Maturation de la production :
pour la 11ème année
consécutive, la vitalité de la bande dessinée
francophone européenne est évidente avec 4130 livres
publiés (dont 3195 strictes nouveautés), soit une constante
progression de 14,7%.
Maturation de l'édition :
225 éditeurs (ils étaient
203 en 2005) ont publié des BD en 2006, mais seulement 17
d'entre eux ont produit plus de 70% de ces albums.
Maturation par rapport aux supports :
la bande dessinée
lorgne désormais, sans complexe, sur le cinéma, la
télé, les jeux vidéo, le théâtre,
la musique ou la littérature, même s’il n’y
a plus que 21 revues spécialisées qui la prépublient.
Maturation sur le plan des traductions :
30 éditeurs francophones
ont encore publié davantage de bandes dessinées étrangères
(1799 dont 1418 venues d’Asie).
Maturation du marché :
85 séries bénéficient
d'énormes mises en place et continuent à se placer
régulièrement parmi les meilleures ventes.
Maturation des métiers de la bande dessinée :
1325
auteurs assument plusieurs fonctions, ce qui leur permet de vivre
correctement de leur métier.
Pour la 11ème année consécutive, la vitalité de
la bande dessinée francophone européenne est évidente
avec 4130 livres publiés (dont 3195 strictes nouveautés),
soit une constante progression de 14,7%.
Les phénomènes observés les années
précédentes (augmentation, diversité et “mangalisation” de
la production, concentration de l’édition, consécration
des gros tirages, confirmation de l’intérêt
porté au 9ème art, etc.) se pérennisent, s’accélèrent,
se mondialisent et, finalement, confirment le fait, qu’en
2006, la BD francophone européenne est devenue, avant tout,
une industrie culturelle totalement mature. Ayant évolué de
pair avec les moyens de production, de diffusion et de création à sa
disposition, l’industrialisation de la BD est, aujourd’hui,
la source de la diversité de ses genres, de son lectorat
ou de ses déclinaisons : ceci intégrant des notions
de merchandising et de mondialisation des marchés qui étaient
développées, depuis longtemps, par les éditeurs
japonais et américains, mais aussi une diversification de
la production amenant de nouveaux lecteurs et permettant d’exploiter
l'ouverture de nouveaux secteurs.
Cette maturation du secteur entraîne, encore une fois, des
records de production puisque 3195 nouveaux albums (77,36% du total
des livres appartenant au monde de la BD) ont été diffusés
dans les librairies francophones, en 2006 (contre 2701 et 75,02%
du secteur, l'an dernier). Insistons sur le fait que 1045 d’entre
eux (soit 32,7% des nouveautés) ont été publiés
par les “grands éditeurs traditionnels” (877
et 32,46% en 2005), que 493 (soit 15,43%) l’ont été par
les alternatifs et les éditeurs littéraires (475
et 17,58% en 2005), les seconds étant en train d’étouffer
les premiers, que 1418 (soit 44,38%) sont des BD asiatiques (1142
et 42,28% en 2005) et que 239 (soit 7,48%) sont des BD américaines
(207 et 7,66% en 2005). À ces 3195 nouveaux albums jamais édités
sous cette forme jusqu'à aujourd'hui, il faut rajouter 612
rééditions (soit 14,81% du secteur, contre 552 et
15,33% en 2005) sous une nouvelle présentation ou éditions
revues et augmentées, 222 recueils d'illustrations ou de
dessins d'humour réalisés par des auteurs de BD (soit
5,37% du secteur, contre 258 et 7,16% en 2005) et 101 ouvrages
sur la BD (soit 2,45% du secteur, contre 89 et 2,47% en 2005).
Nous arrivons ainsi à un total de 4130 livres appartenant
au monde de la BD (contre 3600 l'an dernier) : soit une augmentation
de 530 titres correspondant à 14,7%, comme en 2005. En comparaison,
environ 55 000 livres sont publiés par an ; la BD représente
donc 7,5% (contre 7,2% en 2005) des livres édités
sur le territoire francophone européen et, d’après
différents instituts de sondage, un peu plus de 6,5% du
chiffre d'affaires de l'édition.
Désormais, pour être visible en librairie, un éditeur
doit produire au moins 8 titres par mois, alors que cette inflation
diminue le temps d’exposition de certains titres, notamment
les premiers albums et les expériences graphiques ou narratives.
