| Les Passagers du vent T.1 |
|
|
| Planche page 34 |
Gilles : Ce n’est qu’après quelques centaines de planches et
une dizaine d’années de patience que François Bourgeon, né à Paris en 1945, est
devenu le célèbre auteur de la série historique et maritime «Les passagers
du vent». Diplômé maître-verrier (il fréquente l’école des Arts et Métiers
dans la section vitrail), François Bourgeon publie ses premiers dessins en 1971
dans des revues pour jeunes filles comme Lisette avant d’être publié dans
la presse catholique (Fripounet, J2 Magazine, Djin…).
François Bourgeon : C’était une période d‘apprentissage intéressante
pour celui qui apprend mais beaucoup moins pour celui qui cherche à connaître
une œuvre. En ce qui me concerne, elle est remplie d’ouvrages mineurs pour lesquels
j’ai un certain attachement un peu nostalgique mais qui n’est pas lié à la qualité
de ce que j’ai pu créer. Toutefois, comme la plupart des auteurs de ma génération,
je fais partie des gens qui ont eu la chance de pouvoir apprendre leur métier,
relativement discrètement : nous travaillions sur des supports dans lesquels
nous avons pu réaliser des essais et faire quelques erreurs sans que ce soit irrémédiable
pour nous. Aujourd’hui, il y a très peu de revues qui permettent cela et les jeunes
auteurs sont directement obligés de se lancer dans des albums ; si cela ne
marche pas, les éditeurs leur ferment définitivement leur portes ! Même si
quelqu’un est très doué dès les premières années de sa vie, il a rarement l’expérience
de 20 ou 50 ans de vie pour avoir le temps de se faire une mémoire, une réflexion,
pour avoir quelque chose à raconter !
| Les passagers du vent T.2 |
|
|
| Planche page 45 |
Il serait souhaitable que le monde de l’édition permette aux jeunes auteurs
de perdre un peu de temps, au départ. Malheureusement, les actionnaires ne l’entendent
pas de cette oreille et l’investissement à long terme est pratiquement condamné :
cela complique énormément la tâche des gens qui démarrent dans ce métier. En plus,
ils sont souvent noyés dans la masse de la production actuelle. Tous ces bouquins
qui sortent ont-ils la possibilité d’exister réellement ? Y a-t-il plus de
place en librairie, plus de journalistes pour en parler, plus d’attachées de presse
pour en faire la promotion, plus de lecteurs pour les lire, sont-ils plus riches
pour pouvoir les acheter ? Ce n’est certainement pas encore le cas donc,
des gens sont automatiquement sacrifiés pour des raisons qui n’en valent peut-être
pas la peine : il y a quand même une responsabilité à faire croire à quelqu’un
que l’on va s’occuper de lui alors que l’on n’en a pas la possibilité matérielle !
2 - L’envie d’être son propre scénariste
Gilles : A l’époque de ces débuts, François Bourgeon collaborait
souvent avec des scénaristes confirmés comme Henriette Robitaillie, Jean-Marie
Pélaprat ou Robert Génin. Ce dernier lui écrit les aventures d’ «Aurore»
(en 1975), puis, l’année suivante, de «Magica» (une BD de science-fiction)
et de «Brunelle et Colin» (une série moyenâgeuse).
| Le cycle de Cyann |
|
|
| Etudes sur le personnage de Cyann, supplément
de l'intégrale édition luxe |
François Bourgeon : J’avais régulièrement envie de changer
les scénarios ! Qu’ils soient bons ou mauvais, ce n’était pas le problème :
j’avais automatiquement d’autres idées qui se greffaient sur ces travaux !
Robert Génin m’a permis, un peu à son corps défendant parfois mais surtout par
gentillesse et amitié, de traficoter ses textes dans la mesure où il lui arrivait
fréquemment d’être pris par le temps, ne pouvant pas les terminer ou les écrire
lui-même. Cela donnait, entre nous, des conversations conflictuelles ou amusantes,
amicales ou parfois un peu tendues, et c’est ainsi que je me suis rendu compte
que ce qui m’intéressait le plus dans la BD, c’était de raconter une histoire !
