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L'interview !

Fabrice Neaud - 1/2

Auteur du Journal

propos recueillis par
Vincent
Mise en ligne :
5 septembre 2001
Beaucoup tiennent ou ont tenu un jour un journal intime. Mais peu ont choisi d’en faire une démarche artistique destinée à être publiée. Partager ses secrets, son intimité au plus grand nombre est un exercice d’écriture périlleux et aux conséquences difficilement contrôlables. Publier son journal en bande dessinée est une aventure encore plus délicate car sous cette forme, le livre donne au lecteur à « voir » la vie de l’auteur et de ceux qu’il rencontre. En outre, comme ce type de propos est fort éloigné de ceux de la bande dessinée traditionnelle, sa mise en image nécessite ou permet d’explorer de nouveaux modes de narration.
Fabrice Neaud, l’un des premiers, a tenté l’aventure et publié trois volumes de son Journal aux éditions Ego comme X. Des livres directs, sans complaisance mais passionnants de bout en bout.
Leur lecture me suggéra une foule de questions dont je brûlais d’avoir les réponses. Bien que généralement rétif aux interviews, Fabrice a accepté de jouer le jeu, à sa manière, et nous avons conversé par mail durant près de trois semaines. Puisse cette interview de l’auteur vous amener à désirer découvrir son livre comme le livre m’a donné envie de découvrir l’homme.
Navigation rapide

1- Le choix de dessiner un journal intime
2- La technique de narration
3- Ego Comme X, l’association éditrice
4- Vos projets

1 - Le choix de dessiner un journal intime

Journal
Journal T.3

Vincent : Quelle est l’origine de votre journal ? Comment avez-vous pris cette décision ? Aviez-vous déjà par le passé tenu un journal ?
Fabrice Neaud : J’ai toujours parlé de ma petite vie dans tout ce que j’ai entrepris jusque-là. Je n’ai jamais pu m’en empêcher. Cela m’a toujours donné l’impression de partir sur des exemples solides et concrets pour élever la réflexion future vers un ordre plus général. J’ai toujours voulu faire de la bande dessinée également et pour être honnête, de la bande dessinée de science fiction. Il se trouve que jusqu’à la création, avec quelques amis dont je parle dans le Journal, d’Ego comme X qui me publie, je n’avais jamais songé à joindre ces deux envies. C’est aujourd’hui chose faite. La décision date des environs de 1992, période que retrace le premier tome du Journal, mais l’envie est donc bien antérieure.

Création Ego comme X P22 T2
La création d'Ego comme X racontée dans le tome 2.

Sinon oui, j’ai toujours plus ou moins tenu un journal. D’ailleurs, depuis 98 j’en tiens un rigoureusement par écrit.

Vincent : Vous avez décidé de ne pas mettre de distanciation entre votre vécu et votre journal. Est-ce par honnêteté, facilité ? Est-ce que ce journal joue pour vous un rôle d’exutoire, de catharsis ?
Fabrice Neaud : Il y a plusieurs années entre les événements vécus et la réalisation des planches, ce dont témoigne la date de publication, il y a donc automatiquement une distanciation. La réalisation du tome 3, par exemple, est postérieure de 5 ans aux événements qu’il décrit. Supprimer la distance était le but de la Première tentative de journal direct dans Ego comme X n°5, pas de l’ensemble du Journal, pour des raisons techniques d’évidence, comme je viens de le montrer. Il n’y a pas plus difficile, au contraire, que de supprimer la distance, surtout avec un dessin comme le mien. Il faudrait une écriture minimale pour parvenir à tenir un journal qui prétendrait à l’abolition de la distance, ce qui resterait une illusion. Il y a toujours transposition. Je ne pense pas que le Journal lui-même laisse planer le doute, dans sa construction même, quant au travail d’interprétation. Ce n’est pas davantage un exutoire. L’idée de l’exutoire ou de la catharsis est un cliché. Mais seul celui qui publie peut s’en rendre compte. « Tenir » son journal peut être une activité prépubère cathartique, en effet. Quand on choisit de le publier, la seule perspective des possibles retours interdit de s’amuser encore à ça. J’inverserai le processus, en fait, un journal publié, c’est la catharsis du lecteur, pas celle de l’auteur.

