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Tibet, le célèbre dessinateur
de «Chic Bill» et de «Ric Hochet»,
est né en 1931 à Marseille mais émigre
très tôt en Belgique pour débuter
comme assistant animateur, en 1947. C’est
sous son vrai nom, Gilbert Gascard, qu’il
entre alors aux studios bruxellois de Walt Disney.
«On
m’a pourtant toujours appelé Tibet
: c’est mon frère aîné qui
en est à l’origine ayant ainsi transformé mon
prénom. Quand j’ai quitté l’école
vers l’âge de 16 ans, j’avais
essayé de vendre mes dessins et mes premières
BD. On me les refusait systématiquement
parce que ce n’était vraiment pas
au point et quelqu’un d’intelligent
m’a alors conseillé de travailler
comme apprenti dans un studio de dessin. J’ai
eu la chance d’entrer dans une entreprise
où les auteurs faisaient aussi des BD :
ils m’ont appris les rudiments du métier.
Ils ont eu l’opportunité de créer
Mickey Magazine (version belge du Journal de Mickey)
et ils sont devenus alors officiellement les Studios
Disney de Bruxelles. Moi, je gommais les pages
des autres, je leur faisais leurs courses, je balayais
les bureaux et, petit à petit, j’ai
commencé à réaliser du lettrage, à noircir
les masses sombres des dessins et à collaborer
de plus en plus aux travaux commandés.
J’y
suis resté pendant deux ans et j’ai
enfin pu commencer à vivre de mon travail
de dessinateur.»
C’est dans ces studios
que le jeune Tibet fait une rencontre déterminante
pour la suite de sa carrière : le romancier,
journaliste et écrivain André-Paul
Duchâteau.
«Il était déjà scénariste
pour Tenas et Rali, mes patrons du studio, alors
qu’il n’avait que 16 ans ! Il avait
aussi publié un roman policier et cela m’impressionnait
beaucoup, à l’époque. Il était
devenu rédacteur en chef adjoint de Mickey
Magazine alors que moi, je commençais juste à faire
mes histoires tout seul.»
En effet, en 1949,
Tibet réalise quelques illustrations pour
Héroïc-Albums, un magazine qui accueillait
déjà des artistes qui allait devenir
célèbres (comme Tillieux, Funcken,
Greg, Craenhals, Weinberg…), et y entreprend
l’année suivante «Dave O’Flynn»,
une série policière traitée
dans un style assez réaliste et dont il
assume aussi les textes. Puis, en 1951, il entre
comme maquettiste et illustrateur au studio de
dessins du journal Tintin y créant la première
histoire complète en plusieurs planches
jamais publiée dans ce périodique,
sur un scénario de son ami André-Paul
Duchâteau. Toujours avec ce dernier, il publie
sa première aventure à suivre (les
chevaleresques exploits de «Conrad»)
dans le périodique flamand Ons Volkske.
C’est dans le périodique flamand Ons
Volkske (et dans son équivalent francophone
Chez-Nous) que Tibet entreprend «Chic Bill»,
en 1953. Destiné au départ à un
jeune public, ce western humoristique met en scène
des personnages à tête d’animaux
que Tibet va progressivement humaniser.
«C’est
l’éditeur qui m’avait demandé ça
! Il avait même fait faire des essais à d’autres
dessinateurs comme Weinberg et Craenhals car il
voulait des BD pour les tout-petits afin de concurrencer
le Journal de Mickey. Il était emballé par
mon projet que j’avais dessiné dans
un style proche de celui de Disney mais il devait
avoir l’aval d’Hergé (le dessinateur
de «Tintin») qui était alors
le directeur artistique du journal. Ce dernier
a trouvé la BD peu crédible, tout
en prédisant que cela ne marcherait jamais
: je suis rentré chez moi en pleurant et
j’ai laissé tombé. Un an plus
tard, alors que j’effectuais mon service
militaire, l’éditeur m’a écrit
pour m’annoncer qu’il sortait un nouveau
journal sur lequel Hergé n’aurait
aucune autorité et qu’il souhaitait
y publier «Chic Bill», à condition
que je sois capable de dessiner 2 planches par
semaine : et j’ai fait cela pendant des années
et des années, prenant à l’occasion
des collaborateurs car j’avais du mal à m’en
sortir tout seul.
C’est comme cela que j’ai
eu recours à René Goscinny, le futur
scénariste d’ «Astérix»,
qui était l’un de mes proches amis
; lorsque la série passa également
dans l’hebdomadaire Tintin, je lui ai demandé de
me donner des idées pour «Chic Bill».
