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Vincent : La genèse de De Cape et de crocs est liée paraît-il
à Contes et racontars, votre jeu de rôle préféré adapté à la bande dessinée.
Alain Ayroles : Contes et Racontars était un jeu de rôle
maison qui se déroulait dans un univers composé de contes et légendes, de récits
de cape et d’épée, de pirates, un peu tout ce qui tournait autour du merveilleux.
On y retrouve des personnages de conte de fées un petit peu comme dans Garulfo.
Ce qu’il y avait d’intéressant avec ce jeu c’est que, quand les joueurs avaient
envie de plaisanter, ils pouvaient le faire dans le cadre de la partie sans remettre
en cause son bon déroulement.
Vincent : Il y a un autre thème récurrent dans De Cape et
de Crocs, c’est le théâtre. Particulièrement marquée d’ailleurs dans les premiers
et quatrièmes albums.
Alain Ayroles : Le thème du théâtre reste en filigrane
tout au long de la série. Même si les passages de flibuste ou d’aventure s’y prêtent
moins… Toutefois, au travers des répliques des personnages, de leurs postures
ou même de la mise en scène, se ressent toujours une ambiance un petit peu théâtrale.
C’est en tout cas ce que l’on cherche à restituer. C’est vrai que c’est encore
plus flagrant dans le tome 4 puisque les personnages sont carrément sur scène…
D’ailleurs, pour en revenir à votre question précédente, ce passage de commedia
dell’arte où les héros se retrouvent obligés d’improviser une pièce de théâtre,
est tirée d’une partie du jeu de rôle où les joueurs se retrouvaient confrontés
à ce défi. Une évolution somme toute logique puisque dans le jeu de rôle le role
playing - ou jeu d’acteur – tient toujours une place très importante et encore
plus conséquente dans nos Contes et Racontars. D’ailleurs, qu’est-ce que
c’est un amateur de jeu de rôle, si ce n’est quelqu’un qui connaît son personnage
et qui, confronté à des situations inattendues, va devoir improviser des répliques :
on n’est pas très loin de la commedia dell’arte… Cette dimension théâtrale du
jeu de rôle a établi naturellement ce lien vers le spectacle vivant. Quand j’ai
commencé à écrire le scénario de De Cape et de Crocs, Molière et le théâtre
se sont imposés d’eux-mêmes parce que l’histoire avait avant tout un contexte
théâtral par son univers de cape et d’épée qu’on retrouve dans le Capitaine Fracasse,
les pièces de Molière ou la Commedia dell’arte.
Vincent : Il te reste encore deux albums pour boucler De
Cape et de crocs ?
Alain Ayroles : Je ne peux absolument pas me prononcer
sur le nombre d’albums qu’il me reste à écrire ! Je ne maîtrise absolument
pas les personnages, ils n’en font à leur tête : certains tirent la couverture
à eux et se payent des tranches de cinq pages qui éloignent d’autant la fin de
l’histoire. Si je parviens à canaliser les personnages, oui, il ne reste que deux
tomes. Mais s’ils continuent à vivre leur vie comme bon leur semble, l’aventure
peut durer plus longtemps.
Vincent : Il paraît que les pirates ne devaient faire initialement
qu’une brève apparition ?
Alain Ayroles : Les pirates ne devaient effectivement rester
que deux ou trois pages, et basta ! Mais ils se sont incrustés et refusent
de partir. J’ai donc bien peur maintenant qu’on les voie encore pendant de nombreux
albums.
| De Cape et de Crocs T.5 |
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Storyboard planche 9
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Planche 9
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Vincent : Malgré le nombre de personnages, on continue à parfaitement
les cerner. Mais pour qu’ils restent présents à l’esprit du lecteur, tu es obligé
de parler d’eux tous les quatre ou cinq pages.