Quand les éditions Glénat m’ont proposé de leur présenter un projet, c’est
mon ami Claude Lacroix (avec lequel, beaucoup plus tard, il collaborera sur «Le
cycle de Cyann», en 1993) qui m’a poussé à mettre sur le papier ce que j’imaginais,
prétextant que si je prenais un scénariste, quelque soit son talent, cela ne correspondrait
jamais à ce que j’avais en tête et que je serais toujours déçu. J’ai suivi son
conseil, cela a donné «Les Passagers du vent» (en 1979) puis la série médiévale
«Les compagnons du crépuscule» (en 1983), et je ne m’en suis jamais mordu les
doigts.
Gilles : François Bourgeon a encore beaucoup d’histoires à raconter
et à dessiner mais il est actuellement bloqué par un problème juridique.
François Bourgeon : Il se trouve que les éditions Casterman
avec lesquelles je travaillais depuis plus de 20 ans ont été rachetées, d’abord
par les éditions Flammarion qui, elles-même, ont été reprises par la multinationale
RCS Rizzoli. J’avais bien sûr signé un contrat avec Casterman mais Claude Lacroix
et moi-même ne nous estimions pas liés à la nouvelle société qui n’avait plus
rien à voir avec l’ancienne. Cela a donné lieu à toute une série de procédures
et un jugement est tombé en octobre 2001 : tout en se déclarant incompétent,
ce tribunal a décidé de nous condamner tout de même à rendre un album au bout
de 3 mois, même si aucun calendrier n’avait été jusque-là mis en place, avec une
astreinte de 1000 euros par jour de retard.
| Le Cycle de Cyann |
|
|
| Planche 98 Intégrale edition Luxe |
Gilles : L’affaire n’allait pas, bien sûr, en rester là… Condamné à fournir un nouvel album d’ici
mars 2002 avec des pénalités de 1000 euros par jour de retard (*),
François Bourgeon et son complice Claude Lacroix décident alors de cesser leur
travail.
François Bourgeon : Nous ne pouvons pas accepter de créer sous
la contrainte, avec un fusil dans le dos : nous avons donc fait appel de
cette décision. Actuellement, le président de la cour d’appel nous a proposé une
médiation qui est en cours. Qu’elle aboutisse ou pas, elle est strictement confidentielle
et il est donc hors de question d’en parler : laissons les choses suivre
leur cours… En attendant, le troisième tome du «Cycle de Cyann» est bloqué car
nous ne le terminerons pas dans ces conditions.
Gilles : Mais alors, pourquoi ne pas se lancer dans une autre
histoire ?
François Bourgeon : Cela aurait été beaucoup plus confortable
pour nous de laisser tomber «Cyann» mais c’est terriblement frustrant pour un
auteur de se dire que des problèmes juridiques vont imposer la parution et donc
la création d’un récit. D’autre part, si j’avais arrêté cette BD, je ne serais
vraisemblablement jamais revenu dessus car cela m’aurait trop rappelé de mauvais
souvenirs. Mais je ne suis pas inquiet pour l’avenir, même si nos bouquins sont
bloqués actuellement, nous avons promis aux lecteurs de leur donner une suite
et nous la lui donnerons.
4 - La disparition des “rédactions”
| Les compagnons du Crépuscule
T.1 |
|
|
| Planche page 36 |
Gilles : La démarche de François Bourgeon est assez particulière
dans le milieu de la BD et il est un des rares auteurs à résister aux pressions
des éditeurs. Ce n’est la première fois qu’il s’en remet à la justice puisque,
il y a quelques années, il avait déjà gagné un procès contre son éditeur d’origine
(Glénat) pour travailler ensuite avec Casterman qui réédita sa série «Les passagers
du vent» et publia ses albums en cours.
Cependant, n’a-t-il pas l’impression d’être un peu seul dans ces combats ?