Heureusement, la BD est une expression culturelle de plus en plus
segmentée, bénéficiant d’un lectorat éclectique
et d’une croissante vitalité créatrice : même
si 1099 BD (71,45% des nouveautés, hors mangas et comics),
s’inscrivent dans des séries. Les catégories
habituelles proposées par les “grands éditeurs
traditionnels” sont difficiles à répartir,
mais nous avons dénombré 302 BD humoristiques (28,89%
du secteur, pour 244 et 27,82% l’an passé), 242 BD
relevant de l’imaginaire fantastique (23,16%, pour 225 et
25,65% en 2005), 210 BD policières (20,09%, pour 167 et
19,04% l’an passé), 189 BD historiques (18,08%, pour
166 et 18,92% en 2005) et 102 BD pour les tout-petits (9,76%, pour
65 et 7,41% en 2005) ; sans oublier le développement des “niches” commerciales
que sont les BD “people” ou sectorisées par
professions, et, surtout, la BD reportage, autobiographique ou
littéraire : car c’est de plus en plus probant aujourd’hui,
un public cultivé et mature s’intéresse vraiment à la
BD, ce qui favorise l’accès des ouvrages d’“auteurs” dans
les rayons des librairies généralistes, à côté des
romans.
Alors qu'elle est aux prises avec un marché de plus en plus
difficile, l’industrie du livre a donc choisi de densifier
sa production et la BD, l’un de ses secteurs les plus dynamiques,
montre l’exemple ; même si certains agitent toujours
le spectre de la surproduction ! C’est surtout lors de la
rentrée littéraire (gonflée par les “blockbusters”)
et à la fin de l’année (propice aux cadeaux)
que le bât blesse avec 1313 albums (contre 1124 en 2005)
-soit 31,8% de la production annuelle (31,22% en 2005)- parus entre
septembre et novembre : les acheteurs de BD concentrant toujours
leurs achats sur les valeurs sûres, au détriment du
fonds et des nouvelles tendances. Enfin, la “Fête de
la BD” (à l’initiative du groupe BD du Syndicat
National de l’Edition) n’a pas eu l’impact attendu,
ceci malgré de nombreuses opérations de valorisation
du fonds qui ont été mises en place pour l’occasion
: l'expérience ne devrait pas être renouvelée
en 2007.
225 éditeurs (ils étaient 203 en 2005) ont publié des
BD en 2006, mais seulement 17 d'entre eux ont produit plus de 70%
de ces albums.
Le marché du livre se régénérant
pour moitié chaque année, les éditeurs BD
sont plus en plus nombreux. Cela n'empêche pas nombre d’entreprises
indépendantes de passer entre les mains de plus grosses
qu’elles : Soleil a pris 50% du capital de SEEBD (Saphira,
Kabuto, Akiko et Tokébi) et une part majoritaire de celui
d’Asuka, développant son secteur de BD asiatique
comme a pu le faire Delcourt en se rapprochant de Tonkam, La
Martinière a intégré officiellement Petit à petit,
et Média Participations, par l’intermédiaire
de Dargaud, sa plus importante filiale, a repris le fonds Hyphen
(les œuvres de Bretécher) alors qu’il a dû canaliser,
chez Dupuis, une crise ouverte par la démission de son
directeur général, la fronde de la quasi-totalité de
son comité de direction et une vague d’inquiétude
chez ses auteurs…
Tous ces mouvements amplifient le fait que ce soit toujours le
cercle très fermé des principaux éditeurs
qui produit le plus. Le groupe MC Productions a publié 624
titres -dont 160 pour Soleil, 12 pour Quadrant Solaire, 77 pour
Soleil Manga, 35 pour Gochawon, 12 pour Soleil Heroes, 239 pour
SEEBD et 89 pour Asuka-, soit 15,25% de la production BD (contre
554 et 15,38% en 2005). Le groupe Média Participations contrôle
pratiquement 40% du marché de la BD francophone et a publié,
en 2006, 421 titres -dont 107 pour Dargaud, 102 pour Kana, 73 pour
Le Lombard, qui a fêté ses 60 ans d’existence,
117 pour Dupuis, 11 pour Lucky Comics, 1 pour Mango, 1 pour Le
Caméléon et 9 pour Fleurus-, soit 10,19% (contre
417 et 11,58% en 2005). La maison Delcourt (20 ans cette année
!) a publié 412 titres -dont 209 pour la marque Delcourt,
95 pour Akata et 108 pour Tonkam-, soit 9,97% (contre 363 et 10,08%
en 2005). Le groupe Glénat a publié 305 titres -dont
122 pour Glénat, 119 pour Glénat Mangas et 64 pour
Vents d'Ouest-, soit 7,38% (contre 314 et 8,72% en 2005). Le groupe
Flammarion a publié 262 titres -dont 153 pour Casterman,
25 pour Sakka, 6 pour Hanguk, 18 pour Fluide Glacial, 35 pour Jungle
et 14 pour J'ai Lu-, soit 6,34% (contre 265 et 7,36% en 2005).