Alain Ayroles : J’ai un grand plaisir à jouer avec cette
difficulté… D’une part je laisse libre court à ce grand n’importe quoi, au foisonnement
des personnages et des situations. Mais je dois veiller à ce que le lecteur ne
s’endorme pas et donc entretenir un certain rythme. Je dois donc trouver le moyen
de garder chacun des personnages en situation tout en gardant l’intrigue en vue.
C’est un exercice difficile mais passionnant : car si beaucoup de personnages
sont des seconds rôles, ils parlent tout de même beaucoup et ne sont donc pas
faciles à remettre en scène… Je suis donc obligé de leur ménager à chacun des
passages pour qu’ils puissent s’exprimer.
D’un autre côté cette diversité de personnage et de situations casse le côté linéaire
que peut présenter un récit : dans De Cape et de Crocs, une multitude
d’actions se déroulent en parallèle, ce qui est très agréable à mettre en scène.
Vincent : C’est pour cette que tu es obligé de tu dois t’y reprendre
à plusieurs fois, peaufiner…
Alain Ayroles : Oui, cela me demande beaucoup de travail.
Par exemple, à la fin du tome 4 j’ai eu des sueurs froides pour parvenir à clore
l’album sur une sorte de coup de théâtre : je m’étais lancé moi-même dans
l’improvisation la plus totale pour réaliser la scène de commedia dell’arte –
ce qui s’appelle travailler dans les conditions réelles de tournage – et j’ai
eu énormément de mal à retomber sur mes pattes.
Vincent : C’est également pour cette raison que tu fais relire
tous tes travaux à 5 ou 6 personnes ?
Alain Ayroles : C’est surtout une question de démarche.
Je sais qu’il y a beaucoup d’auteurs qui ne veulent pas montrer leurs pages en
chantier, qui se sentent en état de très grand fragilité tant qu’ils n’ont pas
fini leur boulot… Par exemple des personnes qui, comme Bruno Maïrona, sont à la
recherche de la perfection … Ces gens là ne veulent pas que quiconque interfère
dans leur travail, ne voient leurs pages en cours de réalisation. Moi au contraire,
j’aime bien pouvoir prendre en compte les critiques. Je ne sais pas à quoi c’est
dû, sans doute à un mélange à la fois d’assurance et de manque de confiance.
Vincent : Les gens à qui tu montres ton travail sont des spécialistes,
des connaisseurs ou au contraire monsieur tout le monde ?
Alain Ayroles : J’aime bien montrer mon travail à des auteurs
qui auront un œil critique très pointu au niveau de la technique de ce que je
vais leur montrer. Mais j’aime aussi le montrer à de « simples » lecteurs
de bande dessinée, voire à des non-lecteurs de bande dessinées. Leur avis m’est
très précieux : eux ne vont pas dépiauter la technique pour voir si telle
composition est suffisamment dynamique ou si telle réplique est judicieusement
écrite. Ils vont simplement sentir s’ils éprouvent un bon feeling ou non, si l’ensemble
fonctionne. Vont-ils rire en lisant un gag, être émus en lisant une scène tragique ?
Pour moi c’est le plus important, la technique n’est qu’un outil pour parvenir
au résultat, pour réussir à communiquer des sentiments.
Vincent : Dans le grand foisonnement ambiant de De Cape et
de Crocs, tu as une idée claire de la manière dont tu vas resserrer le récit
pour le terminer ?
Alain Ayroles : Oui, je connais la fin de l’histoire et
je sais comment je vais resserrer les choses de même que j’ai déjà décidé comment
allait finir chaque personnage. Par contre j’ignore ce qui va se passer avant.
C’est une difficulté que j’ai déjà éprouvée dans Garulfo où il y a également
beaucoup de personnages secondaires qui sont devenus presque principaux. Et pour
que la fin de l’histoire soit un véritable happy end, il fallait que le lecteur
connaisse le sort de chacun des protagonistes. J’ai donc fait en sorte de n’oublier
personne : j’ai du faire une liste - je me suis aperçu qu’elle était très
longue – parce dans une série où les animaux parlent, il faut non seulement penser
au prince, à la princesse, la grenouille, la sorcière mais aussi au chien de la
princesse, au chat botté, aux oiseaux… Une grande quantité de personnages qui
pourraient être malencontreusement oubliés dès lors qu’ils sont assez insignifiants.
