|
Vincent : Quelle est l’origine de votre journal ? Comment
avez-vous pris cette décision ? Aviez-vous déjà par le passé tenu un journal ?
Fabrice Neaud : J’ai toujours parlé de ma petite vie
dans tout ce que j’ai entrepris jusque-là. Je n’ai jamais pu m’en empêcher. Cela
m’a toujours donné l’impression de partir sur des exemples solides et concrets
pour élever la réflexion future vers un ordre plus général. J’ai toujours voulu
faire de la bande dessinée également et pour être honnête, de la bande dessinée
de science fiction. Il se trouve que jusqu’à la création, avec quelques amis dont
je parle dans le Journal, d’Ego comme X qui me publie, je n’avais
jamais songé à joindre ces deux envies. C’est aujourd’hui chose faite. La décision
date des environs de 1992, période que retrace le premier tome du Journal,
mais l’envie est donc bien antérieure.
| Création Ego comme X P22 T2 |
|
|
| La création d'Ego comme X racontée
dans le tome 2. |
Sinon oui, j’ai toujours plus ou moins tenu un journal. D’ailleurs, depuis
98 j’en tiens un rigoureusement par écrit.
Vincent : Vous avez décidé de ne pas mettre de distanciation
entre votre vécu et votre journal. Est-ce par honnêteté, facilité ? Est-ce
que ce journal joue pour vous un rôle d’exutoire, de catharsis ?
Fabrice Neaud : Il y a plusieurs années entre les événements
vécus et la réalisation des planches, ce dont témoigne la date de publication,
il y a donc automatiquement une distanciation. La réalisation du tome 3,
par exemple, est postérieure de 5 ans aux événements qu’il décrit. Supprimer
la distance était le but de la Première tentative de journal direct dans
Ego comme X n°5, pas de l’ensemble du Journal, pour des raisons techniques
d’évidence, comme je viens de le montrer. Il n’y a pas plus difficile, au contraire,
que de supprimer la distance, surtout avec un dessin comme le mien. Il faudrait
une écriture minimale pour parvenir à tenir un journal qui prétendrait à l’abolition
de la distance, ce qui resterait une illusion. Il y a toujours transposition.
Je ne pense pas que le Journal lui-même laisse planer le doute, dans sa
construction même, quant au travail d’interprétation. Ce n’est pas davantage un
exutoire. L’idée de l’exutoire ou de la catharsis est un cliché. Mais seul celui
qui publie peut s’en rendre compte. « Tenir » son journal peut être
une activité prépubère cathartique, en effet. Quand on choisit de le publier,
la seule perspective des possibles retours interdit de s’amuser encore à ça. J’inverserai
le processus, en fait, un journal publié, c’est la catharsis du lecteur, pas celle
de l’auteur.
| Epure Stéphane vers Dominique P137 T3 |
|
| Une scène prévue pour faire partie du tome 1... |
| Stéphane vers Dominique P137 T3 |
|
|
| ...est exploitée dans le tome 3 sur un autre sujet |
Vincent : Se lancer dans une telle entreprise - nombre de pages
donc durée d’écriture, solitude du travail - n’est-ce pas un peu casse-gueule,
risquer sa santé morale ?
Fabrice Neaud : Ce n’est pas plus « casse-gueule »
que de réaliser un récit de fiction. Le découpage, la mise en page, les questions
de dessins, de récit, de cohérence d’une séquence sont exactement les mêmes. Evidemment,
il entre en compte une prise de risque supplémentaire, on s’expose. C’est évidemment
très dur pour la santé. En même temps, lorsqu’on choisit de faire ce genre de
travail, c’est qu’on part d’un constat d’échec fondamental quant au mythe sacré
de la « discussion », persuadé qu’elle peut tout résoudre. Publier son
journal, c’est une fin en-soi et surtout une fin de non recevoir, comme toute
œuvre, d’ailleurs.