Nous étions d’accord sur le fait que
si l’une de ses propositions me plaisait,
je l’a lui achèterais et que je l’exploiterais
moi-même. En fait, il m’a écrit
de nombreux canevas sur lesquels j’ai rajouté gags
et dialogues : j’aurais mieux fait de l’engager
comme scénariste à part entière
! Je savais qu’il avait du talent mais je
me demandais si cela collait bien avec l’esprit
et l’humour du journal Tintin et il a d ‘ailleurs
prouvé que son style parodique était
plus à sa place dans Pilote.
Par la suite,
André Franquin (le créateur de «Gaston» et
l’un des dessinateurs de «Spirou »),
m’a présenté Greg : lui aussi
m’a écrit de nombreux canevas pour
cet amusant western.»
Son complice et ami
André-Paul Duchâteau a pris quelques
temps la suite de Greg mais, aujourd’hui,
Tibet est seul maître à bord sur «Chic
Bill» (série qui ne compte pas moins
de 66 albums), même s’il continue à se
faire aider pour les décors par Frank Brichau
(qui remplace aujourd’hui les Mittéï,
Didier Desmit…).
«Il fait très
bien ce que je déteste faire, c’est à dire
les décors ! C’est peut-être
amusant de dessiner un verre mais quand il y a
quelqu’un à table on se retrouve avec
3 verres ; pour peu qu’il soit avec quelqu’un
: cela fait 6 verres, et s’ils sont 4, cela
fait 12 verres : c’est épouvantable
! Heureusement, il y a des gens qui adorent dessiner ça…»
Seul ou avec ses amis Dûchateau, Greg et Goscinny, Tibet
multiplie les créations pour le journal Tintin : «Titi
et son chien Tutu» et «La patrouille des sangliers» en
1952, «La famille Petitoux», «Les joyeux parachutistes»,
et «Pat Rick et Mass Tick» en 1954, «Globul» en
1956, «Alphonse» et «Mouminet» en 1957,
sans oublier divers travaux d’illustrations ou pour la publicité.
«Un
jour, j’ai eu envie de dessiner des histoires policières
: j’aimais tellement ça quand j’étais
enfant ! J’ai retrouvé mon copain André-Paul
Duchâteau et nous avons créé ensemble le journaliste «Ric
Hochet», d’abord sous forme d’histoires complètes
et d’énigmes, en 1955 ; et cela fait 69 albums que
cela dure… C’est notre bonheur sur terre de raconter
et de dessiner des histoires, donc : on ne s’arrête
pas !
Je fais ce que j’ai envie de dessiner et cela plait à tous
les publics : tant mieux ! Je n’écoute pas les conseils
et avis des éditeurs qui proposent souvent des produits
préfabriqués en se basant sur des sondages d’opinions.
Un jour, on avait demandé à Goscinny de définir
sa cible : il avait répondu qu’il s’en foutait,
qu’il n’avait pas de cible, que son seul but était
de se marrer et que son dessinateur rigole en même temps
que lui. A partir de là, il pensait qu’il y aurait
bien un ou deux lecteurs pour rire aussi : aujourd’hui, ils
sont des millions à lire «Astérix» et
ceci dans tous les pays.»
Pour Chez Nous Junior (Ons Volkske),
Tibet créa, en 1958, le joyeux «Club des Peur-de-Rien» et
pour Tintin, en 1962, il dessina aussi les personnages des «3
A», une bande de scouts animés par Mittéï (pour
les décors) et Duchâteau (au scénario). Même
si les projets de notre prolifique dessinateur consistent à continuer
pendant longtemps «Chick Bill» et «Ric Hochet»,
ne regrette-t-il pas le temps où toutes ses séries étaient
pré-publiées dans la presse.
«C’était
plus joyeux : on réalisait nos pages et elles paraissaient
un mois après ; aussi, on s’arrangeait pour qu’il
y ait du suspense à la fin de chaque page afin que le lecteur
soit tenu en haleine. C’était comme un jeu auquel
on ne joue plus… Ceci dit, je ne me plains pas car j’ai
déjà eu une belle vie et parce que je fais un chouette
métier où je suis totalement libre et où j’ai
eu la chance de rencontrer des gens absolument formidables comme
Franquin, Hergé, Goscinny, Uderzo… Même parmi
les générations suivantes j’ai plein d’amis
car il n’y a pas de jalousie entre nous : c’est aussi
un des grands plaisirs de ce métier.»
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