Epure Stéphane vers Dominique P137 T3

Une scène prévue pour faire partie du tome 1...
Stéphane vers Dominique P137 T3
...est exploitée dans le tome 3 sur un autre sujet

Vincent : Se lancer dans une telle entreprise - nombre de pages donc durée d’écriture, solitude du travail - n’est-ce pas un peu casse-gueule, risquer sa santé morale ?
Fabrice Neaud : Ce n’est pas plus « casse-gueule » que de réaliser un récit de fiction. Le découpage, la mise en page, les questions de dessins, de récit, de cohérence d’une séquence sont exactement les mêmes. Evidemment, il entre en compte une prise de risque supplémentaire, on s’expose. C’est évidemment très dur pour la santé. En même temps, lorsqu’on choisit de faire ce genre de travail, c’est qu’on part d’un constat d’échec fondamental quant au mythe sacré de la « discussion », persuadé qu’elle peut tout résoudre. Publier son journal, c’est une fin en-soi et surtout une fin de non recevoir, comme toute œuvre, d’ailleurs.

Vincent : Vous citez le prénom de la plupart des personnes qui peuvent donc se sentir visées. Ça semble vous avoir posé quelques problèmes suite à la publication des deux premiers ouvrages. Pourquoi alors l’avoir encore fait dans le troisième volume ? Et pourquoi certains personnages ont-ils, eux, le droit d’être seulement nommés par des abréviations ?
Fabrice Neaud : Qui dit que les prénoms cités sont bien les vrais prénoms, en dehors de ce qu’affirme le récit ? Comme les visages d’ailleurs… Le livre est un monde tautologique et clos. Rien en son sein ne prouve quoi que ce soit. Il faudrait pour cela faire une enquête… Certains se sont amusés et s’amusent encore à la faire, chacun trouve les occupations qu’il peut…

Quoiqu’il en soit, l’authenticité prétendue des prénoms induit un récit que n’auraient pu induire des prénoms fictifs. Voyez le roman, voyez tout le travail de Proust sur les noms, qui donne même son titre à un passage de La Recherche du temps perdu :  Noms de pays. Un prénom, ce n’est pas un numéro de sécurité sociale, ça a une couleur, ça induit tout un imaginaire. Eric n’a pas la même couleur que Jérémie. Dans mon cas, ce qui me préoccupe, c’est davantage l’authenticité des visages. Plus qu’un prénom, un visage ne peut être modifié. Cela n’a rien à voir avec une prétendue authenticité, d’ailleurs, mais davantage avec cette histoire de couleur et d’imaginaire. Pour retrouver la justesse des sentiments, des situations, finalement, un visage, ça compte plus que tout. Un maigre ne fait pas le même effet qu’un gros, un brun qu’un blond, des yeux bleus que des yeux marrons. Croire que l’interchangeabilité des visages, des prénoms et des lieux pour faire un récit comme on se servirait d’acteurs et de décors, n’a aucune incidence sur celui-ci est une erreur. C’est appliquer à l’autobiographie les paternes de la fiction. Il suffit d’ailleurs de se poser la question dans l’autre sens : si on effectue des choix quant aux noms, aux lieux et à la tête des personnages d’une fiction, c’est bien qu’on sait que ce choix induit déjà une grille de lecture. Dans une perspective autobiographique, c’est l’antériorité des noms, des lieux et des êtres qui détermine le récit, ses orientations et ses péripéties. Croire que ce même récit peut être épuré in abstracto au point de faire s’évanouir l’authenticité des êtres, lieux et noms jusqu’à ne faire du récit qu’un diagramme est une manière de nier l’impact de la forme sur le fond. Et comme tout art est justement un travail sur la forme…

Initiales P 156 T.3
Seuls les personnages secondaires se voient appelés par
leurs initiales