Vincent : Vous citez le prénom de la plupart des personnes
qui peuvent donc se sentir visées. Ça semble vous avoir posé quelques problèmes
suite à la publication des deux premiers ouvrages. Pourquoi alors l’avoir encore
fait dans le troisième volume ? Et pourquoi certains personnages ont-ils,
eux, le droit d’être seulement nommés par des abréviations ?
Fabrice Neaud : Qui dit que les prénoms cités sont bien
les vrais prénoms, en dehors de ce qu’affirme le récit ? Comme les visages
d’ailleurs… Le livre est un monde tautologique et clos. Rien en son sein ne prouve
quoi que ce soit. Il faudrait pour cela faire une enquête… Certains se sont amusés
et s’amusent encore à la faire, chacun trouve les occupations qu’il peut…
Quoiqu’il en soit, l’authenticité prétendue des prénoms induit un récit que
n’auraient pu induire des prénoms fictifs. Voyez le roman, voyez tout le travail
de Proust sur les noms, qui donne même son titre à un passage de La Recherche
du temps perdu : Noms de pays. Un prénom, ce n’est pas un numéro
de sécurité sociale, ça a une couleur, ça induit tout un imaginaire. Eric n’a
pas la même couleur que Jérémie. Dans mon cas, ce qui me préoccupe, c’est davantage
l’authenticité des visages. Plus qu’un prénom, un visage ne peut être modifié.
Cela n’a rien à voir avec une prétendue authenticité, d’ailleurs, mais davantage
avec cette histoire de couleur et d’imaginaire. Pour retrouver la justesse des
sentiments, des situations, finalement, un visage, ça compte plus que tout. Un
maigre ne fait pas le même effet qu’un gros, un brun qu’un blond, des yeux bleus
que des yeux marrons. Croire que l’interchangeabilité des visages, des prénoms
et des lieux pour faire un récit comme on se servirait d’acteurs et de décors,
n’a aucune incidence sur celui-ci est une erreur. C’est appliquer à l’autobiographie
les paternes de la fiction. Il suffit d’ailleurs de se poser la question dans
l’autre sens : si on effectue des choix quant aux noms, aux lieux et à la
tête des personnages d’une fiction, c’est bien qu’on sait que ce choix induit
déjà une grille de lecture. Dans une perspective autobiographique, c’est l’antériorité
des noms, des lieux et des êtres qui détermine le récit, ses orientations et ses
péripéties. Croire que ce même récit peut être épuré in abstracto au point
de faire s’évanouir l’authenticité des êtres, lieux et noms jusqu’à ne faire du
récit qu’un diagramme est une manière de nier l’impact de la forme sur le fond.
Et comme tout art est justement un travail sur la forme…
| Initiales P 156 T.3 |
|
|
Seuls les personnages secondaires se voient appelés
par
leurs initiales
|
Bien sûr, je ne réponds pas tout à fait à votre question. Cependant, c’est
pour la même raison que certains personnages ne bénéficient que d’une initiale.