Vincent : Dans le tome 4, je trouve les pages de garde génialissimes.
Alain Ayroles : L’origine se trouve dans le Tome 3 qui
se finissait déjà sur une page de garde en noir et blanc En fait, j’ai joué avec
les contraintes. Cette fameuse pagination de 46 pages me pose de sacrés difficultés
et j’avais un problème pour conclure le tome 3 : je voulais qu’on soit à
la fois rassuré sur le sort de Zeb et qu’un suspens soit créé. Il me manquait
pour cela une page en quadrichromie… La seule solution possible était d’utiliser
une page de garde. Or ces pages là sont en noir et blanc. C’est par rapport à
cette contrainte que j’ai eu l’idée d’utiliser cette bonne vieille recette cartoon
- que l’on retrouve notamment chez Goscinny et Uderzo ou Tex Avery - du fond noir
avec les yeux. Et comme j’ai trouvé que cela fonctionnait bien, j’ai décidé de
m’en servir comme enchaînement avec l’album suivant. Là je n’avais pas encore
de contrainte de pagination – je devrais dire je n’avais pas encore de
contrainte… - puisque j’avais tout l’album devant moi… Mais je me suis dit que
j’allais profiter de ce moyen très économique en terme de place - on peut mettre
sans problème beaucoup de texte - pour faire un petit flash-back sur le passé
des héros et ainsi rappeler leur situation.
8 - Mélange des genres, clichés
| De Cape et de Crocs T.5 |
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Vincent : Tu aimes mélanger les genres.
Alain Ayroles : J’aime bien jouer avec les clichés. Ce
qui est intéressant avec les clichés, c’est qu’il y a toujours un fonds de vérité.
Après il devient un poncif parce qu’il est souvent usé jusqu’à la corde à force
d’être utilisé et réutilisé. Ces clichés, j’adore les malmener et les détourner
de leur but initial en évitant toutefois de tomber dans la parodie : je cherche
à les utiliser comme des éléments de narration préfabriqués qui me servent à construire
une histoire originale qui n’est pas, elle, de l’ordre du cliché.
Je m’amuse de temps en temps, par exemple dans De Capes et de Crocs, à créer des
cases où la situation, le dialogue entre les personnages sont des clichés extrêmement
convenus - par exemple « Nous sommes cernés, il ne nous reste plus qu’à
vendre chèrement notre peau ! » - mais qui sont aussitôt suivis par
un retournement original qui va à rebrousse-poil de tout cliché.
Dans cette utilisation du cliché, ce qui fait que ce n’est pas de la parodie,
c’est qu’on ne peut pas dire « Ah tiens ! Ca vient de tel film
ou tel livre ». Pour que le lecteur ait un sentiment de simple « déjà-vu »
sans identification précise, je m’efforce de retrouver la quintessence de ce
cliché qui a été ensuite décliné sous diverses formes. Tout cela n’est pas très
novateur, je travaille sur du vieux matériau, c’est un boulot de ferrailleur mais
que j’adore. Je pense qu’il peut en sortir des choses très intéressantes à condition
de travailler sur le cliché lui-même et de le positionner au mieux dans le récit.
Vincent : Quand j’ai abordé De Cape et de crocs, je suis
plutôt arrivé en marche arrière, apeuré par un côté ronflant, théâtral. Et puis
au bout de quelques pages on entre facilement dans ta narration parce qu’en fait
tu joues avec ces clichés, ces citations, tu ne te laisse jamais mener par eux.
Alain Ayroles : Je m’en sers comme un élément, pas comme
une fin en soi.