Bien sûr, je ne réponds pas tout à fait à votre question. Cependant, c’est pour la même raison que certains personnages ne bénéficient que d’une initiale. Il se trouve peut-être que leur « forme », justement - ici leur nom, mais ce pourrait tout aussi bien être leur visage et c’est souvent le cas - n’avait qu’une faible incidence sur le fond des événements : ce sont des passants dans l’histoire, ils ne reviendront pas. L’initiale, pour eux, n’est pas un droit, au contraire. Ce sont eux qui disparaissent dans les oubliettes formelles de la fiction…

Quant à la décision d’avoir continué à « nommer » les gens dans le tome 3, mais surtout à les dessiner, il me semble que c’est une question plus importante, une question de cohérence. Si Machin du tome 1 s’appelait Truc dans le 2, le lecteur n’y comprendrait plus rien. Ensuite, ce n’est pas sur le caprice de quelques-uns que je vais déroger au principe de réalisation du Journal, après tout, dans un monde qui tend à tout privatiser au point que tout appartient à quelqu’un, plus que jamais nommer les choses et les êtres, mais surtout les représenter, devient un devoir de résistance. Je veux bien qu’on « logoïfie » le monde entier, mais il faudrait voir à ce que les gens se mettent dans la tête que leur tête, justement, n’est pas à vendre, que leur image leur appartient peut-être, mais pas le regard que l’on peut porter sur elle (ni sur eux). Et comme leur image est la seule interface qu’ils ont à proposer avec le monde, je vois mal qu’un regard - le mien, par exemple, mais celui de n’importe quel artiste, tout aussi bien - puisse s’en passer. Le délire hallucinatoire au centre duquel je cristallise beaucoup d’excès réactifs est bien moins le symptôme d’une vraie question d’éthique sur le droit à l’image (il suffit de me lire pour se rendre compte que je suis plus prudent avec les gens dont je parle qu’ils ne l’imaginent) que la réaction symptomatique face à l’appropriation globale du monde comme marchandise. Les gens n’ayant plus « que » leur image, justement, lui accordent une importance démesurée et, en s’opposant violemment à ce qu’elle soit publiée, font le jeu de la marchandisation. Ils souhaiteraient qu’il y ait des procès, des condamnations, des amendes, mais ils ne comprennent pas qu’ils fixent, sans le savoir, un prix à ce qui n’en avait pas : cette image qui est la leur. Néanmoins, ils ont le droit de s’opposer à ce que je les dessine ou les nomme. Mais j’ai aussi le droit de m’exprimer. C’est leur liberté contre la mienne. C’est même ce que j’explique à la fin du tome 3. Cette image leur appartient, mais dans le champ de mon regard elle n’est plus tout à fait la leur. En outre il s’agit bien de leur image, justement, et incidemment de mon regard. Après tout, la carte n’est pas le territoire.

Vincent : Vous avez donc eu des débuts ou des menaces de procès ?
Fabrice Neaud : Des menaces, oui. Mais comme ceux qui profèrent ces menaces ne sont même pas les gens concernés - qui m’ont poliment félicité pour l’ouvrage, d’ailleurs, et devant témoins -, ça prête à rire. Il n’empêche que ces menaces sont extrêmement blessantes et que le dilemme moral dans lequel me plonge cette situation paradoxale est douloureux. Je n’ai aucunement l’intention de blesser qui que ce soit, or je sais que je peux blesser, que je blesse. En même temps, il est hors de question que je renonce à cette démarche dans laquelle gît une grande partie de la valeur du résultat, contrairement à ce qu’ont décrété certains de mes détracteurs qui, pour la plupart, n’ont jamais lu une seule autobiographie de leur vie, à part peut-être celle de Moebius !