Il se trouve peut-être que leur « forme », justement - ici leur nom,
mais ce pourrait tout aussi bien être leur visage et c’est souvent le cas - n’avait
qu’une faible incidence sur le fond des événements : ce sont des passants
dans l’histoire, ils ne reviendront pas. L’initiale, pour eux, n’est pas un droit,
au contraire. Ce sont eux qui disparaissent dans les oubliettes formelles de la
fiction…
Quant à la décision d’avoir continué à « nommer » les gens dans le
tome 3, mais surtout à les dessiner, il me semble que c’est une question
plus importante, une question de cohérence. Si Machin du tome 1 s’appelait
Truc dans le 2, le lecteur n’y comprendrait plus rien. Ensuite, ce n’est pas sur
le caprice de quelques-uns que je vais déroger au principe de réalisation du Journal,
après tout, dans un monde qui tend à tout privatiser au point que tout appartient
à quelqu’un, plus que jamais nommer les choses et les êtres, mais surtout les
représenter, devient un devoir de résistance. Je veux bien qu’on « logoïfie »
le monde entier, mais il faudrait voir à ce que les gens se mettent dans la tête
que leur tête, justement, n’est pas à vendre, que leur image leur appartient peut-être,
mais pas le regard que l’on peut porter sur elle (ni sur eux). Et comme leur image
est la seule interface qu’ils ont à proposer avec le monde, je vois mal qu’un
regard - le mien, par exemple, mais celui de n’importe quel artiste, tout aussi
bien - puisse s’en passer. Le délire hallucinatoire au centre duquel je cristallise
beaucoup d’excès réactifs est bien moins le symptôme d’une vraie question d’éthique
sur le droit à l’image (il suffit de me lire pour se rendre compte que je suis
plus prudent avec les gens dont je parle qu’ils ne l’imaginent) que la réaction
symptomatique face à l’appropriation globale du monde comme marchandise. Les gens
n’ayant plus « que » leur image, justement, lui accordent une importance
démesurée et, en s’opposant violemment à ce qu’elle soit publiée, font le jeu
de la marchandisation. Ils souhaiteraient qu’il y ait des procès, des condamnations,
des amendes, mais ils ne comprennent pas qu’ils fixent, sans le savoir, un prix
à ce qui n’en avait pas : cette image qui est la leur. Néanmoins, ils ont
le droit de s’opposer à ce que je les dessine ou les nomme. Mais j’ai aussi le
droit de m’exprimer. C’est leur liberté contre la mienne. C’est même ce que j’explique
à la fin du tome 3. Cette image leur appartient, mais dans le champ de mon
regard elle n’est plus tout à fait la leur. En outre il s’agit bien de leur image,
justement, et incidemment de mon regard. Après tout, la carte n’est pas le territoire.
Vincent : Vous avez donc eu des débuts ou des menaces de procès ?
Fabrice Neaud : Des menaces, oui. Mais comme ceux qui profèrent
ces menaces ne sont même pas les gens concernés - qui m’ont poliment félicité
pour l’ouvrage, d’ailleurs, et devant témoins -,
ça prête à rire. Il n’empêche que ces menaces sont extrêmement blessantes
et que le dilemme moral dans lequel me plonge cette situation paradoxale est douloureux.
Je n’ai aucunement l’intention de blesser qui que ce soit, or je sais que je peux
blesser, que je blesse. En même temps, il est hors de question que je renonce
à cette démarche dans laquelle gît une grande partie de la valeur du résultat,
contrairement à ce qu’ont décrété certains de mes détracteurs qui, pour la plupart,
n’ont jamais lu une seule autobiographie de leur vie, à part peut-être celle de
Moebius !
Vincent : Vous êtes lié à des dessinateurs
tels que Bajram ou Bec dont l’univers est bien plus imaginaire, SF que vous ?
Qu’est-ce que vous appréciez dans leur travail ?
Fabrice Neaud : Christophe Bec et Denis Bajram sont avant
tout des amis. Je suis très lié également avec Richard Marazano. Vu de l’extérieur,
les gens pensent que les dessinateurs s’apprécient ou se détestent sur la base
de leurs travaux, c’est totalement faux. Si vos meilleurs amis font le même travail
que vous, ce n’est pas ce qui détermine votre amitié, bien que cela ait pu déterminer
votre rencontre. La question est à prendre dans l’autre sens : j’ai des amis
qui se trouvent être dessinateurs. Si tel est le cas, c’est qu’on rencontre les
gens très souvent parce qu’on partage la même niche écologique, ou socioculturelle
si vous préférez. Après, il se trouve que je peux aussi apprécier leur travail.