Cependant, productivité n’est pas obligatoirement
synonyme de rentabilité et l’ordre des tenants de
parts de marché est différent : Soleil et Delcourt
se plaçant, respectivement, en 4ème et 5ème
position, derrière le gigantisme de Média Participations
(qui confirme sa mainmise sur le marché), le groupe Glénat
et les filiales BD de Flammarion.
Outre ces 5 ténors du marché, viennent ensuite :
le groupe Panini avec 214 titres -dont 119 pour Panini Manga et
95 pour Panini Comics-, soit 5,18% (contre 177 et 4,9% en 2005)
; Pika avec 122 titres, soit 2,95% (contre 120 et 3,33% en 2005)
; Les Humanoïdes associés avec 110 titres, soit 2,66%
(contre 69 et 1,9% en 2005) ; Bamboo avec 105 titres, soit 2,54%
(contre 51 et 1,4% en 2005) ; le groupe Tournon avec 102 titres
-dont 61 pour Carabas, 6 pour Semic et 35 pour Kami-, soit 2,47%
(contre 78 titres et 2,16% en 2005) ; Taïfu avec 81 mangas,
soit 1,96% (contre 48 et 1,33% en 2005) ; Paquet avec 76 titres,
soit 1,84% (contre 53 et 1,47% en 2005) ; le groupe Editis avec
72 titres -dont 59 pour Kurokawa, 7 pour Hors Collection et 6 pour
Univers Poche-, soit 1,74% (contre 33 et 0,92% en 2005) ; le groupe
La Martinière avec 67 titres -dont 24 pour EP, 24 pour Le
Seuil, 5 pour Rivages et 19 pour Petit à petit-, soit 1,62%
(contre 52 et 1,44% en 2005) ; Albin Michel avec 66 titres, soit
1,6% (contre 60 et 1,66% en 2005) ; le groupe Gallimard avec 51
titres -dont 36 pour Futuropolis détenu à 50% avec
Soleil, 7 pour Denoël et 8 pour Bayou- soit 1,23% (contre
18 et 0,5% en 2005) ; le groupe Bayard avec 47 titres -dont 14
pour Bayard, 25 pour Milan et 8 pour Treize Etrange-, soit 1,14%
(contre 46 et 1,27% en 2005). Ces 17 prolifiques éditeurs
(comme l'an passé) réalisent, à eux seuls,
plus des 2/3 des activités de la BD, soit 76% de la production
en titres. Citons encore le groupe Hachette, Actes Sud (avec L'An
2), Lito ou Picquier, en attendant Laffont, éditeurs généralistes
forts de leur diffusion/distribution. D'ailleurs, les opérateurs “littéraires” tentent
de se substituer, petit à petit, aux mouvements alternatifs
ou aux labels indépendants, lesquels tentent de proposer
des voies graphiques et narratives différentes à d’autres
types de lecteurs : tels L'Association, Atrabile, La Boîte à Bulles,
Cà et Là, La Cafetière, La 5ème Couche,
Cornélius, Le Cycliste, Danger Public, Dynamite, Ego comme
X, FLBLB, FRMK, Groinge, Humeurs, Lagarde, Magnier, Mosquito, PLG,
Rackham, Les Requins Marteaux, Six Pieds sous Terre, Tartamudo,
Vertige Graphic, Warum… Soulignons le fait que ces derniers
ont une marge de manœuvre assez faible, même si certains
ont une politique d’édition plus proche du “mainstream” :
tels Akileos, Clair de Lune, Le Coffre à BD, Des Ronds dans
l’O, Erko/Nickel, Hibou, Joker, JYB Aventures, Kymera, Theloma,
Toth, Triomphe, USA…
La bande dessinée lorgne désormais, sans complexe,
sur le cinéma, la télé, les jeux vidéo,
le théâtre, la musique ou la littérature, même
s’il n’y a plus que 21 revues spécialisées
qui la pré-publient
Tout en se remettant en question, les éditeurs s’imposent
sur le marché en multipliant les collections, gonflant l'offre
et le marketing (déclinaisons en animations, en films, en
romans, en livres pour enfants, en produits dérivés
ou en prépublications), rivalisant d’imagination pour
créer des espaces de création, recruter d’autres
lectorats et ouvrir de nouveaux marchés… Pour insuffler
un rythme plus rapide de création, Glénat rassemble
plusieurs dessinateurs autour d’un scénariste (formule
réutilisée abondamment par ses concurrents). Casterman
propose un journal publiant en avant-première le nouvel
album de Tardi, une réduction des formats et des prix sur
ceux de Pratt et d’Hergé… Futuropolis lance,
hélas sans succès, les fascicules au prix réduit
de la collection “32”. Pika, Delcourt, Ankama et Les
Humanos font émerger les mangas français. Soleil
séduit les 8-12 ans avec “NG”, collection au