Vincent : Vous êtes lié à des dessinateurs tels que Bajram ou Bec dont l’univers est bien plus imaginaire, SF que vous ? Qu’est-ce que vous appréciez dans leur travail ?
Fabrice Neaud : Christophe Bec et Denis Bajram sont avant tout des amis. Je suis très lié également avec Richard Marazano. Vu de l’extérieur, les gens pensent que les dessinateurs s’apprécient ou se détestent sur la base de leurs travaux, c’est totalement faux. Si vos meilleurs amis font le même travail que vous, ce n’est pas ce qui détermine votre amitié, bien que cela ait pu déterminer votre rencontre. La question est à prendre dans l’autre sens : j’ai des amis qui se trouvent être dessinateurs. Si tel est le cas, c’est qu’on rencontre les gens très souvent parce qu’on partage la même niche écologique, ou socioculturelle si vous préférez. Après, il se trouve que je peux aussi apprécier leur travail. Je pense que ni Christophe Bec ni Richard Marazano n’ont des préoccupations tant éloignées que ça des miennes. Regardez Hôtel particulier de Christophe. C’est un récit où des personnages se questionnent sur l’image, sa validité, sa part de consubstantialité avec ce qu’elle montre. Quant à Denis, c’est un grand fan, comme moi, de comics américains. Il a une grande culture de la bande dessinée - je connais peu de gens qui lui arrive à la cheville dans le milieu - et surtout une grande culture générale - ce qui est encore plus rare. En tout cas c’est amusant que vous me posiez la question parce que justement le tome 4 du Journal se charge de raconter la période où Denis, Christophe et Richard ont « débarqué » dans ma vie. Cette triple rencontre - juste entamée dans le tome 4 - est majeure. Ils seront nommés en tant que tels, d’ailleurs et ils le savent, Denis a même vu les pages le concernant.

2 - La technique de narration

Vincent : Quels problèmes de narration vous êtes-vous posé en entamant votre journal ? Ou avez-vous démarré sans vous poser de question ?
Triptyque :
épure P 104 et 87 T.1
Le dessin et le texte de ce croquis seront séparés, ...
P 87 T.1
... le texte utilisé avec une image modifiée...
P 104 T.1
...et l'image exploitée vingt pages plus tard

Fabrice Neaud : C’est complexe, tout questionne. La question principale était liée, évidemment, à cette histoire de représentation. Fallait-il que je représente ou non les faits, les gens ? Fallait-il que je les nomme ? J’y ai répondu plus haut. C’était le plus dur. Ça reste un combat de tous les jours. L’ensemble du travail ne sera d’ailleurs qu’un immense retour infini à ce questionnement-là. Après, je me pose les mêmes questions que tout autre dessinateur. Le noir et blanc est primordial, par exemple, plus proche de l’écriture. Je crois que l’intention est que le spectre narratif soit le plus large possible, un peu comme pour McKean (NDLR : auteur anglais de Cages, Comédie tragique et Le Jour où j'ai échangé mon père....). C’est normal, quand on veut jouer sur la mémoire, ses anamnèses, la représentation…

Vincent :  Quoi qu’il en soit, il est évident que vous avez développé des techniques de narration au cours de l’élaboration de votre journal. Par exemple, vous liez temps qui passe et taille de la case, non ?
Fabrice Neaud : Oui, ça c’est l’apport des mangas. C’est curieux, d’ailleurs, que peu de gens se soient encore rendu compte que j’ai bien plus à payer mon tribut aux mangas et aux comics qu’à n’importe quelle BD dite indépendante. La façon dont je fais intervenir le grand portrait de Dominique à la fin de son monologue final dans le troisième tome a davantage à voir avec l’arrivée des Célestes sur Terre dans le Earth X d’Alex Ross qu’avec Livret de Phamille de Menu.

Vincent : Dans le premier tome, vous laissez en flou des parties de corps, en particulier des visages. Quel était l’effet recherché ? Quand vous utilisez ce type de procédé dans le dernier tome, il me semble que je ressens beaucoup mieux ce que vous avez voulu faire.
Fabrice Neaud : Dès qu’il y a un flou, quel qu’il soit, c’est qu’il y a le souci de laisser la projection imaginaire et émotionnelle du lecteur opérer. Dans le tome 1, le flou opéré sur les visages pouvait générer beaucoup plus de confusion de sens : parfois, c’était juste parce que je n’avais pas d’«image» à proposer à ce moment-là.