Je pense que ni Christophe Bec ni Richard Marazano n’ont des préoccupations tant
éloignées que ça des miennes. Regardez Hôtel particulier de Christophe. C’est
un récit où des personnages se questionnent sur l’image, sa validité, sa part
de consubstantialité avec ce qu’elle montre. Quant à Denis, c’est un grand fan,
comme moi, de comics américains. Il a une grande culture de la bande dessinée
- je connais peu de gens qui lui arrive à la cheville dans le milieu - et surtout
une grande culture générale - ce qui est encore plus rare. En tout cas c’est amusant
que vous me posiez la question parce que justement le tome 4 du Journal
se charge de raconter la période où Denis, Christophe et Richard ont « débarqué »
dans ma vie. Cette triple rencontre - juste entamée dans le tome 4 - est
majeure. Ils seront nommés en tant que tels, d’ailleurs et ils le savent, Denis
a même vu les pages le concernant.
Vincent : Quels problèmes de narration vous êtes-vous posé
en entamant votre journal ? Ou avez-vous démarré sans vous poser de question ?
Triptyque :
épure P 104 et 87 T.1 |
|
|
| Le dessin et le texte de ce croquis seront séparés,
... |
| P 87 T.1 |
|
|
| ... le texte utilisé avec une image modifiée... |
| P 104 T.1 |
|
|
| ...et l'image exploitée vingt pages plus tard
|
Fabrice Neaud : C’est complexe, tout questionne. La question
principale était liée, évidemment, à cette histoire de représentation. Fallait-il
que je représente ou non les faits, les gens ? Fallait-il que je les nomme ?
J’y ai répondu plus haut. C’était le plus dur. Ça reste un combat de tous les
jours. L’ensemble du travail ne sera d’ailleurs qu’un immense retour infini à
ce questionnement-là. Après, je me pose les mêmes questions que tout autre dessinateur.
Le noir et blanc est primordial, par exemple, plus proche de l’écriture. Je crois
que l’intention est que le spectre narratif soit le plus large possible, un peu
comme pour McKean (NDLR : auteur anglais de Cages, Comédie tragique et
Le Jour
où j'ai échangé mon père....). C’est normal, quand on veut jouer sur la
mémoire, ses anamnèses, la représentation…
Vincent : Quoi qu’il en soit, il est évident que
vous avez développé des techniques de narration au cours de l’élaboration de votre
journal. Par exemple, vous liez temps qui passe et taille de la case, non ?
Fabrice Neaud : Oui, ça c’est l’apport des mangas. C’est
curieux, d’ailleurs, que peu de gens se soient encore rendu compte que j’ai bien
plus à payer mon tribut aux mangas et aux comics qu’à n’importe quelle BD dite
indépendante. La façon dont je fais intervenir le grand portrait de Dominique
à la fin de son monologue final dans le troisième tome a davantage à voir avec
l’arrivée des Célestes sur Terre dans le Earth X d’Alex Ross qu’avec
Livret de Phamille de Menu.
Vincent : Dans le premier tome, vous laissez en flou des
parties de corps, en particulier des visages. Quel était l’effet recherché ?
Quand vous utilisez ce type de procédé dans le dernier tome, il me semble que
je ressens beaucoup mieux ce que vous avez voulu faire.
Fabrice Neaud : Dès qu’il y a un flou, quel qu’il soit,
c’est qu’il y a le souci de laisser la projection imaginaire et émotionnelle du
lecteur opérer. Dans le tome 1, le flou opéré sur les visages pouvait générer
beaucoup plus de confusion de sens : parfois, c’était juste parce que je
n’avais pas d’«image» à proposer à ce moment-là.
Vincent : Vous alternez vue objective et subjective, vous
êtes selon les scènes acteur ou cameraman. Comment se fait le choix sur chaque
séquence, en fonction de quels critères ?
| agression P 187 T.3 |
|
|
Une scène d'agression où se mêlent
vue objective et vue
subjective |
Fabrice Neaud : Si je suis acteur, c’est parce que je suis
observateur de mes propres péripéties. L’acteur et le narrateur ne sont plus la
même personne. Je suis alors pris dans un jeu global avec les autres protagonistes.