Vincent : Quand on te parle de genre, tu réponds clichés. Il
y a trois notions assez proches que j’aimerais que l’on aborde : genres,
clichés et références. Tu sembles ne pas aimer les références lorsqu’elles sont
trop marquées ?
Alain Ayroles : De Cape et de Crocs est émaillé
de beaucoup de références mais je les conçois comme un plus apporté à l’histoire,
en évitant consciencieusement que le récit ne repose uniquement là-dessus. Il
ne faut pas que ce soient les références qui étayent le récit.
Vincent : Quant aux genres, le fait que tu les mélange tous,
sans aucune limite est sans doute le reflet de ta culture propre qui semble être
très éclectique et sans discrimination…
Alain Ayroles : Oui, je suis assez éclectique dans mes
goûts, je n’ai ni dogme ni chapelle, que ce soit au niveau musical, cinéma, bande
dessinée, littérature… J’aime ce qui est bien même si ça peut faire un peu prétentieux.
J’apprécie ce qui parvient à m’émouvoir, me faire rêver, rire ou réfléchir. Quelque
soit le support ou le genre.
Musicalement, j’apprécie autant un bon morceau de jazz qu’un morceau de rap ou
de rock ou d’électro. A partir du moment où ils éveillent quelque chose en moi.
C’est vrai que cela doit se retrouver dans mes scénarios : je mange à tous
les râteliers, je puise dans divers registres les choses qui me plaisent sans
limite ni contrainte. Même si dans De Cape et de Crocs, par exemple, les
références tournent plutôt autour du théâtre et du XVIIème siècle puisque c’est
en rapport avec la série. Mais de temps en temps, je glisse des choses qui n’ont
absolument rien à voir et qui sont de simples clins d’œil gratuits à des coups
de cœur qui peuvent aller de Rahan à Racine !
Et si les gens découvrent Rahan ou Racine grâce à De Cape et de Crocs,
j’en serais ravi. Je crois en plus que certaines œuvres classiques sont injustement
mises dans des ghettos parce qu’elles paraissent chiantes de prime abord, surtout
quand elles ont été présentées sous un jour ennuyeux pendant la scolarité. Mais
lisez Racine, ban sang ! C’est magnifique, ça vibre, ce sont des putains
d’alexandrins.
Vincent : Dans tes albums, on sent un plaisir du verbe, chaque
personnage a un langage spécifique. C’est aussi ça que tu fignoles ?
Alain Ayroles : Oui, je travaille énormément les textes.
Et paradoxalement, ce qui demande le plus de travail, ce ne sont pas les belles
tirades avec des phrases ampoulées mais plutôt les réplique rapides. Comme je
fais également les story-boards des albums, je dois veiller à l’intégration du
dialogue et de l’action. Et ce qui me pose le plus de difficultés c’est de trouver
la phrase à la fois concise et efficace, qui se marie au dessin, ne ralentisse
pas la lecture, amène les informations nécessaires et en même temps ait une valeur
de style.
Vincent : De Cape et de Crocs semble une œuvre plus littéraire,
avec des textes plus denses que Garulfo, qui est un écrit sur le mode du conte
et donc se lit plus rapidement.
Alain Ayroles : Tout à fait. Autre différence entre ce
deux séries : dans Garulfo, j’utilise souvent des ruptures de ton, certains
personnages vont s’exprimer dans un langage très châtié et d’autres vont être
très vulgaires ou très contemporains, l’anachronisme de langage ne me fait pas
peur.
C’est quelque chose qu’on ne retrouvera pas dans De Cape et de Crocs ou
alors simplement par maladresse. Dans l’ensemble les personnages parlent tous
un langage qui est approximativement celui du XVIIème siècle donc la langue de
Molière, qu’ils soient pirate ou marquis. Cette similitude de langage pouvait
d’ailleurs poser un problème pour typer les personnages. Dans Garulfo je différencie
les personnages par leur langage : certains vont parler un langage châtié,
d’autres un langage ordurier. Dans De Cape et de Crocs, l’exercice est
plus subtil puisque je dois jouer sur la personnalité : le personnage va
s’exprimer avec les mêmes mots que les autres mais différemment.