Vincent : Vous alternez vue objective et subjective, vous êtes selon les scènes acteur ou cameraman. Comment se fait le choix sur chaque séquence, en fonction de quels critères ?
agression P 187 T.3
Une scène d'agression où se mêlent vue objective et vue
subjective
Fabrice Neaud : Si je suis acteur, c’est parce que je suis observateur de mes propres péripéties. L’acteur et le narrateur ne sont plus la même personne. Je suis alors pris dans un jeu global avec les autres protagonistes. Je peux davantage être critique. Parfois, c’est le texte off lui-même qui est collé à l’événement, par exemple dans le tome 3, l’épisode de prise de conscience que le petit fascicule Le Doumé n’était pas une idée stratégique. En vue subjective, c’est tout bête, ça permet au lecteur d’être à la place du narrateur. Il observe les autres et le texte off est là comme une voix qui parle dans sa tête et le guide dans certaines émotions, comme un sismographe. Parfois, l’une et l’autre sont en contradictions : c’est voulu. Le lecteur est amené spontanément à ressentir un type d’émotions alors que le texte lui indique une émotion qui lui reste étrangère. Il ne faut pas oublier que le narrateur d’un journal ne cherche pas à ce que le lecteur s’identifie à lui, juste qu’il soit le témoin de ce qu’il ressent. Certains de mes détracteurs se sont laissés prendre au piège, ils trouvaient évidents que certaines situations décrites induisaient un seul type de jugement que je ne prononçais pas. Ils n’ont pas compris que ce schisme était voulu et que, partant de là, c’est sur le schisme qu’il fallait réfléchir et non pas sur la réaction pavlovienne qu’ils venaient d’avoir.

Cette dualité des points de vue (si bien nommés) permet une mise en abîme de la critique. C’est surtout censé montrer que l’auteur et le narrateur ne fusionnent pas tout le temps et que, d’évidence, dans ce jeu de va-et-vient, il y a des « points de vue » différents. Cela veut dire que l’auteur, le narrateur, je, est donc capable de mettre ou de ne pas mettre une distance, de dire ou de ne pas dire, qu’il exerce un choix, donc que ce Journal est bien une reconstruction a posteriori qui témoigne de la construction d’une identité plutôt que du tracé sismographique écorché vif de cette identité. Ce dernier y a également sa place, mais il est pris dans la nasse des intérêts d’un récit supérieur.

Vincent :  Ma séquence favorite du point de vue « suggestion de sentiments » se situe au début de troisième tome, la scène dans la voiture avec le militaire : vous mettez le lecteur carrément à votre place !
Drague militaire P 187 T.3
La scène avec le militaire : jeux d'ombre et de lumière
pour rendre l'embarras du narrateur
Fabrice Neaud : Ah ? Tiens. C’est curieux. Ça change de la scène muette du « bal » dans le bar avec Dominique. Merci beaucoup. Pour une fois qu’on me parle de cette scène ! Elle est importante, car ce joli costaud aura une importance déterminante dans mon univers érotique, mais ça… Cependant, c’est un procédé qui n’est pas si rare, c’est d’ailleurs celui que j’utilise pour le long monologue final de Dominique, bien que là, le lecteur soit seul pour interpréter les émotions du narrateur. Il est condamné à ne plus ressentir que les siennes propres, d’ailleurs, ce qui doit le changer après 300 pages de « bavardage ».