Je peux davantage être critique. Parfois, c’est le texte off lui-même qui est
collé à l’événement, par exemple dans le tome 3, l’épisode de prise de conscience
que le petit fascicule Le Doumé n’était pas une idée stratégique. En vue
subjective, c’est tout bête, ça permet au lecteur d’être à la place du narrateur.
Il observe les autres et le texte off est là comme une voix qui parle dans sa
tête et le guide dans certaines émotions, comme un sismographe. Parfois, l’une
et l’autre sont en contradictions : c’est voulu. Le lecteur est amené spontanément
à ressentir un type d’émotions alors que le texte lui indique une émotion qui
lui reste étrangère. Il ne faut pas oublier que le narrateur d’un journal ne cherche
pas à ce que le lecteur s’identifie à lui, juste qu’il soit le témoin de ce qu’il
ressent. Certains de mes détracteurs se sont laissés prendre au piège, ils trouvaient
évidents que certaines situations décrites induisaient un seul type de jugement
que je ne prononçais pas. Ils n’ont pas compris que ce schisme était voulu et
que, partant de là, c’est sur le schisme qu’il fallait réfléchir et non pas sur
la réaction pavlovienne qu’ils venaient d’avoir.
Cette dualité des points de vue (si bien nommés) permet une mise en abîme de
la critique. C’est surtout censé montrer que l’auteur et le narrateur ne fusionnent
pas tout le temps et que, d’évidence, dans ce jeu de va-et-vient, il y a des « points
de vue » différents. Cela veut dire que l’auteur, le narrateur, je,
est donc capable de mettre ou de ne pas mettre une distance, de dire ou de ne
pas dire, qu’il exerce un choix, donc que ce Journal est bien une reconstruction
a posteriori qui témoigne de la construction d’une identité plutôt que
du tracé sismographique écorché vif de cette identité. Ce dernier y a également
sa place, mais il est pris dans la nasse des intérêts d’un récit supérieur.
Vincent : Ma séquence favorite du point de vue « suggestion
de sentiments » se situe au début de troisième tome, la scène dans la voiture
avec le militaire : vous mettez le lecteur carrément à votre place !
| Drague militaire P 187 T.3 |
|
|
La scène avec le militaire : jeux d'ombre et de
lumière
pour rendre l'embarras du narrateur |
Fabrice Neaud : Ah ? Tiens. C’est curieux. Ça change de
la scène muette du « bal » dans le bar avec Dominique. Merci beaucoup.
Pour une fois qu’on me parle de cette scène ! Elle est importante, car ce
joli costaud aura une importance déterminante dans mon univers érotique, mais
ça… Cependant, c’est un procédé qui n’est pas si rare, c’est d’ailleurs celui
que j’utilise pour le long monologue final de Dominique, bien que là, le lecteur
soit seul pour interpréter les émotions du narrateur. Il est condamné à ne plus
ressentir que les siennes propres, d’ailleurs, ce qui doit le changer après 300 pages
de « bavardage ».
Vincent : Il s’écoule de longs mois entre les événements
racontés et la parution de la bande dessinée. Vous ne dessinez donc pas la bande
dessinée immédiatement ? Comment consignez-vous les faits : par écrit,
croquis ?
Fabrice Neaud : Depuis 1998, je tiens rigoureusement un
carnet de bord « en bande dessinée », ce qui ne dit pas qu’il suffirait
de le publier tel quel, mais il serait presque exploitable. Cependant, cette rigueur
s’est un peu étiolée depuis fin 2000 où j’ai davantage pris de photos. Je dessine
assez peu. C’est un exercice qui m’est très laborieux. Jusqu’en 1998, c’était
un foutoir monstrueux. Beaucoup de notes écrites, peu de dessins, peu de photos.