prix attractif, au rythme de production élevé, et
dont les séries seront développées sur d’autres
supports, en partenariat étroit avec les chaînes de
télévision… Ce principe de déclinaison
multisupports a commencé avec la série de dessins
animés “Foot 2 Rue”, mais on retrouve la même
volonté de faire quitter les cases aux personnages de BD
chez d’autres éditeurs : chez Média Participations
avec “Yakari”, “Spirou”, “Cédric”, “Rantanplan” et
bientôt “Valérian”, sans oublier la création
de Kana Vidéo ; chez Glénat avec “Titeuf” ;
chez Delcourt avec “Grabouillon” et “Allez raconte” ;
chez Marsu avec le “Marsupilami” ; et même à L’Association
avec le projet “Persépolis”. D’ailleurs,
en BD, le poids des droits dérivés croît, d’année
en année, 2006 ayant apporté son lot d’adaptations
cinématographiques ou ayant impliqué des auteurs
de BD : “Astérix et les Vikings”, “Les
brigades du tigre”, “Comme tout le monde”… ;
notons qu’il existe même, depuis quelques années,
un prix de la meilleure BD adaptable au cinéma, décerné à l’occasion
du Forum Cinéma et Littérature de Monaco (il s’agit,
pour 2006, de “Cuervos” de Marazano et Durand chez
Glénat). Certains éditeurs n’hésitent
d’ailleurs plus à proposer un DVD ou un CD en complément
des albums, et d’autres, comme Seven 7 Sept, Nocturne, Naïve
ou ! éditions !, en font même, la base de leur entreprise.
Les images BD, quant à elles, alimentent aussi le secteur
publicitaire et on les retrouve souvent dans les 222 recueils d'illustrations
publiés en 2006, dont 63 dessins d'humour (77 en 2005) et
102 textes illustrés (89 en 2004). Enfin, si les adaptations
de romans en BD (discipline remontant aux origines du 9ème
art) sont toujours aussi nombreuses (47 en 2006), l’intérêt
croissant des éditeurs littéraires pour la BD n’est
plus à sens unique puisque le label Ego comme X publie désormais
de la littérature alternative.
Toutefois, les journaux spécialisés, supports ancestraux
de la BD, ont du mal à s’imposer dans le réseau
presse. Ils ne sont plus que 21 en 2006, 3 de moins qu’en
2005 (Le Journal de Mickey, Picsou Magazine et Super Géant,
Mickey Parade, Witch, Kids’ Mania, Schtroumpfs, Tom et Jerry,
Bugs Bunny, Pif Gadget, Cap’tain Swing !, Tchô, Lanfeust
Mag, Fluide Glacial, Psikopat, L'Echo des Savanes, Bo Doï,
Suprême Dimension, Comic Box, DBD...) et les nouveautés
sont assez limitées : nouvelle formule de Spirou, Bang !
et Bédé Adult' repris le temps de 3 ou 4 n° seulement,
essai avorté du lancement en kiosques de Poison, ou Boule & Bill,
destiné aux 5-9 ans et ne contenant que des reprises. Les
fascicules proposant des comics américains super-héroïques
(Spider-Man, X-Men, Wolverine, Fantastic Four, Ultimates, Marvel
Icons, Marvel Mega, Batman, Superman, DC Universe, Simpson, Spawn,
Aspen…, ou le nouveau “Star Wars BD Magazine”),
quant à eux, sont autant qu’en 2005, soit 31. Par
contre, les revues sur les mangas (se consacrant plus souvent à l’anime
qu’à la BD) se multiplient, même si certains
titres disparaissent très vite : restent toutefois AnimeLand,
Coyote, MangasGames, Dragon Ball, Manga Kids, Mangascope, Maniak
!, Japan Vibes, Manga Distribution…, sans oublier Shogun
Mag, le premier magazine de prépublication de mangas réalisés
par…, des Européens ! Par ailleurs, 14 revues publiant
des BD (15 en 2005) préfèrent la distribution en
librairies (là où la BD se vend encore le mieux !), à l’instar
de Bananas, Blam !, Choco Creed, Ferraille, Jade, Lapin, La Maison
qui pue, Patate Douce…, de Comic Cue pour les mangas, et
des gratuits Zoo, L’Inédit, Poison ou Bulles d’Eté (diffusé aussi
sur les aires d’autoroutes). Par contre, moins d’albums
BD ont été pré-publiés dans les magazines
(299 soit 9,36% des nouveautés, contre 368 et 13,62% en
2005), mais Libération a poursuivi ses ventes couplées,
proposant un album de BD avec le journal du samedi ; principe entériné par
Le Figaro avec “Tintin” ou “Lucky Luke”.