Vincent : Il s’écoule de longs mois entre les événements racontés et la parution de la bande dessinée. Vous ne dessinez donc pas la bande dessinée immédiatement ? Comment consignez-vous les faits : par écrit, croquis ?
Fabrice Neaud : Depuis 1998, je tiens rigoureusement un carnet de bord « en bande dessinée », ce qui ne dit pas qu’il suffirait de le publier tel quel, mais il serait presque exploitable. Cependant, cette rigueur s’est un peu étiolée depuis fin 2000 où j’ai davantage pris de photos. Je dessine assez peu. C’est un exercice qui m’est très laborieux. Jusqu’en 1998, c’était un foutoir monstrueux. Beaucoup de notes écrites, peu de dessins, peu de photos. Parfois des notes griffonnées à la hâte sur un agenda. Mais parfois aussi des idées très claires de séquences où je me suis dit « Ah, ça, il faudra le mettre en scène comme ça ! » Ce fut le cas de la scène du bar tournoyant - idée qui m’est venue avec la lecture de Cages de Mc Kean, on peut le dire -, de celle avec Cyril qui me fait son commentaire sur le don de mes planches à Dominique et le monologue, bien entendu. Sinon, le tome III est sans doute celui qui m’a demandé le plus de travail car c’était celui où j’avais le moins de documentation.

Carnet
Ce n'est qu'à partir de 1998 que Fabrice a tenu un carnet
de bord en temps réel

Vincent : Quand vous décrivez une scène de bonheur avec Dominique - surnommé Doumé par ses amis - à la terrasse d’un café, les images, la construction du récit elles datent de ce moment-là ou d’un travail a posteriori ?
Fabrice Neaud : La scène dont la réalisation fut la plus proche de l’événement fut celle du monologue final de Dominique, trois mois à peine après, justement parce que j’en avais une idée très claire. Evidemment, il y a eu des retouches, mais narrativement, rien n’a bougé. En fait, le véritable travail de création est directement sur la planche. Si j’ai choisi le principe du gaufrier, c’est pour pouvoir dessiner case après case et aussi pour pouvoir faire des découpages sauvages jusqu’au dernier moment. A cet égard, le tome 3 est un travail de Compagnon : il y a des scènes qui ont bougé de 200 pages !

Vincent : Votre travail n’est donc pas chronologique, et même votre récit des événements ne respecte pas scrupuleusement la chronologie ?
Diptyque :
Coda P 354 T.3
Pour la scène finale du tome 3 aux fêtes de Bayonne...
Epure Coda P 354 T.3
...croquis et version finale sont plus ressemblants
Fabrice Neaud : La chronologie des événements est strictement respectée. En fait, je « n’invente » rien. Mais je travaille dans tous les sens à la fois, parce que j’ai des idées claires pour des scènes qui peuvent être tardives dans le récit et qu’il me faut les dessiner tant que c’est chaud. Par exemple, la scène finale du tome 3 a été dessinée entièrement après les Fêtes de Bayonne de 97. J’y étais retourné deux ans après la scène relatée elle-même et presque exprès pour ça. Je l’ai dessinée dans les jours qui ont suivi et c’est l’une des raisons pour laquelle elle possède peut-être cet aspect énergique et hystérique que certains lecteurs ont pu noter. C’était l’effet souhaité. Sinon, tout ce qui est de l’ordre de l’introspection pure, je le réalise sur le coup.

Vincent : Et votre immense coup de gueule des pages 264 à 284, est-il placé dans le livre à l’époque où vous l’avez ressenti, consigné dans votre cahier ou est-il à cet endroit par un jeu de construction, d’équilibre du récit ?
Fabrice Neaud : Là, non. Cette prise de conscience est très tardive. C’est l’un des exemples inverses au monologue, et que j’ai dessiné au moment où je devais dessiner, en fait mi-1999. Cette scène fut décidée entre autre grâce à ma rencontre avec l’écrivain Guillaume Dustan. Je me suis rendu compte que je tournais encore autour du pot, qu’il fallait y aller un peu plus durement, que jamais la bande dessinée n’avait encore permis que l’on s’exprimât ainsi alors qu’elle pouvait le faire. Elle est également construite sur le modèle de la scène d’émeute de l’écrivain dans Cages. Mais elle formule le nœud de ce que je ressentais à l’époque. Je crois que si j’avais été capable de formuler cette pensée à ce moment-là, j’aurais mis quelques claques et je n’aurais pas vécu les choses de la même manière. Je ne me rendais pas compte à l’époque que la souveraineté épistémologique, la complicité intellectuelle que je partageais – ou pensais partager - avec Dominique et son entourage n’avaient aucune légitimité, quelle reposait sur une pensée, un système de valeur fondamentalement hétérosexuel. Cette scène m’a donné énormément de mal. Elle est bâtie sur un texte écrit antérieurement et réaménagée pour l’occasion mais qui peut toujours se lire indépendamment. Je me suis d’ailleurs amusé à le faire lors d’une conférence à Rennes en novembre 2000.