Parfois des notes griffonnées à la hâte sur un agenda. Mais parfois aussi des
idées très claires de séquences où je me suis dit « Ah, ça, il faudra le
mettre en scène comme ça ! » Ce fut le cas de la scène du bar tournoyant
- idée qui m’est venue avec la lecture de Cages de Mc Kean, on peut le
dire -, de celle avec Cyril qui me fait son commentaire sur le don de mes
planches à Dominique et le monologue, bien entendu. Sinon, le tome III est
sans doute celui qui m’a demandé le plus de travail car c’était celui où j’avais
le moins de documentation.
| Carnet |
|
|
Ce n'est qu'à partir de 1998 que Fabrice a tenu un
carnet
de bord en temps réel |
Vincent : Quand vous décrivez une
scène de bonheur avec Dominique - surnommé Doumé par ses amis - à la terrasse
d’un café, les images, la construction du récit elles datent de ce moment-là ou
d’un travail a posteriori ?
Fabrice Neaud : La scène dont la réalisation fut la plus
proche de l’événement fut celle du monologue final de Dominique, trois mois à
peine après, justement parce que j’en avais une idée très claire. Evidemment,
il y a eu des retouches, mais narrativement, rien n’a bougé. En fait, le véritable
travail de création est directement sur la planche. Si j’ai choisi le principe
du gaufrier, c’est pour pouvoir dessiner case après case et aussi pour pouvoir
faire des découpages sauvages jusqu’au dernier moment. A cet égard, le tome 3
est un travail de Compagnon : il y a des scènes qui ont bougé de 200 pages !
Vincent : Votre travail n’est donc pas chronologique, et
même votre récit des événements ne respecte pas scrupuleusement la chronologie ?
Diptyque :
Coda P 354 T.3 |
|
|
| Pour la scène finale du tome 3 aux fêtes de
Bayonne... |
| Epure Coda P 354 T.3 |
|
|
| ...croquis et version finale sont plus ressemblants |
Fabrice Neaud : La chronologie des événements est strictement
respectée. En fait, je « n’invente » rien. Mais je travaille dans tous
les sens à la fois, parce que j’ai des idées claires pour des scènes qui peuvent
être tardives dans le récit et qu’il me faut les dessiner tant que c’est chaud.
Par exemple, la scène finale du tome 3 a été dessinée entièrement après les
Fêtes de Bayonne de 97. J’y étais retourné deux ans après la scène relatée elle-même
et presque exprès pour ça. Je l’ai dessinée dans les jours qui ont suivi et c’est
l’une des raisons pour laquelle elle possède peut-être cet aspect énergique et
hystérique que certains lecteurs ont pu noter. C’était l’effet souhaité. Sinon,
tout ce qui est de l’ordre de l’introspection pure, je le réalise sur le coup.
Vincent : Et votre immense coup de gueule des pages 264
à 284, est-il placé dans le livre à l’époque où vous l’avez ressenti, consigné
dans votre cahier ou est-il à cet endroit par un jeu de construction, d’équilibre
du récit ?
Fabrice Neaud : Là, non. Cette prise de conscience est
très tardive. C’est l’un des exemples inverses au monologue, et que j’ai dessiné
au moment où je devais dessiner, en fait mi-1999. Cette scène fut décidée entre
autre grâce à ma rencontre avec l’écrivain Guillaume Dustan. Je me suis rendu
compte que je tournais encore autour du pot, qu’il fallait y aller un peu plus
durement, que jamais la bande dessinée n’avait encore permis que l’on s’exprimât
ainsi alors qu’elle pouvait le faire. Elle est également construite sur le modèle
de la scène d’émeute de l’écrivain dans Cages. Mais elle formule le nœud
de ce que je ressentais à l’époque. Je crois que si j’avais été capable de formuler
cette pensée à ce moment-là, j’aurais mis quelques claques et je n’aurais pas
vécu les choses de la même manière. Je ne me rendais pas compte à l’époque que
la souveraineté épistémologique, la complicité intellectuelle que je partageais
– ou pensais partager - avec Dominique et son entourage n’avaient aucune légitimité,
quelle reposait sur une pensée, un système de valeur fondamentalement hétérosexuel.