Vincent : Tu joues beaucoup sur l’ambivalence entre hommes et
animaux.
Alain Ayroles : Ce n’est pas quelque chose de nouveau,
depuis Esope jusqu’à Placide et Muzo, cela a toujours existé..
Vincent : Mais ce n’est jamais un univers entièrement humain
ou animal, c’est entre les deux.
Alain Ayroles : En fait, c’est lié à mon travail sur les
clichés, les scènes de genre et tout ce qui est lieux communs en général… Quand
La Fontaine met un animal à la place d’un humain c’est pour typer le personnage,
incarner un trait de caractère attribué à l’animal par anthropomorphisme. Je reprends
simplement ce principe.
Par exemple dans De Cape et de Crocs, les personnages principaux sont un
loup et un renard donc a priori des caractères bien définis. Mais je m’amuse ensuite
à creuser les subtilités de ces personnages pour qu’ils ne se résument finalement
pas seulement à la ruse du renard et la force du loup. Finalement, c’est un jeu
de masques : si on adaptait de De Cape et de Crocs au théâtre, on
demanderait aux comédiens de revêtir un masque façon commedia dell’arte avec juste
un museau sur le nez. On se rapproche du masque du théâtre italien dans cette
optique d’utiliser des archétypes qui se révèlent moins simples et moins monolithiques
qu’on ne pourrait le croire.
| De Cape et de Crocs T.5 |
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Planche 23
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Vincent : Les notions de rythme de lecture, de vitesse que tu
développes sont des préoccupations assez neuves. Avant on parlait juste de découpage,
les choses étaient faites plus instinctivement. Aujourd’hui ça commence à être
théorisé, enseigné…
Alain Ayroles : Ce n’est pas un hasard si Scott Mc Cloud
a écrit L’Art invisible il y a quelques années, s’il commence à y avoir
des travaux théoriques sur la bande dessinée, plus d’universitaires qui lui consacrent
des thèses ou des mémoires. Tout simplement cahin-caha, la bande dessinée est
en train d’obtenir une certaine reconnaissance parce qu’on se rend compte que
ce n’est pas juste dessiner des petits bonhommes dans des cases et avec des bulles
placées n’importe où. C’est une forme d’art je pense, ou en tout cas une accumulation
de techniques.
De nombreux auteurs se mettent maintenant à réfléchir à ce qu’ils font et à essayer
de comprendre comment cela fonctionne. Dans le milieu underground ou indépendant,
pas mal de dessinateurs font de la recherche formelle, via l’Oubapo par exemple.
L’oubapo est l’héritier en bande dessinée de l’Oubipo, à savoir un mouvement qui
cherche, à travers un travail sous contrainte, à dégager des règles et à comprendre
la structure du genre.
Il y a plein d’autres gens qui font de la recherche à leur façon. Je pense par
exemple à Christophe Bec qui a sorti Hôtel particulier, une BD qui est
en fait une sorte de roman photo retravaillé. Alors que c’est quelqu’un qui maîtrise
parfaitement le dessin et qui peut réaliser un album réaliste sans avoir besoin
de cette aide. Mais cet échantillonnage d’image ou de travail d’après réel est
un axe de recherche très intéressant.
Et puis de nouveaux genres apparaissent : dans les années 1990 on a découvert
l’autobiographie. On commence maintenant à trouver également des biographies comme
la Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert ou Pacsin de Joann Sfar. A la
différence d’autrefois où les biographies étaient souvent des boulots de commande,
la vie de Jésus ou celle de Che Guevra, elles sont maintenant le fruit de démarches
personnelles. D’autres genres encore vont être abordés en bande dessinée, je pense
qu’on va bientôt voir de véritables bandes dessinées naturalistes, de plus en
plus de reportages. La BD est un medium qui se prête à tout et qui jusque là était
bridé. Et on n’en est encore qu’aux balbutiements, il reste des tas de choses
à faire. Mais on est maintenant dans une phase de plein essor !
