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Interview

Didier Tarquin


Mise en ligne :
11 avril 2007

 

Pour Didier Tarquin, le succès de Lanfeust de Troy fût aussi inattendu qu'inespéré. Passionné par la bande dessinée, cette série qui deviendra bientôt un véritable univers, lui permettra de réaliser son rêve : être un créateur de bande dessinée. Rencontre avec un dessinateur déjà culte !

 

Didier Tarquin est né à Toulon en 1967 et, après ses dix premières années passées en Algérie et un passage éclair à l’école des beaux-arts d’Aix-en-Provence, il décide de se consacrer entièrement à la bande dessinée. Son premier ouvrage («Les maléfices d’Orient») est publié en 1990 par le scénariste de l’album, Mourad Boudjellal, lequel est aussi le patron des éditions Toulonnaises Soleil, dont le jeune dessinateur va devenir l’un des piliers.

«Je connaissais Mourad car c’était mon libraire, à l’époque : moi, je n’étais qu’un client… Il m’avait promis un scénario et il a tenu sa promesse : heureusement, il s’en est tenu là car il est bien meilleur en tant qu’éditeur ! Après mon service militaire, en 1992, j’ai illustré deux albums de la série «Röq» écrits par Béatrice Avossa, tout en animant un atelier de BD dans le Var. Ces BD furent des bides et j’ai commencé à me poser des questions sur mon avenir dans le 9ème art : on m’a alors conseillé de prendre un vrai scénariste. Christophe Arleston, avec qui j’allais faire «Lanfeust de Troy», m’a dit que lui, il était un vrai scénariste, et je l’ai cru (rires) ! Nous étions chez le même éditeur, nous habitions la même région, nous avons sympathisé et voilà… Il m’a proposé une histoire de science-fiction et un scénario d’heroic-fantasy. Je lui ai dit que je préférais le truc de S-F mais que, a contrario, son histoire d’heroic-fantasy, avec un mec et une épée, je n’y croyais pas trop. Il m’a répondu qu’il pensait, pourtant, que c’était plus pour moi. Pour lui faire plaisir, je l’ai dessiné à l’arrache, juste pour voir… ; et il s’est passé ce qui s’est passé».

Aujourd’hui, chaque album de cette série, créée en 1994, est tiré à 300 000 exemplaires, mêlant, avec justesse, fantastique et humour.

«Pourtant, au début, j’étais très maladroit ! Ceci dit, si on tâtonne toujours sur les premiers épisodes, avec le temps, on évolue et on maîtrise de mieux en mieux ses personnages…»

Les 8 albums d’heroic-fantasy de la série «Lanfeust de Troy», aussitôt suivis par le cycle de science-fiction «Lanfeust des étoiles» commencé en 2001, ne sont pas les seuls titres de gloire de Didier Tarquin. Cet illustrateur, devenu une référence du fantastique dessiné par son sens de la mise en page et par son graphisme dynamique, participe aussi à l’élargissement de l’univers de «Troy», concocté par son complice scénariste Christophe Arleston, avec des recueils d’illustrations comme «Cartographie illustrée du monde de Troy» et «Encyclopédie anarchique du monde de Troy» ou encore avec les «Gnomes de Troy». Cette série de gag mettant en scène la jeunesse de «Lanfeust» a été créée pour le mensuel dédié à ce héros au succès grandissant, Lanfeust Mag, dès 1998.

«L’idée de cette BD est liée au magazine : il n’y a aucune prétention derrière ça. A mes débuts, avant d’être publié, j’avais un parcours graphique plutôt humoristique et j’ai trouvé amusant de dessiner un petit «Lanfeust» de cette manière. D’autre part, le fait de concevoir cette jeunesse sous forme de gags était confortable pour le mensuel car, s’il manquait des pages, cela permettait une certaine souplesse. Ceci dit, tout cela reste très technique : c’est de la cuisine interne ! Pourtant, nous avons décidé de relancer cette série qui manquait quand même un peu d’unité : en effet, nous n’étions pas très satisfaits de la manière trop précipitée dont le premier album avait été réalisé, tant au niveau du dessin que des scénarios. Nous avons vraiment une revanche à prendre sur cette BD ! D’ailleurs, un nouveau scénariste va intervenir. C’est par hasard, au festival d’Angoulême, que j’ai rencontré Dave, l’un des collaborateurs de Lanfeust Mag. Ce dernier aimait beaucoup la série et se demandait pourquoi nous l’avions laissé tomber. Je lui ai dit que ni moi ni Arleston n’avions été à la hauteur sur ce coup-là, mais à force d’arguments, il m’a convaincu de reprendre le concept et moi, je lui ai proposé de seconder Arleston comme gagman. Bon, il était quand même 3H du matin (mon scénariste préféré, lui, était déjà, depuis longtemps, dans les bras de Morphée) et je n’ai raconté ça à Arleston que le lendemain. Ensuite, l’idée a fait son chemin… Bien entendu, tout cela est lié à l’émulation provoquée par le magazine ; et je dessinerais cela quand j’en aurais envie, car je n’ai pas trop envie d’avoir des contraintes supplémentaires de temps ou de paginations !»