Cette scène m’a donné énormément de mal. Elle est bâtie sur un texte écrit antérieurement
et réaménagée pour l’occasion mais qui peut toujours se lire indépendamment. Je
me suis d’ailleurs amusé à le faire lors d’une conférence à Rennes en novembre
2000.
Je considère que c’est un peu plus qu’un coup de gueule, tout de même. Si ça
n’avait été qu’un « coup de gueule », les gens auraient rigolé à la
fin de la lecture, on serait passé à autre chose. Pas du tout. Il y a eu des réactions
chaleureuses de gens qui venaient de prendre conscience de quelque chose. On ne
s’attaque pas au concept de « tolérance » aujourd’hui comme ça. Cette
scène est la première grande prise de conscience politique du Journal.
Ce n’est pas fini…
Vincent : Pour en revenir à la scène
du café, vous décidez de faire 15 pages sans parole comme un défi ou parce que
ce que vous avez ressenti, ce que vous voulez faire ressentir,
ne passe pas par les mots ?
| La Danse, p. 47 T.3 |
|
|
La scène de la danse ou l'art de suggérer
les sentiments
sans recourir aux mots |
Fabrice Neaud : Les deux. Comme on me prétend trop bavard,
j’ai voulu montrer que j’étais aussi capable de faire dans la séquence oubapienne.
Mais l’exercice n’est pas très compliqué. Quelqu’un a-t-il remarqué qu’elle était
construite sur le principe de la fugue, avec l’entrée progressive des quatre voix,
ses strettes, ses diminutions, ses augmentations, ses thèmes renversés ?
Je trouve plus difficile de faire une scène comme celle contre la « tolérance ».
Vincent : Au total, le tome 3 de votre journal fait 374
pages. Je suppose que le problème ne s’est pas posé à vous en terme de nombre
de pages, mais simplement, c’était le nombre de pages qu’il vous fallait pour
raconter toute l’histoire avec Dominique ?
Fabrice Neaud : C’est ça. Je le trouve même un peu court.
Il y a deux scènes qui auraient mérité d’être allongées. Celle qui précède Tabula
rasa et qui aurait été, à mon sens bien mieux en s’achevant sur les paysages
muets - un peu pour faire le pendant de la scène du bar, mais en plus grave, évidemment
-, comme une longue coda avant les Fêtes de Bayonne et la dernière page aurait
pu se développer en quatre, voir six, pour que lecteur enregistre bien les toutes
dernières phrases, cruciales, mais qu’on a un peu tendance à oublier.
Vincent : Vous faites partie des créateurs d’Ego
Comme X, l’éditeur où est publié le Journal. Quel rôle y jouez-vous ?
Participez-vous aux choix éditoriaux ?
Fabrice Neaud : Je joue un rôle très faible. C’est Loïc
Néhou qui s’occupe de tout. Certes, la diffusion est maintenant prise en charge
par le Comptoir des Indépendants, mais franchement, aussi honnêtes soient
ceux qui le gèrent, c’est un pied supplémentaire vers les concessions… Loïc a
un niveau d’exigence éditoriale hors du commun. Il voit, il sent des choses qu’aucun
autre membre d’Ego comme X ne verrait ou ne sentirait. Tous les auteurs qui
sont passés entre ses pattes le reconnaissent. Ses choix sont justes, pointus,
parfaits. Quant à la qualité des ouvrages, Loïc pleure dès qu’apparaît une poussière
à l’échelle subatomique sur l’intérieur de la couverture. Il a refait faire tous
les films du tome 1 du Journal pour la seconde édition. Quel autre
éditeur ferait ça ? Tous ceux qui ont fait des livres ailleurs reconnaissent
également qu’ils n’ont jamais eu de plus beaux livres que chez Ego comme X.
Pour la Voix intérieure de Milo et Pinelli, par exemple, les différences
d’impressions des divers essais n’étaient pas décelables à l’œil nu. Loïc, lui,
les voyait. Un œil comme ça, ça devrait se faire coter en bourse. Et je ne parle
que de l’aspect extérieur. Mais encore une fois, comme le fond, en art, c’est
justement la forme…
Vincent : Quels sont les objectifs de l’association ?