Le problème de la bande dessinée, c’est qu’elle n’a pas de critique digne de ce
nom. Il y a quelques années, les cinéastes avaient fait un manifeste pour se plaindre
de la violence des critiques. Les auteurs de bande dessinée, eux, pourraient pleurer
de ne pas avoir de critique. Il n’y a aucun support pour cela. Quand il y a des
critiques de BD dans des journaux, c’est le plus souvent élogieux mais sans qu’il
y ait de véritable démontage des œuvres, de dissection comme il pouvait y en avoir
autrefois dans les Cahiers de la bande dessinée. Il n’y a pas l’équivalent
des Cahiers du cinéma en bande dessinée. Et des revues comme 9ème
art sont trop confidentielles.
Vincent : C’est étonnant qu’aucun journal ne propose l’équivalent
des 4 clés de Télérama ou les « chocs du Monde de la Musique » adaptés
à la BD…
Alain Ayroles : On est dans une période un peu bâtarde
où la bande dessinée s’enrichit d’œuvres intéressantes sur lesquelles il y aurait
beaucoup à dire mais n’est pas suffisamment reconnue pour que des gens qui ont
une plume, qui ont une capacité d’analyse s’y intéressent vraiment.
Vincent : Et surtout, il n’y a personne pour leur demander de le
faire…
Alain Ayroles : Et surtout, il n’y a aucun support pour
cela. La presse est encore très frileuse vis à vis de la bande dessinée, incapable
d’en parler si elle n’a pas un sujet d’actualité pour s’y raccrocher. Il n’y a
qu’à se rappeler de la couverture de presse autour du festival d’Angoulême 2001 :
Florence Cestac était la Présidente du Festival et du coup tous les papiers ont
tourné autour de la femme et la bande dessinée… Parce que ça permettait de se
raccrocher à un sujet de société. Sans cette aide, la BD n’est pas digne d’intérêt
comme peuvent l’être la littérature ou le cinéma. Alors qu’actuellement la bande
dessinée n’a plus à rougir vis à vis de ces genres-là.
Cette absence de travail d’analyse des journalistes est d’autant plus étonnante
que la BD est un medium qui fait appel à des compétences diverses : le dessin,
l’écriture. On se retrouve donc avec des questions que se posent les littérateurs,
des questions de composition et de dessin que se pose un peintre mais aussi des
problèmes d’enchaînement et de restitution du temps qui sont plus liés au cinéma.
Cette espèce de mixité du genre fait que c’est extrêmement complexe à gérer. Faire
une bonne bande dessinée requiert de maîtriser des langages différents et c’est
étonnant de découvrir, dans les coulisses d’une bande dessinée, la complexité
de ce qui est mis en œuvre.
Vincent : Maintenant que Garulfo tire à sa fin, que De Cape
et de Crocs est bien avancé, tu te lances dans un projet solo ?
Alain Ayroles : Oui, je suis parti sur un projet qui est
malheureusement encore en chantier… C’est en fait une histoire d’héroïc fantasy
pure et dure avec tous les clichés du genre mais bien entendu détournés. Une sorte
de road-movie existentialiste : une histoire qui n’a rien à voir avec de
l’héroïc fantasy mais qui se déroule dans un contexte d’héroïc fantasy et s ‘efforce
de respecter tous les canons du genre !
Vincent : Tu vas utiliser une style très jeté du point de vue
dessin ?
