Rencontre
Marielle : Comment et où vous êtes-vous rencontrées
?
Vanyda : En seconde arts appliqués, à Toulouse. Nancy était
dans la même classe. J'étais très contente
de rencontrer enfin plein de personnes intéressées
par le dessin et les dessins animés. Je pouvais avouer ma
passion pour Albator !!
Nancy : On s'est toujours bien entendues et on se revoit avec plaisir.
Vanyda : Après la seconde, mon père à été muté à Lille,
et j'ai été réorientée en 1ère
S .
Nancy : Moi, j'ai continué en arts appliqués,
bac, prépa, ENS à Paris, agrégation, et juste
l'année
où j'allais enseigner, je me suis rendu compte que je préférais
faire de la BD mais c'était trop tard. Je venais de signer
un contrat de dix ans avec l'Education nationale !
Vanyda vue par Nancy Peña
Vocations
Marielle : Nancy, comment t'es-tu rendue
compte que tu préférais
faire de la BD ?
Nancy : J'ai toujours dessiné pour moi, à côté des études,
et j'ai voulu savoir ce que ça valait. J'ai envoyé trois
planches sur bdselection.com parce que les journalistes y donnaient
leur avis. C'est là que Vincent Henry m'a demandé si
je ne voulais pas publier à La Boîte à bulles
qu'il était en train de monter. Au même moment, mon
ordinateur a rendu l'âme. J'ai perdu tout mon mémoire
de DEA, non sauvegardé ! J'ai monté un projet autour
de ces trois planches et j'ai commencé comme ça.
Marielle : Donc, tu as renoncé au DEA sur un coup
du destin !
Nancy : Ben oui. Je ne regrette pas, cette mort de mon ordinateur
a bien fait les choses.
Marielle : Vanyda, tu as toujours su ce que tu voulais faire,
non ?
Vanyda : Oui, dès que j'ai su que c'était
un vrai métier, de faire de la BD, j'ai voulu faire ça
!
Débuts
Marielle : Vanyda, raconte-moi l'histoire
de ce fanzine qui est devenu « L'Immeuble d'en face ».
Vanyda : J'étais aux Beaux-Arts de Tournai (section BD),
quand avec des copains de classe (F. Duprat et David Bolvin, entre
autres...) on a décidé de faire un fanzine, « Porophore ».
Pour chaque numéro, je faisais un chapitre de « L'Immeuble
d'en face ». J'en ai fait un recueil auto-édité grâce à une
bourse "débutant" octroyée par le CNL.
Vincent Henry m'a demandé si je ne voulais pas le publier "pour
de vrai"... et j'ai fait les 80 pages suivantes !
Marielle : Nancy, qu'est-ce qui avait inspiré le « Cabinet
chinois » ?
Nancy : Pour « Le Cabinet chinois », j'ai brodé autour
des trois planches que j'avais envoyées à Vincent.
C'est un melting-pot de plein de choses que j'aime, des romans,
des gravures, mon attrait pour les estampes asiatiques...
Vanyda : héhé c'est un point commun ça
!! Je suis comme Nancy, pas de synopsis ni de découpage
précis, ça
se fait au fur et à mesure des pages...
Retrouvailles
Marielle : Ca vous a fait quoi de vous retrouver
chez le même éditeur
?
Vanyda : Ca m'a fait super plaisir, je trouvais ça très
drôle qu'on se retrouve comme ça !!J'étais
d'autant plus surprise que je ne savais pas que Nancy aimait la
BD...
Nancy : Moi, je n'en revenais pas !
Marielle : Et maintenant, vous faites un "come-back" ensemble à La
Boîte à bulles
Nancy : Nos albums sortent toujours en même temps à La
BAB, alors on est toujours associées.
Vanyda : Oui, on est calées ensemble. Nos destins
sont liés,
Nancy !
Regards de bédéistes
Marielle : Pourquoi aimez-vous la BD ?
Vanyda : Dessin + histoire = ce que j'aime
Nancy : Pareil !
Vanyda : Ce que j'aime le plus c'est la mise en scène...
le découpage...
Nancy : alors que moi, c'est l'encrage.
Marielle : Vous vous sentez plus « conteuses » ou plus « dessinatrices » ?
Vanyda : Ni l'un ni l'autre, vu que je ne me vois pas raconter
autrement qu'en dessin... C'est pour ça que je ne vais sans doute
pas multiplier les collaborations, j'aime trop faire les deux.
Nancy : Je n'arrive pas non plus à faire la différence
entre dessiner et raconter.
Marielle : Vous avez fait toutes les deux des albums en
cartonné couleur
et des brochés noir et blanc. Quelles sont les qualités
et les défauts de l'un et l'autre ?
Vanyda : Pour un cartonné, le format est fixe, alors qu'avec
un souple tout est beaucoup plus libre. Comme je travaille sans
découpage précis, ça m'arrange. Les éditeurs
viennent me chercher maintenant, alors j'ai le luxe de pouvoir
leur demander le format que je veux... Je préfère
le noir et blanc : ça va plus vite à la réalisation,
c'est moins cher et on a plus de pages pour l'album.
Nancy : Moi aussi je me sens plus à l'aise avec une pagination
libre, mais le cartonné m'oblige à être elliptique, à condenser
le récit. C'est intéressant.