Je considère que c’est un peu plus qu’un coup de gueule, tout de même. Si ça n’avait été qu’un « coup de gueule », les gens auraient rigolé à la fin de la lecture, on serait passé à autre chose. Pas du tout. Il y a eu des réactions chaleureuses de gens qui venaient de prendre conscience de quelque chose. On ne s’attaque pas au concept de « tolérance » aujourd’hui comme ça. Cette scène est la première grande prise de conscience politique du Journal. Ce n’est pas fini

Vincent : Pour en revenir à la scène du café, vous décidez de faire 15 pages sans parole comme un défi ou parce que ce que vous avez ressenti, ce que vous voulez faire ressentir, ne passe pas par les mots ?
La Danse, p. 47 T.3
La scène de la danse ou l'art de suggérer les sentiments
sans recourir aux mots
Fabrice Neaud : Les deux. Comme on me prétend trop bavard, j’ai voulu montrer que j’étais aussi capable de faire dans la séquence oubapienne. Mais l’exercice n’est pas très compliqué. Quelqu’un a-t-il remarqué qu’elle était construite sur le principe de la fugue, avec l’entrée progressive des quatre voix, ses strettes, ses diminutions, ses augmentations, ses thèmes renversés ? Je trouve plus difficile de faire une scène comme celle contre la « tolérance ».

Vincent : Au total, le tome 3 de votre journal fait 374 pages. Je suppose que  le problème ne s’est pas posé à vous en terme de nombre de pages, mais simplement, c’était le nombre de pages qu’il vous fallait pour raconter toute l’histoire avec Dominique ?
Fabrice Neaud : C’est ça. Je le trouve même un peu court. Il y a deux scènes qui auraient mérité d’être allongées. Celle qui précède Tabula rasa et qui aurait été, à mon sens bien mieux en s’achevant sur les paysages muets - un peu pour faire le pendant de la scène du bar, mais en plus grave, évidemment -, comme une longue coda avant les Fêtes de Bayonne et la dernière page aurait pu se développer en quatre, voir six, pour que lecteur enregistre bien les toutes dernières phrases, cruciales, mais qu’on a un peu tendance à oublier.

3 - Ego Comme X, l’association éditrice

Vincent :  Vous faites partie des créateurs d’Ego Comme X, l’éditeur où est publié le Journal. Quel rôle y jouez-vous ? Participez-vous aux choix éditoriaux ?
Essai de sentimentalisme
La dernière bd du responsable éditorial d'Ego comme X
Essai de sentimentalisme
Fabrice Neaud : Je joue un rôle très faible. C’est Loïc Néhou qui s’occupe de tout. Certes, la diffusion est maintenant prise en charge par le Comptoir des Indépendants, mais franchement, aussi honnêtes soient ceux qui le gèrent, c’est un pied supplémentaire vers les concessions… Loïc a un niveau d’exigence éditoriale hors du commun. Il voit, il sent des choses qu’aucun autre membre d’Ego comme X ne verrait ou ne sentirait. Tous les auteurs qui sont passés entre ses pattes le reconnaissent. Ses choix sont justes, pointus, parfaits. Quant à la qualité des ouvrages, Loïc pleure dès qu’apparaît une poussière à l’échelle subatomique sur l’intérieur de la couverture. Il a refait faire tous les films du tome 1 du Journal pour la seconde édition. Quel autre éditeur ferait ça ? Tous ceux qui ont fait des livres ailleurs reconnaissent également qu’ils n’ont jamais eu de plus beaux livres que chez Ego comme X. Pour la Voix intérieure de Milo et Pinelli, par exemple, les différences d’impressions des divers essais n’étaient pas décelables à l’œil nu. Loïc, lui, les voyait. Un œil comme ça, ça devrait se faire coter en bourse. Et je ne parle que de l’aspect extérieur. Mais encore une fois, comme le fond, en art, c’est justement la forme…

Vincent : Quels sont les objectifs de l’association ?
Fabrice Neaud : Publier des livres qui ne pourraient pas exister ailleurs. Dans le cas de Pauline Martin, par exemple, il y a peu de chance qu’une autre maison en ait voulu. Loïc est très fier de son livre : La Boîte. Il peut.