Alain Ayroles : J’ai beaucoup erré à ce sujet : j’ai
un graphisme jeté mais à force de travailler avec des dessinateurs perfectionnistes
et talentueux, j’ai du mal à l’assumer… Je suis habitué à des gros budgets en
matière de dessins, des gens qui n’hésitent pas à faire mille figurants et des
décors somptueux et j’avoue que quand j’ai fini une page avec mon dessin jeté,
j’ai l’impression que c’est vraiment une série B, voire Z. Je n’ai donc pas encore
trouvé mon style définitif qui devrait être un compromis entre le grand spectacle
et l’économie de moyens.
Vincent : Tu en es à combien de pages, là ?
Alain Ayroles : Je ne préfère pas le dire, j’ai honte…
Vincent : Delcourt – si c’est bien pour eux que tu travailles
- risque d’attendre quelques temps !
Alain Ayroles : Oui, ça sortira chez Delcourt. Mais la
date est imprévisible !
Vincent : Tu ne te donnes pas de limite toi-même ?
Alain Ayroles : Si, je m’en suis fixé mais j’ai du mal
à les respecter… J’aimerais bien que ça sorte, disons, courant 2003.
Vincent : Comme tu es ton propre dessinateur, tu ne cours pas
le risque de modifier ton scénario même une fois ta planche dessinée ? Avant,
tu avais un garde fou avec la séparation des rôles…
Alain Ayroles : Le problème surtout, c’est que j’ai la
tentation de modifier le découpage en fonction des dessins. C’est un écueil dont
je suis conscient et que j’essaie d’éviter. Mais il m’est difficile d’être suffisamment
schizophrène pour séparer en moi le scénariste du dessinateur.
Vincent : Tu passes quand même par l’étape du storyboard ?
Alain Ayroles : Oui, tout à fait.
Vincent : Ca sera une saga en plusieurs tomes ?
Alain Ayroles : Oui. J’aimerais bien réaliser des one-shots
mais je suis confronté à un problème de format : j’ai envie que ce soit en
couleur et donc je suis obligé de retomber dans ces formats de 46 pages. Le one-shot
me paraît donc difficile, d’autant que je souhaite m’attarder sur de la psychologie
et prendre mon temps pour utiliser des silences, des temps morts, réaliser des
scènes assez contemplatives, même s’il y aura de l’action.
Vincent : A une époque on voyait bien des one shots de 120 voire
130 pages ?
Alain Ayroles : En général c’était et c’est encore en noir
et blanc. Et puis comme sur un tel type d’album, il se passe un temps énorme entre
le moment où tu commences à travailler dessus et le moment où il est publié, c’est
très frustrant de devoir attendre aussi longtemps. Avant, le problème était différent
car il y avait des supports de prépublication comme A Suivre.
Vincent : Il existe bien quelques nouveaux supports comme Bo
Doï, Pavillon Rouge ou Lanfeust Mag. Mais ce n’est plus de la vraie prépublication,
car le projet d’album est préexistant, prédominant.
Alain Ayroles : Oui, et c’est aussi un problème d’éditeur.
Souvent les éditeurs utilisent l’argument que les gens sont habitués à un certain
type de format. Mais il y a aussi un moment où les éditeurs doivent avoir la volonté
de faire bouger les choses. C’est sûr que c’est toujours risqué pour un éditeur
de changer de format, d’être le premier à faire quelque chose. Mais quand un éditeur
crée un nouveau support et que le format fonctionne, les autres suivent en général.
Il n’est qu’à voir ce qui s’est passé avec L’Association qui - grâce à son succès
d’estime et à quelques auteurs devenus populaires auprès du grand public - a poussé
les éditeurs traditionnels à créer des collections dans un format très proche
de ce qu’ils avaient créé.
Vincent : Tu as encore d’autres projets ?
Alain Ayroles : Oui, j’ai pas mal de projets dans mes tiroirs
mais j’ai tendance à beaucoup peaufiner, peut-être trop : y a un moment faut
savoir arrêter de fignoler et se jeter. Alors ce n’est pas pour tout de suite.
Interview réalisée par Vincent
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la première partie de cette interview
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