4 - Maturation sur le plan des traductions :
30 éditeurs francophones ont encore publié davantage
de bandes dessinées étrangères (1799 dont
1418 venues d’Asie).
Les nombreuses remises en question quant aux formats, aux prix
ou aux rythmes de publication sont des essais de substitution au
standard de production coûteux qu’est l’album
de 48 pages cartonné et en couleurs. C’est aussi une
réponse à la déferlante manga, dont le principal
support est en train de devenir la norme sur le plan mondial, parce
qu’il est, à l’évidence, le plus économique.
Ce nouveau segment, qui a su conquérir un lectorat plus
jeune et plus féminin que celui de la BD franco-belge traditionnelle
(grâce à une structure moins coûteuse, un contenu
se révélant proche des préoccupations d’un
public captif et impliqué, et une offre très diversifiée),
domine aujourd’hui la production : sur les 3195 nouveautés
BD publiées en albums sur le territoire francophone européen
en 2006, 1418 sont d’origine asiatique (ce qui correspond à 509
séries traduites) dont 1110 viennent du Japon (937 en 2005),
259 de Corée (195 en 2005), 41 de Chine et de HongKong (10
en 2005), et 6 de Singapour, 1 de Taïwan, 1 d'Inde (il n'y
en avait pas en 2005). Notons aussi la multiplication des BD “made
in Europe” qui s’inspirent nettement des différents
codes graphiques et narratifs des mangas. En effet, toute l’Europe
s’est laissée séduire par les BD asiatiques
et les ventes suivent. Certains instituts de sondage, comme GfK,
recensent, systématiquement, 15 BD asiatiques dans les 30
plus grosses ventes de BD, et les mangas représenteraient
1/4 du chiffre d’affaire des éditeurs de BD, d’après
le Syndicat National de l’Edition ! Enfin, si les mangas
sont tirés à moins d’exemplaires que les ténors
de la BD franco-belge, les nouveaux tomes des séries (35,9%
des BD asiatiques) se succèdent dans des délais très
rapprochés. En 2006, les “Naruto” ont été tirés à 130
000 ex., les “Fullmetal Alchemist” ou “Samouraï deeper
Kyo” à 80 000 ex., les “Gunnm Last Order”, “Hunter
x Hunter”,“Yu-Gi-Oh ! R”, “Shaman King” ou “Fruits
Basket” à 70 000 ex., “Nekomajin”à 65
000 ex., les “One Piece” à 60 000 ex. et “Air
Gear” à 50 000 ex., tout comme chaque volume de “Dragon
Ball”, série terminée depuis 2000 : des titres
qui concentrent près de 40% des ventes de mangas. Donc,
aujourd’hui, les mangas, ça marche, mais pas tous
les mangas ! Par contre, signalons que les manhwas coréens
(dont les plus gros tirages tournent autour des 20 000 ex.) et
les manhuas chinois (10 000 ex. au mieux) sont encore loin de susciter
le même engouement ! Notons aussi que les nouveautés
mangas ont de plus en plus d’impact sur le fonds, le dernier
volume paru relançant systématiquement la vente des
anciens numéros, et que les rééditions des
BD venues d’Extrême Orient sont de plus en plus nombreuses,
atteignant, cette année, le chiffre de 72 (contre seulement
39 en 2005). Ainsi, de nombreux classiques japonais qui n’avaient
pas encore été traduits en français (comme
certaines œuvres de Shinichi Abe, Jun Hatanaka, Shigeru Mizuki,
Keiji Nakazawa, Takao Saito, Hinako Sugiura, Oji Suzuki, Yû Takita,
Osamu Tezuka, Kazuo Umezu et Tatsuhiko Yamagami) sont désormais
accessibles, ceci grâce à 30 éditeurs francophones
spécialisés dans la BD asiatique (ils étaient
25 l’an passé). Kana, Glénat Mangas, Pika,
Kurokawa, Delcourt (avec Akata et Tonkam) et Panini Manga représentent, à eux
6, presque 90% du marché mangas traduits en français,
suivis par Soleil Mangas (avec Asuka et le groupe SEEBD), Taïfu,
Ki-Oon, Iku comics (mangas érotiques), Sakka et Hanguk (seules
filiales de Flammarion à publier des mangas, J'ai Lu ayant
baissé les bras), Kami, Doki-Doki ou Kankô (nouveaux
labels asiatiques de Carabas, Bamboo et Milan), Toki ou Xiao Pan
(fers de lance de la BD Chinoise en France), Paquet, Le Lézard
noir, Imho ou encore les indépendants généralistes
Cornélius, L’Erudit, Humeurs, Picquier, Le Seuil,
Vertige Graphic… Cependant, le manga n’est pas si rentable
que ça pour les “gros” éditeurs, car
les licences ne s’achètent plus aussi facilement :
les éditeurs japonais devenant très sélectifs.