François Bourgeon : Disons que si les auteurs agissaient plus
collectivement, on arriverait certainement à des situations beaucoup plus équilibrées
et moins dramatiques. Quand il y avait encore des journaux, les auteurs se rencontraient
et travaillaient ensemble. Maintenant, les gens sont beaucoup plus dispersés et
ne se déplacent même plus dans les rédactions (tout se fait par Internet, pour
certains). A court terme, il est certain que les maisons d’éditions sont plutôt
gagnantes sur la pression qu’elle peuvent faire peser sur les auteurs ; à
long terme, c’est beaucoup moins sûr !
5 - Vers un modèle anglo-saxon de relation auteur-éditeur ?
Gilles : Si François Bourgeon conduit son travail avec exigence,
accumulant une documentation sans faille et multipliant les esquisses et les études
de personnages (allant jusqu’à construire des maquettes et mouler des masques),
il ne se laisse pas impressionner par les éditeurs. Il sait que c’est son travail
de création qui est à la base du succès de ses BD, que ce soit “Les passagers
du vent”, “Les compagnons du crépuscule” ou “Le cycle de Cyann” ;
et il sait se défendre.
François Bourgeon : Je pense que tout est une question d’équilibre :
les relations entre auteurs et éditeurs sont en train de devenir une discussion
entre les éditeurs et les distributeurs (quand les éditeurs ne sont pas eux-mêmes
distributeurs), et l’auteur est bien oublié dans tout ça. Une fois que l'on a
vendu le produit livre, on a complètement oublié qu’à l’origine il y avait quelqu’un
qui n’est toujours pas payé.
| Les compagnons du Crépuscule
T.3 |
|
|
| Couverture |
On copie malheureusement sur les systèmes anglo-saxons qui ont leurs qualités
en faisant tourner les machines différemment de nous, mais il ne faut pas oublier
qu’ils sont souvent obligés de venir puiser dans notre littérature, dans notre
cinéma et dans nos BD pour faire des remakes : leur fonctionnement en équipe
les a privés de cette imagination créatrice individuelle que l’on ne retrouve
pas dans un groupe, lequel a toujours tendance à supprimer les différences. On
arrive donc à une situation avec des standards, beaucoup plus calibrée :
l’atypique est tout de suite repoussé !
6 - L’accordéon pour violon d’Ingres
Gilles : Justement, François Bourgeon aime les loisirs atypiques
puisqu’il joue de l’accordéon diatonique : un petit instrument qui, s’il
ne lui permet pas de faire de la grande symphonie, est très agréable à pratiquer
avec des amis violonistes.
François Bourgeon : Je ne joue pas de l’accordéon pour me défouler
dans la mesure où les pressions que je peux subir ne m’empêchent pas de faire
mon métier, c’est simplement un loisir qui me procure beaucoup de satisfactions.
J’ai même été invité lors d’une émission de radio pour jouer un morceau avec Marc
Perrone, la référence absolue en ce domaine. C’était un grand honneur mais j’avais
une trouille monumentale et Marc, avec une rare gentillesse, m’avait dit qu’il
aimerait bien dessiner comme je joue ! En fait, je joue comme un peintre
des dimanches, c’est à dire mal ! Je n’ai aucune prétention en ce domaine,
je ne suis pas un vrai musicien, je ne fais ça que pour le plaisir de jouer !
Propos recueillis par Gilles
Ratier
Avril 2003.
(*) Précisions de François Bourgeon : Ce
jugement rendu en octobre 2001 sera plaidé en appel le 7 octobre 2003 : Le
contrat avec l’ancienne société Casterman (nous n’avons jamais rien signé avec
le nouvelle) n’imposait aucun date de livraison. Il prévoyait simplement que si
nous n’avions rien rendu au bout de cinq ans, soit en avril 2003, l’ancien éditeur
avait la seule possibilité de résilier les contrats.
Le juge le reconnaît :” bien que le contrat ne comporte aucun calendrier,
le tribunal estime que le délai de trois ans depuis sa conclusion a permis aux
auteurs de réaliser les planches en cause.”
En bref, le tribunal se permet de modifier unilatéralement le contrat et
nous impose cette nouvelle version avec un éditeur que nous n’avons jamais ni
accepté, ni choisi.
|