’y suis resté pendant deux ans et j’ai enfin pu commencer à vivre de mon travail de dessinateur.»

C’est dans ces studios que le jeune Tibet fait une rencontre déterminante pour la suite de sa carrière : le romancier, journaliste et écrivain André-Paul Duchâteau.

«Il était déjà scénariste pour Tenas et Rali, mes patrons du studio, alors qu’il n’avait que 16 ans ! Il avait aussi publié un roman policier et cela m’impressionnait beaucoup, à l’époque. Il était devenu rédacteur en chef adjoint de Mickey Magazine alors que moi, je commençais juste à faire mes histoires tout seul.»

En effet, en 1949, Tibet réalise quelques illustrations pour Héroïc-Albums, un magazine qui accueillait déjà des artistes qui allait devenir célèbres (comme Tillieux, Funcken, Greg, Craenhals, Weinberg…), et y entreprend l’année suivante «Dave O’Flynn», une série policière traitée dans un style assez réaliste et dont il assume aussi les textes. Puis, en 1951, il entre comme maquettiste et illustrateur au studio de dessins du journal Tintin y créant la première histoire complète en plusieurs planches jamais publiée dans ce périodique, sur un scénario de son ami André-Paul Duchâteau. Toujours avec ce dernier, il publie sa première aventure à suivre (les chevaleresques exploits de «Conrad») dans le périodique flamand Ons Volkske.

C’est dans le périodique flamand Ons Volkske (et dans son équivalent francophone Chez-Nous) que Tibet entreprend «Chic Bill», en 1953. Destiné au départ à un jeune public, ce western humoristique met en scène des personnages à tête d’animaux que Tibet va progressivement humaniser.

«C’est l’éditeur qui m’avait demandé ça ! Il avait même fait faire des essais à d’autres dessinateurs comme Weinberg et Craenhals car il voulait des BD pour les tout-petits afin de concurrencer le Journal de Mickey. Il était emballé par mon projet que j’avais dessiné dans un style proche de celui de Disney mais il devait avoir l’aval d’Hergé (le dessinateur de «Tintin») qui était alors le directeur artistique du journal. Ce dernier a trouvé la BD peu crédible, tout en prédisant que cela ne marcherait jamais : je suis rentré chez moi en pleurant et j’ai laissé tombé. Un an plus tard, alors que j’effectuais mon service militaire, l’éditeur m’a écrit pour m’annoncer qu’il sortait un nouveau journal sur lequel Hergé n’aurait aucune autorité et qu’il souhaitait y publier «Chic Bill», à condition que je sois capable de dessiner 2 planches par semaine : et j’ai fait cela pendant des années et des années, prenant à l’occasion des collaborateurs car j’avais du mal à m’en sortir tout seul.
C’est comme cela que j’ai eu recours à René Goscinny, le futur scénariste d’ «Astérix», qui était l’un de mes proches amis ; lorsque la série passa également dans l’hebdomadaire Tintin, je lui ai demandé de me donner des idées pour «Chic Bill». Nous étions d’accord sur le fait que si l’une de ses propositions me plaisait, je l’a lui achèterais et que je l’exploiterais moi-même. En fait, il m’a écrit de nombreux canevas sur lesquels j’ai rajouté gags et dialogues : j’aurais mieux fait de l’engager comme scénariste à part entière ! Je savais qu’il avait du talent mais je me demandais si cela collait bien avec l’esprit et l’humour du journal Tintin et il a d ‘ailleurs prouvé que son style parodique était plus à sa place dans Pilote.
Par la suite, André Franquin (le créateur de «Gaston» et l’un des dessinateurs de «Spirou »), m’a présenté Greg : lui aussi m’a écrit de nombreux canevas pour cet amusant western.»

Son complice et ami André-Paul Duchâteau a pris quelques temps la suite de Greg mais, aujourd’hui, Tibet est seul maître à bord sur «Chic Bill» (série qui ne compte pas moins de 66 albums), même s’il continue à se faire aider pour les décors par Frank Brichau (qui remplace aujourd’hui les Mittéï, Didier Desmit…).

«Il fait très bien ce que je déteste faire, c’est à dire les décors ! C’est peut-être amusant de dessiner un verre mais quand il y a quelqu’un à table on se retrouve avec 3 verres ; pour peu qu’il soit avec quelqu’un : cela fait 6 verres, et s’ils sont 4, cela fait 12 verres : c’est épouvantable ! Heureusement, il y a des gens qui adorent dessiner ça…»

Seul ou avec ses amis Dûchateau, Greg et Goscinny, Tibet multiplie les créations pour le journal Tintin : «Titi et son chien Tutu» et «La patrouille des sangliers» en 1952, «La famille Petitoux», «Les joyeux parachutistes», et «Pat Rick et Mass Tick» en 1954, «Globul» en 1956, «Alphonse» et «Mouminet» en 1957, sans oublier divers travaux d’illustrations ou pour la publicité.

«Un jour, j’ai eu envie de dessiner des histoires policières : j’aimais tellement ça quand j’étais enfant ! J’ai retrouvé mon copain André-Paul Duchâteau et nous avons créé ensemble le journaliste «Ric Hochet», d’abord sous forme d’histoires complètes et d’énigmes, en 1955 ; et cela fait 69 albums que cela dure… C’est notre bonheur sur terre de raconter et de dessiner des histoires, donc : on ne s’arrête pas !
Je fais ce que j’ai envie de dessiner et cela plait à tous les publics : tant mieux ! Je n’écoute pas les conseils et avis des éditeurs qui proposent souvent des produits préfabriqués en se basant sur des sondages d’opinions. Un jour, on avait demandé à Goscinny de définir sa cible : il avait répondu qu’il s’en foutait, qu’il n’avait pas de cible, que son seul but était de se marrer et que son dessinateur rigole en même temps que lui. A partir de là, il pensait qu’il y aurait bien un ou deux lecteurs pour rire aussi : aujourd’hui, ils sont des millions à lire «Astérix» et ceci dans tous les pays.»

Pour Chez Nous Junior (Ons Volkske), Tibet créa, en 1958, le joyeux «Club des Peur-de-Rien» et pour Tintin, en 1962, il dessina aussi les personnages des «3 A», une bande de scouts animés par Mittéï (pour les décors) et Duchâteau (au scénario). Même si les projets de notre prolifique dessinateur consistent à continuer pendant longtemps «Chick Bill» et «Ric Hochet», ne regrette-t-il pas le temps où toutes ses séries étaient pré-publiées dans la presse.

«C’était plus joyeux : on réalisait nos pages et elles paraissaient un mois après ; aussi, on s’arrangeait pour qu’il y ait du suspense à la fin de chaque page afin que le lecteur soit tenu en haleine. C’était comme un jeu auquel on ne joue plus… Ceci dit, je ne me plains pas car j’ai déjà eu une belle vie et parce que je fais un chouette métier où je suis totalement libre et où j’ai eu la chance de rencontrer des gens absolument formidables comme Franquin, Hergé, Goscinny, Uderzo… Même parmi les générations suivantes j’ai plein d’amis car il n’y a pas de jalousie entre nous : c’est aussi un des grands plaisirs de ce métier.»

 

Propos recueillis par Gilles Ratier

11 mai 2005

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