Toujours pour les éditions Soleil, de 1997 à 1998, Didier Tarquin s’essaye au scénario, en écrivant les 3 premiers épisodes des «Ailes du Phaëton», série d’anticipation dessinée par Serge Fino et reprise, sur le plan écriture, par Didier Crisse puis par Isabelle Plongeon. En 2002, le dessinateur de «Lanfeust» participe aussi à «Krash Monster» (avec Olivier Dutto, Guillaume Bianco et Adrien Floch), une tentative collective qui alliait, le temps d’un album, fantastique humour et aventure.

«Nous avions rêvé à bien d’autres récits pour ces personnages mais nous n’avons pas réussi à trouver les énergies nécessaires pour réaliser d’autres albums. J’ai l’équivalent de 4 scénarios dans mes tiroirs, mais nos plannings chargés font que rien ne peut se concrétiser. Au début, j’étais très déçu ; mais je me rends compte que si nous avions forcé le destin, les séries de mes trois petits camarades («Will» pour Bianco, «Les p’tits diables» pour Dutto et «Les naufragés d’Ythaq» pour Floch) n’auraient pas pu se faire : donc, pas de regrets !»

Cela laisse aussi le temps à notre interviewé de continuer le nouveau cycle de «Lanfeust des étoiles», sur un rythme d’enfer, avec pas moins d’un album par an.

«Avec Arleston, c’est un véritable échange d’idées, de délires… Un jour, nous nous sommes dit qu’il faudrait bien finir le premier cycle, et qu’il serait amusant, ensuite, d’envoyer notre héros dans les étoiles. Nous n’étions pourtant qu’au quatrième tome de la série. Aujourd’hui, nous savons déjà ce que l’on va faire à la fin de «Lanfeust des étoiles» : les idées fourmillent et vont plus vite que le dessin ou que la confection d’un album. Je peux d’ailleurs vous dire que vous allez en bouffer du «Lanfeust» ! D’autant plus que le monde de Troy est ouvert et qu’après «Lanfeust», «Trolls de Troy», «Les gnomes» ou «Les conquérants de Troy», Arleston souhaite faire dessiner des histoires plus courtes par divers dessinateurs comme Dany, Moebius…, au gré de ses rencontres et de ses envies : cela s’appellera «Légendes de Troy» et, bien entendu, ce sera toujours édité chez Soleil ! En ce qui me concerne, j’ai aussi d’autres projets. Enfin, ce sont plutôt des rêves de projets puisque, pour l’instant, les années ne font que 365 jours… Je dois écrire un scénario pour un autre dessinateur, j’aimerais bien réaliser un gros bouquin d’illustrations érotiques…De toute façon, les choses vont se faire naturellement et, quoiqu’il arrive, toutes ces intentions de réalisations devront trouver leur place entre les «Lanfeust», une série qui a besoin d’être nourrie régulièrement afin de satisfaire le public. Par contre, nous allons peut-être essayer de calmer le jeu en laissant passer une année entre le cycle des étoiles et le prochain, afin de ne pas tomber dans la routine.»

Malgré le succès phénoménal que rencontre la série «Lanfeust», Didier Tarquin n’a pas la grosse tête et reste quelqu’un de très abordable.

«J’ai toujours voulu faire ce métier-là et je suis ravi de mon sort ; cependant, il est vrai que, quand les rêves de gosses se matérialisent tout d’un coup, comme cela, c’est grisant : on perd le sens des réalités. On se découvre ce que j’appelle «des nouveaux copains de maternelle» : plein de gens qui me parlent comme s’ils me connaissaient depuis toujours… Il faut être indulgents car ces gens-là sont contents et ne sont peut-être pas assez entourés pour se rendre compte qu’ils dérapent, alors que je n’ai qu’un laps de temps très court à leur consacrer. Ce n’est pas évident : on est seulement des humains, quoi ! Quand on est passionné, cela peut prendre des proportions énormes, surtout dans les séances de dédicaces. Pourtant, j’aime bien cet exercice, d’autant plus que j’ai innové avec le coup de la roue : il y a huit cases différentes dont une où la personne recule d’une place dans la file d’attente, une où c’est le dernier qui passe devant tout le monde, une où l’on prend la 10ème ou la 20ème place etc. ; et on fait tourner la roue toutes les deux dédicaces ! Ceci dit, c’est très délicat car il y a toujours un grand nombre de gens qui restent frustrés. Même quelqu’un de très rapide va mettre entre 4 et 5 minutes pour réaliser une dédicace et si, comme moi, on est extrêmement bavard, en une heure, on ne va contenter que 10 personnes. Cela peut même être plus long car je suis aussi là pour rencontrer les gens : j’aime ça car j’ai envie de parler, tant pis pour ceux qui attendent. J’ai essayé d’aller plus vite mais cela ne marche pas : c’est moi qui suis frustré ! En plus, ce n’est pas toujours facile de gérer les flux : je me souviens de séances mémorables, avec Jean-Louis Mourier (le dessinateur de «Trolls de Troy»), où l’on se retrouvait face à un troupeau de bisons, alors que l’on est là pour passer un bon moment, pas pour se foutre sur la gueule. La dédicace, c’est juste un petit prétexte pour se rencontrer. Ceci dit, j’ai aussi un système de dédicaces par correspondance : je ne vois pas les gens et je fais ça entre mon chocolat chaud et la vision d’un dessin animé. En BD, on ne fait pas du show-business, on doit être accessible !»

 

Propos recueillis par Gilles Ratier

11 avril 2007

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