Le val des ânes
Ego comme X publie essentiellement des récits
autobiographiques
Le val des ânes

Vincent : Financièrement, l’association tient la route ?
Fabrice Neaud : C’est sans doute plus difficile aujourd’hui, puisque les services d’un diffuseur érodent encore un peu plus le budget, mais ça tient. Nous ne pouvons que bénir des organismes comme le CnL (Centre national du Livre), par exemple. Bien que le débat puisse être ouvert sur l’art subventionné. En ce qui me concerne, je n’ai rien contre l’Etat. J’estime que le peuple se suffit bien à lui-même pour s’aliéner tout seul.

4 – Vos projets

Vincent : Il y aura donc un tome 4 au Journal. Vous avez l’intention de continuer cette œuvre pendant longtemps ?
Fabrice Neaud : Ah ! Ah !… Oui. Vous n’êtes pas prêts d’en voir la fin. Sauf si je meurs demain.

Vincent : Avez-vous d’autres projets ? Des collaborations avec certains de vos amis dessinateurs ?
Fabrice Neaud : Au jour d’aujourd’hui, on ne peut pas dire que je puisse libérer un créneau pour faire autre chose. J’ai 6 tomes du Journal sur le feu, la période 1999/2000 devant correspondre à un virtuel tome 11.

Cependant, ce ne sont pas les projets qui manquent. Peut-être devrais-je me mettre seulement au scénario, pour gagner du temps ? J’aimerai bien faire de l’adaptation. Le projet le plus ambitieux serait La Tétralogie de Richard Wagner. C’est tellement épouvantable ce qui a déjà été fait là-dessus. J’ai des idées très claires sur le sujet, mais je les garde pour moi. La seule chose que je puis dire, c’est que ça satisferait pleinement mon désir de faire du comics ou du manga.

Il y aurait bien Phèdre de Racine, ou alors Rester vivant, de Houellebecq, les proportions de ce dernier texte étant beaucoup plus modestes. Là aussi, j’ai des idées claires.

Sinon, avec vingt bras, trente têtes et cent vies, adapter La Recherche du Temps perdu, ça ne serait pas mal. Il y aurait un véritable chef d’œuvre de la bande dessinée à faire avec ce roman. L’écriture de Proust appelle vraiment la bande dessinée. Je sais qu’il y a une tentative chez Delcourt. Je ne crois pas que ce soit un exemple à suivre. . Je crois que le Cages de McKean montrent parfaitement les pistes qu’on pourrait explorer pour adapter La Recherche…

Vincent : A quand la publication du tome 4 du Journal ? Comme vous dites ne pas toujours retranscrire les époques chronologiquement, on peut espérer la sortie de plusieurs albums de façon rapprochée ?
Fabrice Neaud : Ah ! Si c’était possible. Mais je ne sais vraiment pas comment faire. Le temps se distend de plus en plus. Encore une fois, c’est une question d’énergie. Si j’avais dix bras… Quant au tome 4, il devrait voir le jour début janvier 2002, en même temps qu’un « roman » (autobiographique) au Rayon, collection de Guillaume Dustan chez Ballands : Le Capitaine Emile. J’ai un peu pris les devants, concernant les événements, en écrivant ce roman qui retrace une période beaucoup plus proche d’aujourd’hui et détaille en fait la courte histoire Emile publiée dans Ego comme X n°7.

 

- Interview en 2 parties, suite et fin le 21 février 2002 -

 

Interview réalisée par mail entre juin et juillet 2001
Vincent
5 septembre 2001

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