Vanyda : Maintenant c'est possible de trouver le format
qui correspond le mieux à son histoire... C'est une chance dont notre génération
bénéficie.
Influences et métissages
Marielle : Quelles sont vos influences
?
Vanyda : Les dessins animés japonais, et par extension les
mangas, et des BD comme « Sambre », « Julien
Boisvert », puis les BD de Boilet et Peyraud.
Nancy : Je me suis intéressée à la BD surtout
grâce à Eisner. Ensuite, j'ai eu une période
où je n'en lisais plus beaucoup, et grâce à des
albums comme « Isaac le pirate » ou « La Fille
du professeur », j'ai retrouvé un plaisir "romanesque" de
la BD. Je veux dire que c'est comme quand on est emporté par
un roman. L'album que j'admire le plus, c'est « Les Ogres » (David
B. au scénario et Blain au dessin). Il arrive à être
un roman graphique dans un format traditionnel.
Vanyda : Grâce à des gens comme Blain ou Sfar, on a
pu retrouver le plaisir de lire de l'aventure, sans forcément être
pris pour un ado attardé.
Marielle : Est-ce que vous vous sentez appartenir à une école, à un
genre de BD précis ?
Vanyda : hum, "quotidien contemporain avec un mélange
roman graphique /manga", est-ce que c'est un genre ? Je me
sens plus ou moins appartenir à cette génération
d'auteurs influencés par le manga, même si je suis
peu en marge. Souvent, les albums influencés par les mangas
sont des histoires plus aventure/fantastique/action. Le côté quotidien, ça
n'avait pas encore été fait.
En revanche, les auteurs "très" manga, ne trouvent
pas forcément que ce que je fais a un rapport avec le manga...
Marielle : C'est le problème des métissages ! Et toi,
Nancy, est-ce que tu te sens dans la veine du "roman graphique" ?
Nancy : Je ne sais pas dans quoi je me sens et j'ai envie
d'essayer plein de choses...
Vanyda : Nancy fait quelque chose de nouveau, elle a un
truc particulier, bien à elle. Nancy Peña, autoportrait
Complicité et respect
Marielle : Qu'est-ce que vous aimez l'une chez l'autre
?
Nancy : J'aime la fabuleuse narration de Vanyda, son découpage
et ses cadrages, surtout dans « L'Immeuble d'en face ».
C'est mon album préféré parce qu'on a vraiment
l'impression de s'installer parmi les personnages. C'est grâce
au rythme et aussi parce qu'il y a beaucoup de silence. C'est dur à expliquer,
mais c'est un album que j'adore lire lentement, à la vitesse à laquelle
on fait les choses quotidiennement.
Vanyda : Ce que j'aime avant tout chez Nancy, c'est le ton
: une fausse naïveté, charmante et souvent drôle
! Et puis son dessin aussi... cet encrage ! Terrible ! Je trouve ça
très neuf et frais. Les personnages de Nancy sont très
attachants, même si certains sont inquiétants...
Vanyda,
autoportrait
Et si... ?
Marielle : Quel serait le grand défi pour vous, du
point de vue de la BD... ?
Vanyda : Faire un truc un peu comme le « Quitter Saigon » de
Clément Baloup mais sur des Laotiens bien sûr... [ndlr
: Vanyda est d'origine laotienne]. Je ne sais pas si j'aurai un
jour la force de m'attaquer à un truc pareil. La BD reportage/témoignage,
c'est « couillu », quand même !
Nancy : Ce que je voudrais, c'est poser deux traits qui
disent tout, comme Blutch. Le défi pour moi serait d'arriver à faire
un album « parfait » comme « Les Ogres »
Vanyda : J'ai arrêté depuis longtemps d'essayer de
faire des trucs parfaits, ça fait juste perdre du temps
et on n'y arrive jamais. Le défi serait peut-être
d'arriver à durer, d'avoir toujours des choses à dire,
d'éviter de se répéter... Je ne suis pas du
tout perfectionniste, plutôt que de recommencer, je me dis
que je ferai mieux la fois suivante... et je continue. C'est comme ça
qu'on avance, il me semble... J'ai trop envie de raconter des histoires
pour faire l'album parfait !
Nancy : Oui, Il y a une énergie qu'on perd à recommencer
sans cesse... Quand une case ne me va pas, je préfère
changer légèrement mon cadrage plutôt que de
refaire exactement la même.
Marielle : Vous avez senti vos progrès depuis vos
premiers albums ?
Nancy : Oui, mais c'est bizarre, dès qu'on avance on gagne
et on perd quelque chose à la fois, on est moins naïf.
Vanyda : C'est parce qu'on est en train de progresser, l'entre-deux
est parfois bancal. Je pense que je suis plus rigoureuse qu'avant...
les proportions sont aussi un peu mieux maîtrisées.
Je vais aussi beaucoup plus vite, à cause d'un planning
très serré, et finalement ça m'a aidé à faire
certaines choses plus spontanément.
Marielle : Est-ce que c'est difficile pour vous d'être
des femmes dans ce milieu ?
Vanyda : Je trouve que c'est plus dur d'être une héroïne
de BD (souvent mal habillée, et aussi déshabillée,
et cruche) qu'auteure de BD.
Nancy : Je ne sens pas la différence, je pense que là aussi
on est chanceuses...
Propos recueillis par Marielle
27 juin 2007
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