Enfin, la passion du public pour les mangas se retrouve sur différents
sites d’Internet consacrés à leur genre favori
(animeland.com, animint.com, finalmanga.net, mangagate.com, mangajima.com,
mangavore.net, manga-news.com, mangaverse.net, webotaku.com, manga-sanctuary.com,
ou encore the-ryoweb.com…) ou dans les 20 ouvrages consacrés à l’art
du manga.
Les autres traductions proposées au public francophone sont
principalement américaines (239, soit 7,48 %) : ce secteur étant
toujours dominé par Panini France, lequel possède
les droits d’édition des comics Marvel (l’éditeur
américain de “X-Men”, “Spider-Man” et “Fantastic
Four”) ou DC (“Batman”et “Superman”),
et qui vient d’acquérir ceux des labels Wildstorm,
ABC et Vertigo. Cependant, on dénombre aussi 54 BD italiennes
(contre 44 en 2005), 27 BD espagnoles (contre 15 en 2005), 9 BD
allemandes, 6 argentines, 4 anglaises, 3 finlandaises… Au
total, on obtient donc 1799 nouvelles traductions (contre 1470
l'an passé) -venant de 29 pays différents-, c'est-à-dire
56,3% (54,42% en 2005) des nouveautés.
85 séries bénéficient d'énormes mises
en place et continuent à se placer régulièrement
parmi les meilleures ventes.
D’après les enquêtes trimestrielles de LivresHebdo/I
+ C, les ventes de BD auraient progressé, une nouvelle fois,
au cours des 3 premiers trimestres de 2006, et ce, surtout dans
les grandes surfaces culturelles (FNAC, Virgin, etc.) et dans les
hypermarchés ! Cependant, le rythme de croissance reste
très modéré : il faut dire que, depuis l’an
2000, le 9ème art nous avait habitués à des
hausses substantielles et que, désormais, nous entrons dans
une période de stagnation et de tassement du chiffre d’affaire
: la jeunesse et les livres de poches étant désormais
les grands gagnants d’un marché du livre qui reste
tendu et irrégulier, mais dont le chiffre d’affaire
serait en hausse de 1,8%, d’après le S.N.E., alors
que les éléments porteurs (les mangas et quelques
best-sellers) sont, pourtant, vendus moins chers. Si les ventes
de mangas sont toujours en plein essor, la BD classique franco-belge
semble être celle qui souffre le plus de ce climat moins
porteur : le taux de retours ayant augmenté, en moyenne,
de 10% par rapport à l’an passé (ceci étant
dû, principalement, à l’inflation de la production).
Pourtant, alors que le tirage moyen baisse de plus en plus, le
marché de la BD est dopé par de nombreux “blockbusters”.
Les 85 séries, tirées à plus de 50 000 exemplaires
(contre 77 en 2005 et 69 en 2004), sont souvent déjà bien établies
ou sont des purs produits de “marketing mix” qui permettent
aux éditeurs d’établir une stratégie
de renforcement des marques, au détriment des créateurs,
alors que de plus en plus d’albums d’“auteurs”,
donc moins commerciaux à la base, tirent leur épingle
du jeu. Ainsi, d’après les chiffres de tirages communiqués
par les éditeurs, le nouvel album de “Titeuf” de
Zep a été tiré à 1800 000 ex., celui
de “Lucky Luke” de Gerra et Achdé à 650
000 ex., celui de “Lanfeust des étoiles” d’Arleston
et Tarquin à 300 000 ex., celui de “Cédric” de
Cauvin et Laudec à 288 900 ex., et celui de “Thorgal” de
Van Hamme et Rosinski ou le “Rendez-vous à Paris” de
Bilal à 280 000 ex. Viennent ensuite “Les Profs” d’Erroc
et Pica ou “L’affaire du voile” de Pétillon
(200 000 ex.), “Kaamelott” de Astier et Dupré (190
000 ex.), “Les tuniques bleues” de Cauvin et Lambil
(184 800 ex.), “Trolls de Troy” d’Arleston et
Mourier (165 000 ex.), “Spirou” [un personnage qui
connaît aussi sa version manga] de Morvan et Munuera (160
000 ex.), “Le Scorpion” de Desberg et Marini (150 000
ex.), “Les Schtroumpfs” du studio Peyo (140 000 ex.), “Le
secret de l’étrangleur” de Tardi (130 000 ex.), “Game
Over” de Midam, Adam et Augustin (126 100 ex.), “L'élève
Ducobu” de Zidrou et Godi (125 000 ex.), 2 titres du “Magasin
général” de Tripp et Loisel, “Les blagues
de Toto” de Coppée ou “Le donjon de Naheulbeuk” de
Lang et Poinsot (120 000 ex.) et bien d’autres séries
qui amortissent les albums moins rentables (voir la liste complète
des plus gros tirages en annexe).