Fabrice Neaud : Publier des livres qui ne pourraient pas
exister ailleurs. Dans le cas de Pauline Martin, par exemple, il y a peu de chance
qu’une autre maison en ait voulu. Loïc est très fier de son
livre : La Boîte. Il peut.
| Le val des ânes |
|
|
Ego comme X publie essentiellement des récits
autobiographiques
Le val des
ânes |
Vincent : Financièrement, l’association tient la route ?
Fabrice Neaud : C’est sans doute plus difficile aujourd’hui,
puisque les services d’un diffuseur érodent encore un peu plus le budget, mais
ça tient. Nous ne pouvons que bénir des organismes comme le CnL (Centre national
du Livre), par exemple. Bien que le débat puisse être ouvert sur l’art subventionné.
En ce qui me concerne, je n’ai rien contre l’Etat. J’estime que le peuple se suffit
bien à lui-même pour s’aliéner tout seul.
Vincent : Il y aura donc un tome 4 au Journal. Vous avez
l’intention de continuer cette œuvre pendant longtemps ?
Fabrice Neaud : Ah ! Ah !… Oui. Vous n’êtes pas
prêts d’en voir la fin. Sauf si je meurs demain.
Vincent : Avez-vous d’autres projets ? Des collaborations
avec certains de vos amis dessinateurs ?
Fabrice Neaud : Au jour d’aujourd’hui, on ne peut pas dire
que je puisse libérer un créneau pour faire autre chose. J’ai 6 tomes du
Journal sur le feu, la période 1999/2000 devant correspondre à un virtuel
tome 11.
Cependant, ce ne sont pas les projets qui manquent. Peut-être devrais-je me
mettre seulement au scénario, pour gagner du temps ? J’aimerai bien faire
de l’adaptation. Le projet le plus ambitieux serait La Tétralogie de Richard
Wagner. C’est tellement épouvantable ce qui a déjà été fait là-dessus. J’ai des
idées très claires sur le sujet, mais je les garde pour moi. La seule chose que
je puis dire, c’est que ça satisferait pleinement mon désir de faire du comics
ou du manga.
Il y aurait bien Phèdre de Racine, ou alors Rester vivant, de
Houellebecq, les proportions de ce dernier texte étant beaucoup plus modestes.
Là aussi, j’ai des idées claires.
Sinon, avec vingt bras, trente têtes et cent vies, adapter La Recherche
du Temps perdu, ça ne serait pas mal. Il y aurait un véritable chef d’œuvre
de la bande dessinée à faire avec ce roman. L’écriture de Proust appelle vraiment
la bande dessinée. Je sais qu’il y a une tentative chez Delcourt. Je ne crois
pas que ce soit un exemple à suivre. . Je crois que le Cages de McKean
montrent parfaitement les pistes qu’on pourrait explorer pour adapter La Recherche…
Vincent : A quand la publication du tome 4 du Journal ?
Comme vous dites ne pas toujours retranscrire les époques chronologiquement, on
peut espérer la sortie de plusieurs albums de façon rapprochée ?
Fabrice Neaud : Ah ! Si c’était possible. Mais je
ne sais vraiment pas comment faire. Le temps se distend de plus en plus. Encore
une fois, c’est une question d’énergie. Si j’avais dix bras… Quant au tome 4,
il devrait voir le jour début janvier 2002, en même temps qu’un « roman »
(autobiographique) au Rayon, collection de Guillaume Dustan chez Ballands :
Le Capitaine Emile. J’ai un peu pris les devants, concernant les événements,
en écrivant ce roman qui retrace une période beaucoup plus proche d’aujourd’hui
et détaille en fait la courte histoire Emile publiée dans Ego comme X
n°7.
- Interview en 2 parties, suite et fin le 21 février 2002 -
Interview réalisée par mail entre juin et juillet 2001
Vincent
5 septembre 2001
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