Bien entendu, ce ne sont que des chiffres de tirage ; mais cela
donne une idée de ce que pourraient être les ventes
réelles. Il faut surtout noter que l'écart continue
de se creuser entre les gros tirages et le peloton des ventes moyennes
situé, désormais, autour des 7 000 exemplaires (en
tenant compte de toute l’édition BD). Ceci dit, jusqu’à présent,
le marché de la BD traditionnelle (c'est-à-dire hors
mangas) s’en sort honorablement, par rapport à celui
du reste des livres. Ceci s’explique par le fait qu’il
existe une solide base de titres qui se vendent bien, sans être
obligatoirement des “best-sellers”, entre 7 000 et
30 000 exemplaires. Ce qui est un peu inquiétant, aujourd’hui,
c’est que cette base s’effrite petit à petit
: quelques titres (les moins nombreux) passant du côté des “grosses
ventes” et les autres rétrogradant en dessous des
7000 exemplaires (ce qui reste, toutefois, rentable pour quelques éditeurs,
mais plus tellement pour l’auteur) ! Notons aussi qu’il
est de plus en plus compliqué de faire de fortes mises en
place sur de nouvelles séries et que la durée d’exposition
des albums inédits n’a jamais été aussi
courte. Evidemment, les éditeurs alternatifs ont de plus
en plus de mal à survivre dans ce contexte où les
grosses mises en place (et surtout leurs diffuseurs) sont les maîtres
du jeu : certains des plus importants réseaux de distribution
(Album, FNAC, Virgin…) s’autorisant à opérer
une sélection parmi les ouvrages proposés à la
vente par les éditeurs. Le marché du livre privilégiant
donc la nouveauté, on assiste à un désintérêt
de plus en plus chronique pour le fonds : or, ceci est particulièrement
nocif en BD, puisque les séries y pèsent d’un
poids très important. Il y a 10 ans, la vente du fonds représentait
60% du chiffre d’affaire total de la BD et les nouveautés
40%, alors qu’aujourd’hui, le phénomène
s’est inversé ! Pourtant, les éditeurs tentent
de valoriser leur catalogue en multipliant les rééditions
sous forme d'intégrales (216 titres, pour 209 en 2005),
d'éditions “new-look” (268 titres, pour 228
en 2005) ou de tirages de luxe (71 titres, pour 75 en 2004).
1325 auteurs assument plusieurs fonctions, ce qui leur permet
de vivre correctement de leur métier.
Sans être obligatoirement inscrits comme professionnels,
1325 auteurs (de plus en plus souvent regroupés en studio,
avec des horaires fixes et une réglementation adéquate)
sont un tout petit peu plus nombreux à vivre, hélas
de moins en moins bien, de ce mode d’expression. Pour ce
faire, ils doivent avoir au moins 3 albums disponibles et un contrat
en cours, ou travailler de façon systématique pour
la presse. Ils s’assurent donc, ainsi, un revenu moyen régulier,
même si le marché est bien encombré et si le
salaire de base est peu attirant : des syndicats professionnels
sont d’ailleurs en train de prendre forme pour défendre
l’auteur de BD. Parmi ces 1325 auteurs (ils étaient
1322 en 2005), notons qu’il y a de plus en plus de représentants
du sexe féminin (134, soit 10,11%, en 2006, pour 121, soit
9,15%, en 2005) et de scénaristes qui ne soient pas également
dessinateurs (223, soit 16,83%, en 2006, pour 218, soit 16,49%,
en 2005). Pour arrondir leurs fins de mois, certains sont aussi
coloristes, lettreurs, maquettistes, responsables éditoriaux,
traducteurs, enseignants, illustrateurs, photographes, publicistes… ou
même organisateurs de festivals. Notons enfin que les nouveaux
champs d’expérimentation, permis par les éditeurs,
ne vont pas aujourd’hui sans la nécessité d’une
connaissance approfondie des nouvelles technologies pour les auteurs.
Pendant cette année mouvementée, la profession a
appris les regrettables disparitions, rien qu'en Europe francophone,
de Jean Ollivier (prolifique scénariste pour Vaillant puis
Pif Gadget : “Yves le loup”, “Docteur Justice”…),
Pilamm (dessinateur d’albums chrétiens), Jamic (dessinateur à Spirou),
Jacques Faizant (plus connu pour ses dessins de presse), Kiko (“Foufi” dans
Spirou), Jean Roba (le papa de “Boule et Bill”), Bob
Mau (dessinateur belge), Pierdec (dessinateur chez Fleurus), Carlos
Roque (dessinateur portugais ayant beaucoup travaillé à Spirou),
René Sterne (dessinateur d’“Adler” qui
travaillait sur un prochain “Blake et Mortimer”)… :
certains d'entre eux sont bien oubliés aujourd'hui ! Heureusement,
des éditeurs entretiennent encore, coûte que coûte,
le patrimoine du 9ème art et, en cette année du centenaire
d’Hergé, 133 titres datant de plus de 20 ans, inédits
ou introuvables, soit 4,16% des nouveautés (contre 107 et
3,96% en 2005), ont été édités en album.
Parmi eux, signalons particulièrement quelques joyaux, mis
(ou remis) à notre disposition, de Martial (chez ABDL),
Uderzo (chez Albert-René), Mattioli, Gébé et
Touïs (chez L’Association), Sirius, Francis et Deliège
(chez Le Coffre à BD), Schulz (chez Dargaud), McCay (chez
Delcourt), Follet (chez Des Ronds dans l’O), Franquin et
Leloup chez Dupuis, Tillieux chez L’Elan, Smythe (chez En
Marge), Erik, Gotlib et Bretécher (chez Glénat),
Graton (chez Graton), Lécureux, Duval et Forton (chez Hibou),
Bottaro (chez Jouve), Melliès (chez Miklo), Michelluzzi,
Milazzo, Battaglia et Prado (chez Mosquito), Kirby, Byrne, Pérez,
Romita et Davis (chez Panini), Bagge (chez Rackham), Giffey et
Pellos (chez Regards), Hernandez (au Seuil), Buscema (chez Soleil),
Dimitri (chez Taupinambour), Cézard et Marcello (chez Toth),
Gervy (au Triomphe)…
Si ces auteurs, qui ont largement contribué à l’évolution
qualitative du support BD, ne sont guère médiatisés,
de plus en plus de journalistes s’intéressent pourtant à la
question. La plupart, réunis au sein de l'ACBD (Association
des Critiques et journalistes de Bande Dessinée), remettent
le Grand Prix de la Critique à un album remarquable paru
dans l'année ; en 2006, il a été décerné à “Les
petits ruisseaux” de Pascal Rabaté chez Futuropolis.
Cependant, l'actualité de la BD est surtout présente
dans 16 magazines érudits vendus en librairies (ils étaient
14 en 2005), 101 livres écrits sur la BD (56 monographies,
20 guides pratiques et 25 ouvrages techniques) et sur les 26 plus
importants sites informatifs et non commerciaux d’Internet,
lesquels sont de plus en plus consultés : si actuabd.com
et bdzoom.com ont été élus “Sites BD
de l’année” par l’Afnews International
Internet Award, les performances de bdgest.com, auracan.com, bdparadisio.com,
bdselection.com, bulledair.com, sceneario.com, toutenbd.com, bdtresor.net,
labd.cndp.fr, atelierbd.com, bdencre.com, bdcentral.com, bdtheque.com,
1001bd.com, planetebd.com, krinein.com, blam.be, coinbd.com, neuvieme-art.com,
clairdebulle.com, bdworld.toutelabd.net, bandedessinee.info, ebookbd.fr
ou encore de eurobd.com sont loin d’être négligeables
: et Internet n’a pas encore atteint la plénitude
de son potentiel et de ses fonctionnalités ! Dans ce contexte
de dématérialisation des supports, il est évident
que la BD gardera sa place et profitera des opportunités
insoupçonnées qui lui seront ouvertes, pour une meilleure
mise en valeur de ce qui est devenu, aujourd’hui, une véritable
industrie culturelle complètement mature, générant
ainsi une création aussi massive qu'exigeante et pointue
!
Consultez l'intégralité de ce dossier
ainsi que ses annexes au format .pdf
(nécéssite Acrobat Reader).
d'après Gilles
RATIER (secrétaire
général de l’ACBD, LAssociation des journalistes et Critiques
de Bandes Dessinées)
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